LA ROSE ET LA CROIX

Socialistes et chrétiens


 


On peut faire une lecture complémentaire de ces deux ouvrages. Dans les actes de la journée d’hommage qui lui était consacrée à la Bnf en mars 2007, Jacques Julliard rapporte un court échange avec François Mitterrand, révélateur d’un malentendu persistant à gauche : « sur le pas de la porte, me tapotant la main comme il savait faire en papillotant un peu des yeux, [François Mitterrand] m’a dit : « Seulement, il y a une différence immense entre nous, vous êtes un démocrate-chrétien » ; j’ai répondu fermement : « Non ». – « Ah bon, mais alors qu’est-ce que vous êtes ? » – « Je suis un socialiste religieux ». Je ne suis pas encore sûr qu’il ait compris ! »
Qu’est-ce donc qu’un « socialiste religieux » et pourquoi se distingue-t-il radicalement d’un démocrate-chrétien ? C’est entre autres ce que Robert Chapuis expose dans son bref essai qui retrace les engagements à gauche de plusieurs générations de chrétiens. Il insiste notamment sur l’importance, après guerre, des mouvements d’action catholique qui ont formé, souvent par l’intermédiaire du syndicalisme (étudiant, agricole, ouvrier, etc.), des militants qui ont beaucoup apporté à la rénovation du socialisme français. Trois facteurs se combinent de manière originale au tournant des années 1950 et 1960. Des militants issus de l’action catholique, attachés à la laïcité, refusent la perspective démocrate-chrétienne et sont prêts à s’engager dans la gauche non communiste. Des points de rencontre (sur la condition étudiante et la guerre d’Algérie, notamment) ouvrent des passerelles à gauche. Enfin, une reprise en main cléricale maladroite accélère la fuite des jeunes cadres des mouvements catholiques hors de l’Église. À la fin du recueil d’hommage à Julliard, Michel Rocard retrace ainsi la manière dont la convergence a pu se faire à l’Unef : il saisit une opportunité de bousculer la vieille Sfio et de rénover le socialisme grâce à un style d’engagement chrétien dans lequel il voyait un substitut pratique à la culture social-démocrate inexistante dans la tradition française. Jacques Julliard eut précisément un rôle dans cette histoire. Son parcours d’historien et de journaliste (évoqué notamment par Jean-Claude Casanova, Pierre Nora, Michelle Perrot, Jacques Revel ou encore Michel Winock…) est aussi passé par le syndicalisme (voir les textes d’Edmond Maire, Robert Chapuis, Patrick Fridenson) et par un milieu assez dense du catholicisme de gauche (notamment avec le groupe « Reconstruction » qui, autour de Paul Vignaux, préparait la déconfessionnalisation de la Cftc) qui fonctionnait à l’époque comme une vraie plate-forme de rencontres et d’échanges.

 

M.-O. P.

L’Encyclopédie du socialisme, 2008
120 p. 7,50 €