Tour du monde des concepts


Voilà un travail fort original qui illustre la démarche de Pierre Legendre : tout au long de son œuvre – dont le propos résonne chez des auteurs comme Françoise Choay ou Alain Supiot –, il rappelle « la logique de la condition humaine : nul ne rêve, ni ne pense à la place d’un autre ». Une expression qu’il développe ainsi : « Accroché à des inventaires de surface, fasciné par le règne du chiffre, et les facilités de l’expé­rimentation, le positivisme dominant désormais dans les sciences humaines, sociales et gestionnaires, est par nature inapte à concevoir ce qui fait loi pour ­l’espèce : le phénomène de la parole et ce qu’il implique d’inabordable et d’insaisissable par les méthodes en vigueur, je veux dire sa facture théâtrale. » Afin de « mettre en scène » ce travers, qui est un malentendu profond et désigne l’une des limites radicales de la mondialisation en cours, Legendre et ses amis se sont livrés à un exercice imparable : celui de la comparaison anthropologique et linguistique. Ils ont choisi neuf langues : l’arabe, le persan, les langues africaines du Burkina Faso et du Gabon, le chinois, l’hindi, le japonais, le russe et le turc. Et ils ont privilégié neuf mots, certes pas tout à fait au hasard. Des mots qui renvoient à des ressorts économiques et juridiques majeurs de la mondialisation (Contrat, États, Loi, Nature, Société, Vérité) et des mots qui vont plutôt dans le sens de la théâtralité (Corps, Danse et Religion). Le résultat ne se fait pas attendre : aucune langue, en dépit de sa capacité à fusionner avec d’autres en raison de sa mobilité, ne parle de la même chose (et cela d’autant plus que le mot contrat peut, par exemple, avoir plusieurs sens dans une seule et même langue), et les discordances sont impressionnantes dans tous les cas de figure. Les esprits les plus obtus et les progressistes technologiques comprendront peut-être que la mondialisation en cours ne passe pas par hasard par le règne du chiffre et de la calculabilité, histoire de « couper la parole ». Un bel exercice qui a en plus le mérite d’être convaincant.

 

O. M.

Fayard, Poids et mesures du monde, 2014
448 p. 23 €