Dictionnaire littéraire de la scatologie. D’Aristophane à Pierre Michon de Marie-Ange Fougère et Philippe Hamon
Il existe, dans le champ des publications, d’autres genres que l’essai, genre hégémonique en pleine inflation, et d’autres lecteurs que les lecteurs d’essais. Les éditeurs le savent. Il en est ainsi des dictionnaires, objets éditoriaux prisés du grand public, plus discrets, qui font rarement l’actualité, et qui sont de qualité inégale. Le présent Dictionnaire, rédigé par deux spécialistes de la littérature du xixe siècle, est original par son sujet (a priori scabreux, peu fréquenté par la critique « sérieuse » et pourtant universel dans la mesure où il déclenche universellement diverses censures et intéresse tous les sexes, tous les êtres vivants), par sa rédaction et par son projet. D’abord, contrairement à la plupart des dictionnaires où chaque entrée est rédigée par un auteur différent (d’où souvent des disparates d’écriture et des chevauchements), celui-ci est sorti de la plume de deux savants rédacteurs universitaires qui ont su conserver, pour l’ensemble de l’ouvrage, un égal ton de bonne compagnie non parfois dépourvu d’humour (le sujet s’y prête). L’ouvrage, qui comprend un indispensable index et une quinzaine d’illustrations bien choisies, est le fruit d’une impressionnante culture littéraire : les œuvres citées vont d’Aristophane à Pierre Michon, mais sont aussi cités des films, des peintures, des chansons, des pamphlets politiques, des articles de presse, des contes populaires et des comptines enfantines. Ce sont, à travers 165 entrées, plus de 650 écrivains ou artistes de toutes les époques, de tous les genres et de toutes les nations qui sont cités. Même le général de Gaulle et le président Poutine, à côté de Zola, Brassens, Rabelais et des mythes amérindiens étudiés par Claude Lévi-Strauss, y trouvent place.
Le parti pris de ce Dictionnaire a été de ne pas faire une encyclopédie, ni seulement une anthologie, car il en existe déjà de nombreuses dans les rayons Curiosa ou dans les enfers des bibliothèques. Il ne s’agit pas non plus d’un dictionnaire par auteurs, il ne comporte que quatre entrées spécifiques : Freud, Zola, Armand Silvestre, Rabelais. Il s’agit plutôt de recenser les divers modes et fonctions de la représentation littéraire de l’excrémentiel. Ce point de vue, qui permet de balayer époques et genres, conduit à procéder par thèmes, certains attendus (Clystère, Crotteux, Égout, Engrais, Guano, Pétomane, Latrines, Pot de chambre, Vidange ou Cambronne), d’autres moins (Allemand, Archéologie, Circulus, Manger ou Pruneau), par écoles (Surréalisme ou Zutistes), par genres (Roman picaresque, Correspondance, Conte, Contrepèterie ou Pamphlet), par grands secteurs (Architecture, Cinéma, Publicité, Caricature ou Gauloiserie) et par grandes problématiques (Allusion, Réalisme, Censure, Détail, Femme, Religion, Grossièreté ou bien sûr Comique).
À chaque entrée, le lecteur trouve de belles pépites, comme la recherche du « torche-cul » idéal chez Rabelais, la page dithyrambique et épique de Hugo dans Les Misérables sur le « mot de Cambronne » à Waterloo, le « Sonnet du trou du cul » de Rimbaud et Verlaine, les commentaires spirituels de la duchesse de Guermantes chez Proust sur Zola, l’« Homère de la vidange », pour n’en citer que quelques-unes. Il apprécie également des commentaires qui replacent le passage cité dans son contexte culturel, voire politique. Traiter de l’excrément, cette chose censurée et indicible, suppose en effet d’aborder des choses concrètes (lieux spécialement agencés, réceptacles mobiles et fixes, ustensiles, médications, domestiques), tout en évaluant un discours normatif, des censures et des règles de bienséance et de savoir-vivre.
Comme l’explique une importante introduction, ce dictionnaire, ce faisant, s’efforce de répondre à plusieurs questions : la scatologie constitue-t-elle, à travers ses innombrables occurrences, un genre littéraire spécifique ? La trouve-t-on dans les mots et les « gros mots » ? Il existe bien un type de discours stercoraire dans une longue tradition de pamphlétaires (de Tertullien et Luther jusqu’à Bloy ou Céline, ou de grossièreté jubilatoire chez les tout jeunes enfants) et dans une certaine rhétorique (les métaphores, euphémismes et comparaisons foisonnent). Le sujet peut-il être sérieux, se mettre par exemple au service d’une dénonciation des vanités de ce monde ? Ou bien a-t-il pour fonction d’imposer à tous les idéalismes un rappel au réel ? Appartient-il toujours à l’univers du comique, de la farce, du carnavalesque, de la contestation, de la parodie par cette référence au « bas corporel » (Mikhaïl Bakhtine) ? Existe-t-il en littérature un imaginaire propre à la description et à la mise en récit d’un corps scatologique (sexué, asexué) ? En quoi le récit d’une jeune dame qui tombe dans des latrines chez Marguerite de Navarre est-il différent d’un hussard enfermé dans des latrines dans un conte d’Alphonse Allais ? Et dans quelle mesure cet imaginaire serait-il différent de celui qui régit les représentations du corps érotique ? Telles sont les questions auxquelles ce très original Dictionnaire s’efforce de répondre. Il n’est pas seulement à consulter ponctuellement, mais à lire continûment pour le plaisir.