Faire ensemble. Reconstruction sociale et sortie du capitalisme de Franck Fischbach
Notre présent, marqué par une crise écologique qui requiert plus que jamais notre capacité à agir de concert, révèle dans le même temps une incapacité inédite à l’action collective, au point que soit compromise toute possibilité de faire ensemble, dans un sens comme dans l’autre.
Comment faire ensemble ? Cette question se comprend en un double sens : comment se forment les liens qui font d’une société un ensemble, par-delà la simple coordination d’intérêts individuels en concurrence ? Mais surtout, comment pouvons-nous agir ensemble ? Comment penser une agentivité collective qui nous rendrait le pouvoir de transformer l’ensemble que nous formons ? Le pouvons-nous encore ? Car, et c’est là toute l’actualité de l’enjeu qui sous-tend l’ouvrage, notre présent, marqué par une crise écologique qui requiert plus que jamais notre capacité à agir de concert, révèle dans le même temps une incapacité inédite à l’action collective, au point que soit compromise toute possibilité de faire ensemble, dans un sens comme dans l’autre.
Revisitant un large corpus d’auteurs issus de la théorie critique, de la sociologie et de l’anthropologie, allant de Hegel à Tim Ingold en passant notamment par Marx, Simmel, Weber, Gilbert et Honneth, Franck Fischbach s’attache à spécifier les contours de la notion de pratique sociale par une série de distinctions qui évite soigneusement les écueils des réductionnismes, holismes et dichotomies. Ainsi, récusant tout au long de l’ouvrage l’identification de l’agir social à une somme d’actions individuelles, il exclut pourtant toute hypostase qui conduirait à faire du « nous » un être substantiel, disposant d’une volonté propre. De même, s’il soutient contre Althusser que l’interaction déborde le cadre du travail productif, il refuse de les opposer comme le fait le second Habermas.
L’exposé adopte une perspective à la fois thématique et chronologique qui fait ressortir les ruptures et les réappropriations traversant l’histoire de la notion d’action sociale. Le premier chapitre, consacré à Hegel, vise à prévenir une compréhension strictement institutionnelle de cette dernière. Si l’éthicité, par laquelle le « je » se reconnaît comme un « nous », s’incarne dans diverses institutions telles que la famille ou l’État, celles-ci n’ont à leur tour de réalité qu’à travers des pratiques fondées sur la réciprocité. De telles pratiques impliquent une formation (Bildung) mutuelle des individus qui les rend capables de formuler des idéaux normatifs, ouvrant la voie à la transformation de ces mêmes institutions.
La discussion des thèses de Simmel et de Weber établit toutefois que la réciprocité n’est pas un critère suffisant pour parler d’une action sociale. Agir de manière conjointe, même en adaptant son comportement à celui d’autrui, ne suppose pas que l’on ajuste celui-ci en fonction du sens subjectif que cette action revêt pour lui. Agir ensemble n’est pas encore interagir. Une interaction n’est concevable que sur la base d’une coappartenance (Zusammengehörigkeit) éprouvée subjectivement à partir de la conscience d’une alliance d’intérêts, distincte d’une communauté (Gemeinsamkeit) reposant sur l’existence objective de caractéristiques communes, comme une même nationalité ou l’appartenance à une même religion.
L’interaction doit encore être distinguée de la coopération, qui a pour condition l’entraide. Agir ensemble, même dans un but commun, ne suppose pas la nécessité de coopérer, au sens où l’action échouerait si l’un des agents cessait d’y prendre part. Repeindre une maison à plusieurs suppose de se coordonner, mais on peut continuer à le faire même si les autres prennent une pause, ce qui n’est pas le cas s’il s’agit de chanter en duo. Ce qui est essentiel à la coopération est ainsi moins l’existence, problématique d’un point de vue ontologique et politique, d’une volonté commune que la nécessité de l’entraide objectivement impliquée dans l’activité en question. On peut en ce sens collaborer sans même en avoir l’intention. Faire société ne suppose donc pas que l’on ait l’intention d’agir ensemble, c’est bien plutôt l’existence d’une socialisation, fondée sur l’expérience d’une complémentarité, qui rend possible la poursuite d’intérêts communs. Il faut d’abord agir ensemble pour faire société, et non l’inverse.
Cela pose alors la question de la nature et du contenu des relations sociales, qu’il ne faut pas confondre avec les rapports sociaux. Ces derniers, médiés par des institutions telles que l’argent ou l’administration, « nous coopèrent » passivement plutôt qu’ils nous permettent de coopérer activement. Les sociétés industrielles présentant un fort niveau d’institutionnalisation ne laissent ainsi paradoxalement que peu de place aux relations sociales, par lesquelles des sujets s’adressant les uns aux autres par « je » et « tu » élaborent en commun des stratégies. Une ruche, en ce sens, ne constitue pas une société, moins encore l’idéal d’une société parfaite. Les rapports sociaux créent des ensembles fortement coordonnés, mais limitent notre capacité à faire ensemble.
L’ouvrage ne se conclut évidemment pas sur un ensemble de recommandations qu’il s’agirait d’appliquer pour mieux faire ensemble ; il vise avant tout à interroger ce qu’il faut entendre par là, et par suite sous quelles conditions cela est encore possible. Son principal apport est d’éviter la réduction des actions sociales à leurs dimensions économique et institutionnelle, en montrant qu’elles ne peuvent exister qu’à partir de relations ayant pour fondement le besoin subjectivement éprouvé de solidarité. On peut ainsi faire société avec d’autres sans supposer d’intention commune, ni même disposer d’un langage commun. Certains animaux, en ce sens, vivent en société sans disposer de facultés symboliques, pour autant qu’ils coopèrent à la réalisation d’un objectif, consciemment ou non. Une telle conception ouvre la voie à une socialisation possible de l’ensemble du vivant, humain et non humain. Penser la possibilité d’une agentivité collective qui nous relierait à des vivants non humains est d’ailleurs l’un des moyens qui nous sont offerts pour sortir de l’impasse où nous conduit la séparation entre travail productif et reproductif inhérente au capitalisme.