La gauche a besoin du socialisme
Un siècle après sa création sous la forme de la Sfio, le Parti socialiste s’interroge sur lui-même. Il y a plus de quarante ans il a rompu avec sa vieille appellation tout en restant au sein de l’Internationale socialiste dont les membres se distinguaient – sous des noms différents – de l’Internationale communiste et a fortiori de la 4e Internationale trotskiste. En choisissant l’union de la gauche pour s’adapter à l’enjeu de l’élection présidentielle, le parti français s’est quelque peu singularisé. Son alliance avec le Parti communiste présageait aux yeux de certains socialistes la fin de la division issue du congrès de Tours (1920). Pour eux, la France devait fonder un nouveau socialisme, réunissant le double héritage du communisme et de la social-démocratie. Le Programme commun (1972) était d’ailleurs l’esquisse de cette doctrine.
Un parti illisible
Ceux-là s’appuyaient sur l’exemple du Portugal avec la révolution des œillets (1974), plutôt que sur l’exemple italien : pas de « compromis historique », pas d’évolution doctrinale, mais une référence à la gauche unie contre la domination capitaliste. Ils furent déçus par Georges Marchais autant que par Alvaro Cunhal : en 1977, le Pcf réaffirmait son identité et sa différence avec les socialistes. La victoire de la gauche en 1981 relança l’hypothèse du rassemblement, mais il apparut vite que le Pcf et le PS tenaient à marquer leurs différences, avec les socialistes au gouvernement et les communistes dans la protestation sociale. L’évolution internationale, les mutations économiques et sociales, les enjeux électoraux tout autant que l’évolution des idées et des mentalités ont conduit à un dépérissement du Pcf, tandis que le PS devenait clairement hégémonique, accueillant notamment dans ses rangs d’anciens communistes soucieux d’une évolution à l’italienne.
Tirant l’essentiel de sa force de sa stratégie électorale, le Parti socialiste n’a guère eu besoin de se redéfinir. Par le jeu de ses courants internes, il a recouvert la plus grande partie des tendances et des points de vue qui caractérisent la gauche en France. Ses divisions pouvaient entraver son fonctionnement (ainsi au congrès de Rennes en 1990) mais elles lui permettaient de continuer à couvrir tout le champ de la gauche et d’en tirer le bénéfice électoral, comme on l’a constaté en 1997 et en 2004, malgré les échecs aux présidentielles de 1995 et de 2002. On vient de le revoir en mars 2008, à l’occasion des municipales, après l’échec de 2007 à la présidentielle. On pourrait se satisfaire de cette situation. Néanmoins, elle rend le parti illisible à l’extérieur, qu’il s’agisse des commentateurs ou des partenaires, notamment européens ; illisible aussi à l’intérieur, ce qui n’encourage pas à l’adhésion durable de nouveaux militants. Elle pèse sur sa capacité à obtenir une crédibilité nationale suffisante, en particulier pour l’élection présidentielle. D’où le besoin d’une « rénovation » ou d’une « reconstruction ».
Rénover d’abord
Deux options sont alors possibles : faire du Parti socialiste « le parti de toute la gauche » ; redéfinir le socialisme dont le PS est porteur.
La commodité voudrait qu’on ne choisisse pas et qu’on fasse de la première option une modalité de la seconde… ou inversement. On confirmerait ainsi la capacité électorale du parti, en remettant à l’épreuve du pouvoir le soin de définir le sens de son action. C’est possible, puisqu’on l’a déjà fait en 1981, avec le résultat que l’on sait : un programme de rupture avec le capitalisme sur deux ans, puis un accommodement en 1983… et l’échec de la gauche en 1986. En réalité, il faut se rendre à l’évidence : l’avenir de la gauche ne passe pas par son rassemblement, mais d’abord par la capacité du PS à porter un projet de transformation durable de la société et à le mettre en œuvre dans une action gouvernementale de longue haleine.
