NUIT ET BROUILLARD.

Un film dans l’Histoire



 En septembre 1949, Jean Cayrol publie dans Esprit « D’un romanesque concentrationnaire », repris dans Lazare parmi nous sous le titre « Pour un romanesque Lazaréen ». Le Seuil publie aujourd’hui, un an après la mort de l’écrivain, les textes majeurs relevant de cette œuvre lazaréenne. Alors que l’on connaît surtout le Cayrol éditeur, créateur de la revue Écrire dont le choix de textes et d’auteurs a préfiguré le nouveau roman et Tel Quel, on peut regretter avec François Wahl (cet ancien éditeur du Seuil ne cache pas sa colère dans Le Monde du 2 février 2007) le manque de sérieux éditorial, mais surtout l’absence de tout travail critique ou de préface (on a juste droit à deux pages d’un Jean-Marc Roberts, ancien éditeur du Seuil aujourd’hui chez Stock, dépassé par les événements). Alors que la postface de Roland Barthes, intitulée « la rature », à Corps étrangers, un roman de Cayrol, initiait une interrogation sur des personnages et un style qui anticipaient les propos à venir du Degré zéro de l’écriture, on regrettera, après tous les débats suscités par le film Shoah de Claude Lanzmann, de ne pas pouvoir mieux comprendre ce moment lazaréen et cayrolien dont la connotation chrétienne est manifeste. « On remarque que dans ce monde que je tente de décrire, le visage du Christ n’apparaît pas, le lazaréen n’a que le mal du camp […] Il y a peut-être là un monstrueux orgueil, celui du Samedi saint. Le chrétien qui pourra apparaître dans une fiction de cette sorte sera toujours celui qui peut accomplir jusqu’au bout sa passion, qui est descendu avant la douzième heure. Le déporté est revenu. Pourquoi lui a-t-on laissé ce maudit goût de l’agonie à la bouche pour l’enlever brusquement à sa passion? » Alors que la figure de Cayrol est méconnue, un ouvrage de Sylvie Lindeperg, consacré à l’élaboration du film Nuit et brouillard d’Alain Resnais (1956), éclaire (voir le chapitre 7, « Paroles suffoquées. Une poétique lazaréenne ») l’écriture du commentaire de Jean Cayrol pour ce film (il reprenait lui-même un texte préalablement écrit par Chris Marker) qui, longtemps avant Shoah, présenta des images de la Shoah et une mise en forme historique elle-même en voie d’élaboration (d’où le rôle essentiel de l’historienne Olga Wormser qui s’est rendue en 1955 en Pologne pour le film).
O. M.
Odile Jacob,
288 p. 29 €