La fonction du tiers

Dans leurs Introductions à Pierre Legendre, Pierre Musso et Katrin Becker permettent de saisir la logique de cette œuvre, difficile mais si originale, qui voit dans l’État et les institutions politiques un tiers indispensable entre la rationalité des lois et le poids des croyances.


Disparu le 2 mars 2023, Pierre Legendre laisse une œuvre monumentale et fascinante pour qui prend la peine de s’y plonger. Le moins qu’on puisse dire est qu’elle sort des sentiers battus en combinant le droit et la psychanalyse pour élaborer ce que l’auteur nomme « la structure dogmatique de l’Occident ».

L’« anthropologie dogmatique » de Legendre repose sur le constat que chaque culture s’établit sur une instance fondatrice mythologique ou fictionnelle, au nom de laquelle elle légifère et constitue son identité, ainsi que celle de ses membres. Il est frappant que cette œuvre soit plus reconnue à l’étranger qu’en France. Il existe des traductions en allemand, en anglais, en italien, en japonais. Les penseurs du politique dont on pourrait le rapprocher ne sont pas français ; il s’agirait plutôt de Hans Blumenberg, qui a bouleversé notre approche de la « légitimité des Temps modernes1 », ou de l’historien Ernst Kantorowicz, dont les Les deux corps du roi2 ont définitivement marqué la pensée politique. Rien d’étonnant donc, a contrario, que le collectif dont nous rendons ici brièvement compte, et qui est paru peu de jours avant le décès de Pierre Legendre, soit dû à un de ses compagnons de route et de pensée, Pierre Musso, professeur à l’université Rennes 2, où il était titulaire de la chaire d’enseignement et de recherche « Modélisations des imaginaires, innovation et création », et à une universitaire allemande enseignant au Luxembourg, Katrin Becker, dont les recherches portent à la fois sur l’imbrication de la normativité et de l’esthétique et sur la transformation en profondeur de la normativité par les nouveaux moyens de production et de diffusion du savoir.

Bien qu’il n’entretienne aucun lien de filiation avec l’École de Francfort et qu’il ait bâti son œuvre sur une base historique et culturelle bien plus large, la pensée de Legendre constitue l’une des réalisations possibles du programme esquissé par la Dialectique de la raison d’Adorno et Horkheimer3 : mettre à nu la structure « dogmatique » de la rationalité occidentale, non seulement en ce qui concerne la « civilisation » techno-scientifique, la « raison instrumentale » (Horkheimer), mais encore – au cœur même de l’indissociabilité de la domination de la nature extérieure et de la nature intérieure que les penseurs de Francfort ont voulu mettre en évidence – un aspect justement peu exploré par la Théorie critique : l’anthropologie du droit, tant historique qu’actuelle. Legendre ne réfléchit pas seulement sur la totalité historique, économico-idéologique, mais sur « l’architecture dogmatique des sociétés ».

Sa thèse, soutenue en 1957, intitulée La Pénétration du droit romain dans le droit canonique classique : recherche sur le mandat (1140-1254), n’avait rien pour attirer les lecteurs avides de coups théoriques. C’est pourtant une révolution au moins égale à celle de Kantorowicz qu’elle inaugurait. Comme ce dernier, il voit dans la réforme grégorienne l’origine d’une double structure du politique : l’homme gouverné par la rationalité de la raison ou celle du mythe. Ces deux formes de rationalité constituent la structure institutionnelle, « dogmatique », de l’Occident. Elle naît au début du xiie siècle de la confrontation et de la coalition du droit romain et de la spiritualité chrétienne – la Concordia discordantium établie par le décret de Gratien en 1140. Par l’imitatio imperii, le christianisme s’est installé dans les structures du droit romain.

Au fil des décennies, dans ses livres et dans ses films documentaires (La Fabrique de l’homme occidental, 1996 ; Miroir d’une nation. L’École nationale d’administration, 1999 ; et Dominium Mundi. L’Empire du Management, 2007), Legendre ausculte la mutation et le délitement de cet ordre dogmatique, la « schize » (concept emprunté à Lacan) qui défait le lien symbolique. Dans « l’Occident gestionnaire  » de la « techno-science-économie », le choix remplace la foi – le « fiduciaire », comme dit Legendre avec Paul Valéry –, une évolution qui n’affecte pas seulement la religion, mais tout ce « au nom de » quoi les hommes co-agissent, au premier chef l’État. Dans Fantômes de l’État en France. Parcelles d’histoire (Fayard, 2015), il parle de la « lassitude de l’État ».