Il lui faudra des alliés, sur la base de son projet, en sachant qu’ils ont nécessairement des projets différents, qu’il s’agisse de leur implantation, de leur représentation ou de la réalisation de leur programme. Il serait évidemment absurde que le projet des socialistes se définisse en fonction de ses alliances, penchant à gauche pour attirer le PC ou à droite pour séduire le MoDem. On en resterait alors à un parti chèvre et chou, tel que nous le connaissons, incapable de gouverner à plus long terme. Il serait également vain de chercher à rassembler toutes les composantes historiques ou plus récentes d’une gauche allant de l’extrême au centre, en confondant la nécessaire action réformatrice avec un simple second tour électoral. Qui plus est, les divisions internes du PS vont de pair avec des divisions qui frappent toutes les tendances de gauche. Leur recensement est d’ailleurs significatif. Schématisons :
l’anarchisme, avec une mouvance plus politique et une autre plus syndicale ;
‑le trotskisme, avec ses trois organisations, elles-mêmes divisées derrière leur « centralisme démocratique » ;
‑le communisme, avec ses orthodoxes, ses rénovateurs, ses reconstructeurs ;
‑l’écologie, tantôt plus politique (avec ses multiples personnalités), tantôt plus associative, en relation avec des causes locales, nationales ou internationales ;
‑le socialisme radical qui récuse l’économie de marché et respecte pour l’essentiel les canons du marxisme ;
‑la social-démocratie, avec des références variables (plutôt travaillistes ou plutôt proches du Spd ou du Pds italien, etc.) ;
‑le radicalisme plus ou moins social ;
‑la démocratie chrétienne, dans sa version plus ou moins centriste.
De l’extrême gauche au centre gauche, on trouve, à côté des partis qui recherchent (sauf les anarchistes) l’appui du suffrage universel, des ensembles militants permanents ou ponctuels, en relation avec les évolutions politiques ou sociales. Ils se réfèrent à l’altermondialisme, comme Attac, au syndicalisme révolutionnaire (comme Sud), aux combats pour la laïcité, aux combats pour les droits de l’homme et les libertés individuelles, contre le racisme et toutes les discriminations.
On y retrouve bien entendu des militants des différents partis de gauche, de la même façon que dans les organisations syndicales qui se veulent représentatives.
Quelle synthèse peut-on espérer ? Que signifierait un parti de toute cette gauche ? S’agit-il seulement d’attirer le chaland ?
Se renforcer pour rassembler
On voit bien que le Parti socialiste est l’axe d’un rassemblement. Encore faut-il qu’il soit suffisamment consistant pour ne pas tourner au gré des pulsions ou des impulsions périphériques. On attend que le Parti socialiste s’affirme comme un parti de gouvernement, ce qui implique qu’il se redéfinisse comme parti, comme socialiste, autour d’un programme de gouvernement.
Le Parti socialiste en tant que parti
Le Parti socialiste s’est constitué entre 1969 et 1981 par étapes, donc par strates historiques. Ensuite, il s’est développé à travers l’exercice du pouvoir : à l’échelle nationale, mais aussi - par la vertu de la décentralisation – aux divers échelons locaux et régionaux. La proportionnelle dans les instances, le jeu des candidatures et la multiplication des élections ont fait du parti une machine électorale performante avec des tendances naturelles au clientélisme, soit interne (pour être candidat), soit externe (pour être élu). Les militants se félicitent des succès, se désolent des échecs, mais ils vivent au gré des élections. Adhèrent-ils pour gagner une élection, ils quittent rapidement le parti une fois l’échéance passée. Peut-être reviendront-ils la prochaine fois, mais ne leur suffit-il pas d’être électeurs ?
Le PS est un parti de masse… parce qu’il y a une masse d’élus. Le nombre de ses adhérents est à cent, à mille lieues du nombre de ses électeurs, ce qui est normal puisque l’on n’adhère que pour l’élection. Il est devenu nécessaire que le PS se redéfinisse comme parti, ce qui implique :
‑une large ouverture à toutes les couches sociales, particulièrement aux milieux populaires, donc des facilités d’adhésion. On a su le faire pour la présidentielle ;
‑une double organisation : géographique dans le cadre des diverses structures administratives (et électives) et thématique. On doit faciliter le lien entre groupes ou sections correspondant à un même intérêt : la ville, la santé, l’éducation, le sport… Ces thèmes doivent servir à la proposition mais aussi à l’action, et ce, en dehors des périodes électorales ;
‑une communication capable de jouer de haut en bas et de bas en haut avec une audience qui dépasse les rangs du parti ;
‑une formation à tous les niveaux, concernant à la fois les élus et les militants : le parti devrait être un modèle d’université populaire ;
‑une dimension internationale et notamment européenne, par des jumelages, des échanges, des actions communes avec les socialistes du Pse et de l’Internationale socialiste.
