Énergie de Jean-Paul Bouttes


Ce livre sur l’énergie est étonnant par sa forme, le profil de son auteur principal, son ambition et ses conclusions. La forme est celle d’un entretien entre une figure majeure de la « pensée écologique » en France, Dominique Bourg, philosophe des sciences, et l’auteur, Jean-Paul Bouttes, polytechnicien, économiste, ancien cadre dirigeant d’EDF. Leur entreprise commune s’est d’abord nouée autour de la production d’un cours audio publié par Frémeaux en 20221. Ce livre en est le développement.

L’auteur est un praticien de haut vol du management des systèmes énergétiques en même temps qu’un professeur d’économie ayant une connaissance historique étendue du champ, à laquelle il ajoute celle des systèmes étrangers et le goût de la prospective scientifique et technique. Sur des questions débattues comme les coûts de production électrique, sa connaissance éprouvée des chiffres est précieuse.

À travers ce livre, les deux protagonistes ont un projet commun : partager avec le public les principales données scientifiques et techniques en refusant de les enfermer dans la simplification et les clivages idéologiques. Cela tient de la gageure : proposer un cadrage général mais précis, tant historique que structurel, de la question énergétique, au cœur du monde naturel et de l’activité humaine. Après avoir posé les concepts essentiels, le lecteur est invité à plonger dans une vaste rétrospective des liens entre énergie et évolution des sociétés humaines depuis les chasseurs-cueilleurs jusqu’aux révolutions industrielles des deux derniers siècles, qui ont fait émerger le dérèglement climatique planétaire. Puis on entre dans la technicité de la matière. Les systèmes énergétiques agencent des chaînes de convertisseurs (raffineries, centrales thermiques ou nucléaires, panneaux solaires, éoliennes, hauts fourneaux, tables de cuisson etc.), opérant à partir de sources variées. Ici, l’électricité se présente comme le vecteur le plus polyvalent, sans pour autant convenir à certains usages comme le transport à longue distance.

Insister sur les vecteurs et les convertisseurs permet d’introduire deux dimensions critiques. La première touche aux ressources naturelles à mobiliser (les matériaux, les terres rares) et aux impacts écologiques de la fabrication et de l’installation de ces convertisseurs. La seconde concerne le tissu d’acteurs économiques et de dispositifs de régulation capable d’assurer la construction, la gestion, l’entretien et l’évolution des composants, ce que les auteurs appellent les « blocs technologiques ». Vouloir faire évoluer le mix énergétique ou le mix électrique du pays suppose de lever les points de blocage d’amont et d’aval et de pouvoir s’appuyer sur des capacités industrielles mises en cohérence fonctionnelle et temporelle. Pas de meilleur exemple de cela que les tensions actuelles sur la pénétration des véhicules électriques. En dernier lieu le lecteur se voit proposer une revue critique de scénarios énergétiques élaborés au niveau international et pour la France dans le contexte de la transition énergétique.

La leçon de tout cela ? Aucune source d’énergie (ni les renouvelables, ni le nucléaire, ni les énergies carbonées) ne peut être qualifiée d’« énergie verte » ; mais aucune ne peut être radicalement disqualifiée. Elles présentent chacune un tableau d’avantages et d’inconvénients économiques et écologiques, à maîtriser au mieux dans une perspective de transition. Ainsi, les renouvelables sont peu denses, intermittentes, non pilotables, occupent des espaces convoités et demandent beaucoup de matériaux, sans assumer les fonctions d’équilibrage instantané entre production et consommation ; via leurs besoins de matériaux, elles occasionnent une pollution chimique à longue durée de vie, jusqu’à présent assez délaissée. Le nucléaire offre une énergie dense, occupe peu d’espace et demande peu de matériaux. Mais il est porteur de risques technologiques potentiellement majeurs et génère des déchets radioactifs dont certains ont une durée de vie très longue. Il requiert des compétences scientifiques et industrielles élevées et un management public rigoureux et de qualité, stable dans la durée, qui a manqué en France depuis une vingtaine d’années. Ce tableau réaliste nourrit le leitmotiv de Dominique Bourg en faveur d’une priorité à donner à la sobriété, c’est-à dire à la recherche incessante des moyens d’éviter la dépense d’énergie.

À ce point surgit chez le lecteur une interrogation sur le caractère aporétique de la « pensée écologique ». Dominique Bourg n’écrit-il pas : « L’énergie, carbonée ou non, sert à extraire, transformer et transporter, ce qui de toute façon suscite un impact destructeur sur les écosystèmes » ? Il ne semble pas qu’à ses yeux il suffise de résister à l’hubris. La santé des écosystèmes nécessiterait-elle que l’humanité renonce à elle-même ?

 

  • 1. Jean-Paul Bouttes et Dominique Bourg, L’Énergie. Histoire et enjeux, 3 CD, Frémeaux & Associés, FA 5817, 2022.
Avec la participation de Dominique Bourg, Presses universitaires de France, Une enquête de la revue La Pensée écologique, 2023
376 p. 24 €