Geneviève Asse, peintre du bleu
Jusqu’au 18 mai 2025, l'exposition « Le bleu prend tout ce qui passe » au musée Soulages de Rodez, permet de découvrir l'œuvre de Geneviève Asse, la peintre du bleu.
On pourrait se perdre dans tout ce bleu, et pourtant ce sont des retrouvailles qui s’opèrent. Retrouvailles avec l’intime et l’universel que nous portons, parfois confusément, parfois consciemment, et que la peintre Geneviève Asse fait surgir, comme une urgence de se retrouver, de se relier au monde et à ce qu’il promet de beau et d’espoir paisible.
Peindre entre les choses
Est-ce parce que, grande résistante, Geneviève Asse s’est élevée contre la noirceur et la haine ? Est-ce à cause de son obsession de peindre, par le bleu, l’intimité de nos âmes, notre besoin profond d’humanité et d’envie d’approcher le beau ? Geneviève Asse parlait peu de ses motivations, mais les quelques mots qu’elle en a dits, comme ses bleus, resonnent en nous.
« Je peins entre les choses » écrit Geneviève Asse, et c’est bien le sentiment que l’on a face à ses toiles. Le visiteur, en entrant dans le musée Soulages, doit traverser une salle très sombre, impressionnante par les dimensions des toiles noires de Pierre Soulages, (contemporain de Geneviève Asse) avant de se diriger vers l’exposition intitulée « Le bleu prend tout ce qui passe ». L’entrée dans l’exposition temporaire surprend par la lumière et la blancheur des murs, sur lesquels se découpent les premières toiles de la peintre. Ses carnets, rédigés pendant des années et dont certains ont été publiés, puis ses natures mortes réalisées dès les années 40, décrivent un quotidien sobre (boîtes, vase, louches, bouteilles, artichauts, fenêtres…) et convoquent une impression d’apaisement dans un espace purifié par une lumière portée uniquement par les objets.

Nature morte à la chaise Louis XIV, 1946-48. fonds de dotation Genviève Asse, Paris. (c) Catalogue raisonné Asse-Laurentin
Puis c’est la rencontre, ou plutôt les retrouvailles, avec les toiles bleues. Il y a une reconnaissance presque mystique avec l’œuvre peint abstrait de l’artiste, ses toiles de grands formats dans lesquels, loin de se perdre, l’œil humain se retrouve et se souvient. Contrairement à certaines œuvres de Vermeer, Raphaël, Van Gogh et de bien d’autres, dans lesquelles on a parfois envie d’entrer pour participer à la scène, les bleus de Geneviève Asse nous appartiennent déjà au premier regard. Il n’y a pas de distance possible, le spectateur n’est pas invité à contempler ou à admirer, il devient ce bleu, ces bleus, qu’il a toujours connus. Cette étrange symbiose s’opère avec un naturel tranquille, parce que c’était lui et nous, de toute éternité. Et l’on navigue de bleu en bleu, voyage léger et immatériel, avec un sentiment profond que la perfection est possible, que l’enchantement produit sera durable, et que, jamais plus, ce bleu ne nous quittera, qu’il est en nous, profondément.

Geneviève Asse. Composition 1970. Fonds de dotation Genviève Asse. Paris. (c) Catalogue raisonné Asse-Laurentin
La couleur préférée
Michel Pastoureau écrit dans son anthologie consacrée au bleu : « Le bleu est une couleur bien sage, qui se fond dans le paysage, et ne veut pas se faire remarquer. […] On lui a même confié l’Europe et l’ONU, c’est dire s’il nous plaît ! [Le bleu est] la couleur préférée, loin devant toutes les autres. Et ce, quels que soient le sexe, les origines sociales, la profession ou le bagage culturel : le bleu écrase tout. 1 ». Le bleu de Geneviève Asse confirme ce que la nature nous en dit : seuls le ciel, la mer, et quelques oiseaux, fleurs ou libellules, sont porteurs de bleu, et ils évoquent tous la sérénité et la paix. Cette quête de la beauté douce nous emmène avec elle loin des tumultes, vers la source de notre appartenance au monde.
Sylvia Baron-Supervielle, compagne de Geneviève Asse, écrit : « Depuis qu’elle en a touché le cœur, Geneviève Asse s’emploie à désigner le bleu : il pourrait contenir une révélation. Elle le saisit dans la nuit vierge de ses toiles, l’amène à y poindre, comme l’aube, et à habiter le paysage ressuscité. Le bleu qui se fait jour ne perd jamais sa qualité intérieure. Au contraire, à mesure qu’il s’élève et se répand, il retrouve la mémoire des profondeurs. Le bleu de Geneviève Asse est un regard 2 »
« Le bleu de Geneviève Asse est un regard »
Parfois zébrée de blanc, de rouge, de gris, comme une lumière supplémentaire venue d’un ciel d’orage, la puissance tranquille du bleu est renforcée par ces verticales et ces horizontales qui intriguent le spectateur et donnent un point d’ancrage à son regard, jusqu’à amener la toile à ressembler à une fenêtre ouverte sur le ciel. Mais ces lignes font aussi écho à une fracture en nous, une fracture qui, comme une anfractuosité dans une falaise, évoque ces blessures cicatrisées qui n’empêchent plus d’avancer.
Sans doute, le fait que Geneviève Asse soit née à Vannes et qu’elle ait grandi dans la presqu’île de Rhuys, dans le golfe du Morbihan, entre ciel et mer, est le point de départ de son regard si particulier sur la couleur bleue. Mais sa quête de pureté n’est probablement pas étrangère non plus à son engagement dans la Résistance, dans le cadre des Forces françaises de l'Intérieur dès 1942. Conductrice ambulancière dans la 1ère division blindée puis volontaire pour l'évacuation des déportés du camp de concentration de Therezin où elle apprend le décès de son ami Robert Desnos, l’artiste était aussi une femme engagée. Proche de Boris Vian, Antonin Artaud, Nicolas de Staël, Olivier Debré, Vassili Kandinsky, Serge Poliakoff, mais aussi de Samuel Beckett, elle est soutenue par le collectionneur et mécène Jean Bauret qui favorisait les rencontres entre artistes et les aidait financièrement, mais elle choisit finalement de mener une vie discrète, entre l’ïle aux moines et l’île Saint-Louis, avec quelques incursions dans le bouillonnement artistique et intellectuel de l’après-guerre.
Grand-croix de la Légion d'honneur, Commandeur de l'ordre national du Mérite, Commandeur de l'ordre des Arts et des Lettres, Croix de guerre 1939-1945, Geneviève Asse a été reconnue de son vivant comme une artiste engagée, ce qui se perçoit dans la profondeur de ses œuvres. L’exposition nous emmène de la réalité figurative à l’envol abstrait et léger vers le plus profond de nos aspirations et de notre désir. Un enchantement.
« Le bleu prend tout ce qui passe » réunit environ 70 œuvres – peintures sur toile, dessins et estampes – de 1946 à 2009. Les prêts du Fonds de dotation Geneviève Asse sont complétés par ceux du Centre Pompidou-Musée national d’art moderne, du musée de Vannes, du musée des beaux-arts de Lyon, du musée des beaux-arts de Rennes, du musée de Grenoble, de galeries et de collectionneurs. L'autrice et la revue Esprit remercient le musée Soulages pour son aimable autorisation d'utilisation des photos.
- 1. Michel Pastoureau, Bleu ; histoire d'une couleur, Points, Points Histoire, Paris, 2020.
- 2. Sylvia Baron-Supervielle, « Le temps arrêté », extraits, tiré de Geneviève Asse. Peinture, éditions Palantine, 2004.