C’est par cette interrogation que s’ouvre le collectif : « À l’heure où nos sociétés sont marquées par des clivages, voire des conflits, de plus en plus profonds, où certains, dans un climat de déception, se détournent des institutions, alors que d’autres appellent à un retour en force de l’État-nation face à la mondialisation, où d’autres encore travaillent à la mise en place d’un ordre alternatif virtuel, décentralisé, déterritorialisé, la question de la légitimité et de la fonction des institutions juridiques et politiques semble plus pertinente que jamais. » Le recueil propose, à la lumière des défis civilisationnels présents, une lecture multidisciplinaire et internationale des problématiques centrales abordées dans l’œuvre de Legendre.

De même que l’inconscient est structuré comme un langage, selon Legendre, pour qui Lacan est une source d’inspiration, l’ordre dogmatique est un texte. De la Société comme Texte : tel est le titre des Linéaments d’une anthropologie dogmatique, parus chez Fayard en 2001. Littéralement, ce texte procède du corpus iuris civilis de Justinien ; symboliquement, il constitue le cadre d’interprétation « prévu » en quelque sorte par le non solis litteris adhaerere (« ne pas s’en tenir à la seule lettre ») de la Novelle 146 du recueil des nouvelles constitutions de Justinien. Comme Katrin Becker le montre dans son essai qui ouvre le recueil, les temps modernes commencent pour Legendre avec cette « révolution de l’interprète ». Elle a pour conséquence une priorité du texte sur le corps, qui se perpétue non seulement dans le rapport des religions juive et chrétienne entre elles, mais aussi jusqu’à la « seconde révolution » de l’interprétation, la psychanalyse. C’est là que se noue la cohérence de la pensée de Legendre. La priorité de la loi sur le corps est le fondement de l’ordre anthropologique. Même dans la psychanalyse, la loi et le désir peuvent fusionner (par collision et coalition, comme jadis le droit romain et la foi chrétienne) – c’est L’Amour du censeur. Essai sur l’ordre dogmatique (Seuil, 1974), livre de Legendre auquel Lacan rend hommage dans son séminaire du 23 avril 1974 –, mais l’affect reste confiné dans l’ordre du corporel. Il subsiste un vide qui est consubstantiel à l’ordre de la civilisation. Freud qualifie les poètes de « précieux alliés » pour révéler ce vide. Legendre a pu ainsi inspirer un renouvellement nécessaire de l’application souvent naïve et scolaire de la psychanalyse à la littérature4.

Le texte de Livio Boni est celui qui développe le plus la relation de Legendre à la psychanalyse et son apport essentiel : éclairer l’institution et la fonction de l’État. Il est complété par la contribution de Pierre Musso, qui précise la relation à Lacan. À ce dernier, Legendre reproche d’avoir traité l’institution politique par le mépris, alors même qu’il est possible de démontrer l’homologie entre le célèbre « schéma en Z » de Lacan, qui articule réel, imaginaire et symbolique, et la problématique institutionnelle, qui répond à l’exigence de mettre en scène le pouvoir, de symboliser. En référence au stade du miroir, Legendre fait de l’institution le miroir que se donne une société pour plier le désir des sujets sous une référence symbolique. « L’institution », telle est selon Pierre Musso la pierre angulaire de la conceptualité legendrienne – la « clef de voûte de son anthropologie dogmatique ». Pour articuler le corps et le texte, il faut un tiers qui soit à la fois l’un et l’autre. La fonction du tiers consiste à dédoubler le corps instinctuel et à surmonter la dissociation entre le corps pulsionnel et le registre de la signification d’une façon qui ne coure pas le risque de la folie, dont la poésie prend en revanche son parti. Ce dispositif de dédoublement a été « inventé » au xiie siècle par la complémentarité de la foi et du droit, du corps mystique et du corpus juridique, les deux corps du pape (dont traite Legendre) et les deux corps du roi de Kantorowicz. La forme de l’État moderne reste tributaire de ce dispositif. « On n’a jamais vu, on ne verra jamais, une société vivre et se gouverner sans une “colle qui fasse tenir ensemble et communiquer ces registres disparates”, c’est-à-dire sans faire “coïncider les opposés” (Nicolas de Cuse). Les Occidentaux nomment cette “colle” le politique5. » L’institution de l’État, résume Pierre Musso, est l’« entre-deux entre la Foi et la Loi », ce qui tient ensemble l’apparence rationnelle des normes et du gouvernement, d’une part, et « l’invisible/inavouable des croyances et des mythes », d’autre part. Dans l’ordre juridico-politique, elle gère le temps, ainsi que l’expose Andreas Rahmatian, sur deux registres : le temps inaugural, dogmatique, fondateur des institutions juridiques, qui est une fiction du temps éternel, et le temps historique ou chronologique de l’histoire, qui est celui des procédures.