Les instances du parti doivent fonctionner sur le modèle proposé pour la vie démocratique de notre pays : une représentation proportionnelle aux divers courants (avec des seuils à définir), mais des majorités définies par des primes aux plus représentatifs ; le respect de la loi du parti définie dans ses congrès, ce qui n’empêche pas le débat et une libre organisation des militants et groupes de militants ; des instances associées aux organes dirigeants, avec un certain nombre de participants issus de la société civile, extérieurs au parti. Des fondations, des éditions, des think-tanks peuvent être encouragés à nourrir et/ou diffuser les idées du parti.
Le socialisme au xxie siècle
Les forums de la rénovation ont esquissé toute une série d’idées et de démarches intéressantes. Il est néanmoins nécessaire que le parti se prononce clairement sur certains sujets.
La mondialisation n’est pas un choix ; c’est un fait. C’est le cadre des rapports entre le capital et le travail comme entre États et systèmes sociaux. L’enjeu n’est plus de constituer le socialisme comme l’antithèse du capitalisme, mais comme une exigence sociale, fondée sur le travail et les droits humains, qui doit s’imposer au capitalisme économique et financier. Il ne saurait donc y avoir d’économie administrée, le marché règle les échanges mais pour cela, une régulation est nécessaire, à tous les niveaux, sous la responsabilité de l’État et des organismes internationaux auxquels les États délèguent la définition des règles communes. Pour les socialistes, cette régulation implique le respect des normes sociales et environnementales définies dans le débat démocratique, donc dans la relation entre les États et la société civile. En ce sens, ils ne sont pas libéraux, ils ne croient pas que ces normes s’imposeront par le seul jeu du marché.
L’Europe est la nouvelle frontière du socialisme démocratique, parce qu’elle seule peut faire face à un monde multipolaire, constitué de grands ensembles de population vivant à des degrés différents de développement. Cette Europe doit savoir s’ouvrir sur l’Afrique et le Moyen-Orient à travers une politique méditerranéenne capable de diffuser une même vision de la démocratie, à laquelle doit contribuer le socialisme.
Les valeurs de référence pour les socialistes sont celles de la liberté individuelle et de la justice sociale : elles impliquent le respect scrupuleux de la laïcité de l’État dans tous les domaines de la vie publique. Les socialistes croient que le progrès est la loi de l’humanité : les hommes ont les moyens de maîtriser leur avenir commun, à condition de savoir partager les richesses et les connaissances. Le respect des droits de l’homme est un objectif permanent, même si sa définition occidentale n’est pas la seule concevable.
La protection de la vie et de la nature doit avoir, au xxie siècle, la même importance que la mobilisation des ressources de la science et de la technique au service du progrès économique au xxe siècle : une nouvelle économie, un développement plus durable sont une exigence pour tout projet socialiste.
Ces grandes orientations ne sont évidemment pas exhaustives, mais elles sont significatives. Elles doivent inspirer les propositions du parti à plus court terme, à travers un programme de gouvernement. Elles doivent se retrouver aussi dans l’action locale et régionale des socialistes, afin de crédibiliser le projet national qui sera proposé au pays.
Un programme de gouvernement
Il ne saurait être un catalogue de mesures. Les évolutions politiques, économiques, sociales sont telles qu’il risque d’y avoir toujours un grand décalage entre la mesure préconisée et le contexte dans lequel elle serait mise en œuvre par le gouvernement. D’où l’importance de la méthode d’élaboration.
Il est essentiel de faire valider par le débat externe, tout autant que le débat interne, les divers éléments d’une programmation qui doit correspondre à la capacité des diverses institutions à mener à bien les dispositions ou les évolutions envisagées. Cela vaut pour les services publics, les entreprises, les diverses composantes de la vie sociale et culturelle. L’État n’a pas toutes les compétences : un programme de gouvernement ne saurait couvrir la totalité des problèmes de la vie publique.
Il importe de rechercher la crédibilité (y compris financière) d’un programme dans la recherche des partenaires capables de s’engager dans sa réalisation, qu’il s’agisse de partis, de syndicats, d’associations ou simplement de groupes de citoyens concernés. Un programme ne se fait pas devant, mais avec, si on veut éviter de gouverner dans un décalage croissant avec la population.
Un parti socialiste de gouvernement : il faut peser chacun de ces termes et leur donner du sens, en fonction des réalités d’un monde nouveau. C’est alors qu’on pourra retrouver la confiance de nos concitoyens, non plus seulement au détour d’une élection mais pour un changement durable de notre société.