Ce que sait la main

La culture de l'artisanat


« Plus personne n’ignore que le monde de la middle class s’est fissuré. Le système institutionnel qui organisait autrefois les carrières n’est plus qu’un dédale de postes de travail fragmentés. » Prolongeant ses publications sur le Travail sans qualités (2000), sur le Respect (2003), sur la Culture du nouveau capitalisme (2006), et s’appuyant sur une enquête menée avec ses étudiants de l’université de New York (Nyu), Richard Sennett s’intéresse à bien des pratiques dévalorisées en apparence (« Ces gens qui écrivent sur des codes informatiques, font de la comptabilité dans les “arrière-boutiques” ou s’occupent des expéditions… autant de tâches qui exigent des compétences mais ne s’accompagnent ni de titres sexy, ni de rémunérations mirobolantes »). Mais il y a un but conceptuel et politique à cette enquête : celui d’« arracher l’animal laborans au mépris avec lequel Hannah Arendt l’a traité » (elle qui distingue le travail, l’œuvre et l’action). L’animal humain qui travaille (cet artisan aux œuvres multiples) est ici bien mis en scène historiquement : voyager dans la Rome antique, dans l’Italie de la Renaissance, dans le Londres industriel comme dans les ateliers informatiques d’aujourd’hui permet de voir que le travailleur n’est pas nécessairement condamné à être un objet aliéné, un corps marchandisé : il peut s’enrichir grâce à ses compétences d’une part, et l’esprit artisanal lui confère d’autre part un surcroît de dignité. La question est donc moins de regretter l’usine hiérarchique d’hier (où se confrontaient capital et travail) que de saisir que les métamorphoses du travail et de ses outils (à commencer par l’ordinateur) sont l’occasion de réfléchir autrement sur la dignité (qui ne va pas contre la compétence) et de valoriser le souci artisanal (concentration, rigueur, prise en compte de tous les sens, d’où le titre sur le rôle de la main et la place du toucher dans l’univers digital). Loin d’être américain, ce livre, ce qui est toujours le cas avec Sennett, prend tout son sens pour tout un chacun alors que la globalisation économique et le rôle des nouvelles technologies sont désormais partout présents.

 

O.M.

Albin Michel, 2014
414 p. 23,30 €