Mémoires d'empire
La controverse autour du « fait colonial »
Auteur dans ce même numéro d’Esprit, avec Jean-François Bayart, d’un article sur le legs colonial, Romain Bertrand publie parallèlement un livre fort bien mis en scène sur les rapports de l’histoire, de la justice et de la politique. Mais, plutôt que de s’embarquer dans des pétitions de principe légitimes sur l’indépendance des historiens, il montre comment les débats autour de la loi du 23 février 2005 sur le rôle positif de la colonisation (mais aussi sur l’article 4 relatif à l’enseignement qui a été amendé, alors que l’on n’a guère parlé de l’article 13 portant sur l’indemnisation forfaitaire des condamnés de « l’Algérie française ») ne sont pas intervenus par hasard en raison de seuls dérapages (ceux de Georges Frêche à gauche par exemple) ni de la pression discrète des lobbies (rapatriés, anciens de l’Algérie française, amnistiés, harkis). Décryptant les rapports de l’Assemblée (rapports Kert et Diefenbacher) et les interventions des députés à l’Assemblée nationale, il souligne que ceux (et tous ne sont pas liés à la région Provence-Alpes-Côte d’Azur) qui se sont impliqués très directement sont des députés élus récemment qui se sentent de ce fait plus libres (d’où les liens noués par certains avec des associations de rapatriés et des anciens de l’OAS) avec la mémoire gaulliste sur l’Algérie. Les biographies commentées de Paul-Henri Cugenc, Michel Diefenbacher, Georges Fenech, Jean-Claude Guibal, Christian Kert, Robert Lecou, Jean-Antoine Leonetti, Lionel Luca, Thierry Mariani, Jacques Remailler, Christian Vanneste, Francis Vercamer sont particulièrement éclairantes. S’il y a là une situation inédite, l’auteur ne s’en tient pas là, il analyse également les réactions en Algérie (le discours de Bouteflika) et montre surtout que ce même paradigme colonial sous-tend le discours et la rhétorique des Indigènes de la République concernant les émeutes dans les banlieues de novembre 2005. La thèse est donc double : 1) la question coloniale est désormais indissociable d’une incapacité à répondre à la question sociale liée à l’immigration issue de l’Afrique du Nord ; 2) une fraction de la classe politique et intellectuelle (voir la thèse de Robert Castel présenté dans l’éditorial de ce numéro) attise les feux d’un imaginaire colonial « en bien ou en mal » (quand on ne se contente pas de l’analyse en deux temps de la colonisation en Algérie : actions conjoncturelles contestables, actions structurelles positives). Bref, « à partir du moment où le débat sur le “fait colonial” est mis en relation − par les parlementaires, les intellectuels, les leaders militants et les journalistes − avec celui sur l’intégration des jeunes des banlieues, l’enjeu des prises de position savantes et militantes concernant la réalité du tort colonial républicain change du tout au tout ». Si l’on comprend le désarroi des historiens, on ne peut pas s’en prendre seulement au syndrome de la repentance. On observe en effet un activisme politique aux effets de discours inattendus. C’est pourquoi ce travail, qui lit et décrypte les textes de nos députés et ne se contente pas de reprendre des déclarations médiatiques, est d’une grande utilité.
O. M.
O. M.