Livio Boni résume ainsi ce qu’il y a de proprement anthropologique dans le dispositif de l’État : « Sortant du monde animal, l’animal parlant humain s’expose au risque de l’insensé et d’une angoisse originaire où il demeurerait seul face à un monde qui lui serait devenu étranger, d’où la tentation de “coller” à ce même monde à travers le “délire”. C’est sur le bord d’un tel abîme que le symbolique opère sa transsubstantiation, divisant le sujet en deux, l’incorporant au sens, lui fournissant un deuxième corps – généa-logique. » L’État crée sa propre généalogie : le patriotisme comme puissance d’affiliation symbolique.

Anthropologie aussi, parce que la finalité du symbolique est d’instituer la vie – vitam instituere –, formule utilisée par le jurisconsulte du iiie siècle, Marcien, dans ses Institutiones. « Les institutions ont en charge de produire les humains et de les acheminer vers la mort […] Les institutions désignent un lieu logique […] où se jouent quelques-unes des mises les plus essentielles à la vie6. » C’est cette fonction existentielle de la forme juridique que Legendre cherche inlassablement à expliquer, comme le développent dans leurs essais Peter Goodrich et Serene Richards, puis Pierre Musso. L’institution symbolique de la vie passe par l’image, dont Goodrich et Richards analysent la mutation depuis les emblèmes jusqu’à « l’avidité contemporaine pour les images, […] la transformation du social par le biais des médias viraux et virtuels de la transmission imaginale ».

Paolo Heritier montre pour sa part la fécondité d’une « esthétique juridique » dérivée de Legendre, suivi sur le terrain par Georg Mein, qui place sa réflexion sous l’égide de la déclaration de Legendre : « L’art sous toutes ses formes légifère sur la vie. » Sa thèse centrale formule à nouveau de façon vigoureuse l’enjeu de la réflexion de Legendre : « La thèse fondamentale de Legendre sur l’écriture sociale de l’identité s’appuie sur l’idée selon laquelle la société se présente finalement comme un “système de simulation” qui mobilise la logique du parler avec des moyens fictionnels, inscrivant ainsi le sujet dans l’univers de la représentation qui s’exprime systématiquement “au nom de”. L’esthétique est un élément essentiel et premier de ce système de simulation. »

Cet ouvrage collectif, dont les contributions se complètent et se répondent sans se répéter, permet d’embrasser la logique d’une pensée difficile mais décapante. En fin de volume, l’avant-dernière contribution, celle d’Osamu Nishitani, en donne une vue synthétique d’une grande virtuosité. Une bibliographie et une biographie de l’œuvre de Pierre Legendre sont données en annexe.

  • 1. Hans Blumenberg, La Légitimité des Temps modernes [1966], trad. par Marc Sagnol, Jean-Louis Schlegel et Denis Trierweiler, avec la collaboration de Marianne Dautrey, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de philosophie », 1999.
  • 2. Ernst Kantorowicz, Les Deux Corps du roi. Essai sur la théologie politique au Moyen Âge [1957], trad. par Jean-Philippe et Nicole Genet, Paris, Gallimard, coll. « Folio Histoire », 2020.
  • 3. Theodor W. Adorno et Max Horkheimer, La Dialectique de la raison. Fragments philosophiques [1944], trad. par Éliane Kaufholz, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1974.
  • 4. Voir Katrin Becker, Zwischen Norm und Chaos: Literatur als Stimme des Rechts : Legendre, Kafka, Hoffmann, Paderborn, Wilhelm Fink, 2016.
  • 5. Pierre Legendre, Argumenta & dogmatica : Le Fiduciaire, suivi de Le Silence des mots, Paris, Fayard, 2012, p. 90.
  • 6. P. Legendre, Leçons II : L’empire de la vérité. Introduction aux espaces dogmatiques industriels [1983], Paris, Fayard, 2001, p. 45.

Introductions à l’œuvre de Pierre Legendre
Sous la dir. de Katrin Becker et Pierre Musso

Manucius, coll. « Le marteau sans maître »,, 2023
206 p. 24 €