La postmémoire à l’œuvre. Art et traumatisme politique à travers les générations de Verónica Estay Stange
La Postmémoire à l’œuvre est avant tout le fruit d’une recherche transversale sur un objet pluridisciplinaire. En recourant (entre autres) à la sémiotique, à la philosophie, à la psychanalyse et à l’histoire, Verónica Estay Stange nous embarque dans un voyage réflexif qui décortique les représentations et la transmission transgénérationnelle de l’horreur et des expériences extrêmes dans le contexte des dictatures latino-américaines, la difficulté de faire le deuil d’un traumatisme qui n’est pas le sien ou encore la particularité des enfants de bourreaux dans le récit collectif. Ce cheminement s’accompagne d’une analyse rigoureuse d’un large corpus d’œuvres, essentiellement issu de la création chilienne et argentine contemporaine, étudié au prisme de la postmémoire. Empruntant tour à tour au film documentaire, à la photographie, à la performance, aux arts graphiques ou à la littérature, de nombreuses créations artistiques viennent compléter les récits de la première génération en explorant un univers de sensations qui leur rappelle que quelque chose s’est passé, même si les souvenirs sont flous, voire absents.
Face à cet ouvrage, divisé en trois grandes parties situant la postmémoire respectivement face à la mémoire, à l’histoire et à la langue, le lecteur doit d’abord accepter que le sensible est bien un facteur d’identité et, avec le temps, d’engagement. S’il ne s’agit pas de trajectoires linéaires et stéréotypées, nous assistons, au fil des pages, à un long cheminement, qui touche autant à l’intellect qu’au corps et aux affects, où les « retardataires » tentent de mettre des mots sur leurs troubles. Autrement dit, comment passer de l’infra-mémoire, cette « mémoire sous la peau », à une véritable postmémoire ? L’autrice nous met en garde contre plusieurs obstacles qui ne manquent pas d’apparaître au cours de ce processus : la « compulsion de répétition » chez les enfants de survivants, qui leur fait imiter les combats de leurs parents, les sentiments assaillants de honte et d’illégitimité, ou la tension persistante entre « l’interdit du dire » et la « pulsion de parole » qui, parfois, finit par vaincre le « devoir de silence ».
Si l’on retrouve ici certaines pistes d’analyse explorées par les études de la mémoire (memory studies), dont la post-mémoire est l’une des différentes formes, l’originalité provient de la théorisation qui en est proposée. Elle s’affranchit de la matrice temporelle induite par le préfixe « post », afin de mettre en avant la « dimension énonciative [qui] fait référence à la (re)formulation d’un sens préexistant ou supposé tel ». Cette re-signification d’une « mémoire d’après la mémoire » permet à l’autrice de faire émerger des similitudes entre « ceux qui n’ont rien vécu » et « ceux qui ne se souviennent de rien ». Notamment concernant les procédés de reconstruction mémorielle chez les enfants ayant personnellement assisté à la détention de leurs parents et chez les descendants de survivants, éprouvés sans avoir partagé le traumatisme – les « témoins de deuxième main ». Cette jonction entre deux mémoires d’apparence éloignées n’est pas anodine car, face aux crimes contre l’humanité qui ont ensanglanté les sociétés du Chili et de l’Argentine dans la seconde moitié du xxe siècle, elle fait le lien entre l’oubli et le silence, les piliers autour desquels se sont bâties les transitions démocratiques, particulièrement au Chili où le règne de l’impunité perdure bien après la fin officielle de la dictature (1990).
Cette mise en parallèle offre un espace, investi par celles et ceux qui survivent aux survivants, cette « deuxième génération » ayant raté le train de l’histoire et n’ayant pas pu vivre l’exaltation révolutionnaire des longues années 1960 ni la résistance aux dictatures du plan Condor. C’est justement ce jeu constant d’allers-retours entre générations qui permet à Verónica Estay Stange d’identifier la diversité et le caractère protéiforme de la postmémoire. L’autrice-narratrice se positionne alors au point de rencontre : là où règnent à la fois le silence, les cris, le « trop-plein des affects et le trop vide de l’expérience ». Elle est parfois même partie prenante de cette quête, comme lorsqu’elle affirme qu’Albertina Carri, réalisatrice du film documentaire Los Rubios (2003), et Paula Bombara, autrice de El mar y la serpiente (2005), « sont en [elle] ». Déjà esquissés dans Survivre à la survie, qui empruntait un fil narratif autobiographique, certains questionnements sont accompagnés de propositions théoriques, suivant les lectures, les rencontres, les visionnages et les expériences qui constituent autant d’étapes suivies par l’autrice elle-même sur le chemin de sa postmémoire1.
Les épreuves surmontées nous confrontent non seulement aux tensions du « passeur de mémoire », aux défis de la remémoration et de la reconstruction mémorielle dans les contextes post-dictatoriaux du Chili (pays d’origine de l’autrice) et de l’Argentine (pays de naissance du collectif Histoires désobéissantes. Descendants de tortionnaires pour la mémoire, la vérité et la justice, au sein duquel elle milite), mais aussi aux « différents langages » que la postmémoire épouse pour se dire et se (re)présenter au monde.
L’humour n’est pas absent, caché derrière des apparitions subtiles – comme ces fantômes dont l’autrice revendique la présence chez les vivants et pas seulement chez les morts et les disparus – qui invitent autant à recomposer les « fragments de la mémoire » qu’à faire éclater le « je de la postmémoire ». Et si Verónica Estay Stange réussit aussi bien son pari, c’est parce que son vécu irrigue ces pages, car l’expérience de survie et de désobéissance d’une femme de l’exil chilien élevée au Mexique nous offre peut-être la meilleure illustration d’une postmémoire à l’œuvre.
- 1. Verónica Estay Stange, Survivre à la survie. Chili, une mémoire déchirée, Paris, Calmann-Lévy, 2023. Voir aussi l’entretien avec V. Estay Stange, « Les enfants de l’exil », Esprit, avril 2024.