La Main de l’auteur et l’esprit de l’imprimeur


Dans ce recueil d’articles, Roger Chartier analyse les passages du texte, les processus d’édition, de traduction, d’impression. En somme, des illustrations du « lien noué entre la matérialité du livre imprimé et le concept d’œuvre » (p. 31). Le titre inverse habilement les représentations communes. Ce n’est plus l’auteur qui pense et l’imprimeur qui fait. Car jusqu’au xviiie siècle, c’est celui qui imprime, bien plus que celui qui crée, qui a pouvoir sur le livre. La « main » de l’auteur, qui assure l’authenticité du texte, ne s’impose qu’à partir de 1750 ; avant cela, les manuscrits autographes sont rares. Sauf en ce qui concerne les écrits de théâtre. Mais là aussi, les transitions sont nombreuses, qui forment et déforment le texte : que se passe-t-il entre l’écriture et la scène ? Entre la scène et le livre ? Qu’en est-il des conventions de transcription, de ponctuation, qui évoluent dans le temps ? Ces différents textes nous entraînent dans le monde de Roger Chartier, celui de la matérialité du texte, de ses évolutions, tout en n’oubliant jamais le plaisir des mots, à travers les auteurs qui lui sont chers (Cervantès et Shakespeare, bien sûr, mais aussi Quevedo, Las Casas ou Marlowe). Mais ils nous ramènent également au nôtre, aux manières de lire et à leur transformation, à une écriture « polyphonique et palimpseste, ouverte et malléable, infinie et mouvante, [qui] bouscule les catégories qui, depuis le xviiie siècle, sont le fondement de la propriété littéraire et des habitudes de lecture » (p. 42). Pour éviter de sombrer dans les lamentations apocalyptiques, il n’est donc pas inutile de se remémorer des pratiques antérieures à ce xviiie qui vit la main de l’auteur graver sa paternité dans le marbre de l’œuvre.

A. B.

Gallimard, « Folio histoire », 2015
416 p. 7,50 €