Camp de concentration et d’extermination nazi allemand d’Auschwitz (1940-1945). via Wikimedia
Camp de concentration et d'extermination nazi allemand d'Auschwitz (1940-1945). via Wikimedia

Libération d'Auschwitz

Face à ce que sont devenus des régimes comme la Russie de Poutine, ou Israël dirigé par Netanyahou, face aux provocations croissantes de Donald Trump, se pourrait-il qu’un jour, le souvenir d’Auschwitz ne soit plus qu’une coquille vide ? L’écrivain et traducteur André Markowicz partage sa peur et sa sidération.


J’aurais voulu écrire quelque chose sur l’anniversaire de la libération d’Auschwitz, non pas par la Russie, mais l’Armée rouge, l’armée, multinationale, de l’URSS, et je n’y arrive pas. Je n’y arrive pas parce que, cet anniversaire, je le ressens comme quelque chose de tragique et prémonitoire. Jamais encore je n’avais senti, comme dans la chair, juste sous la peau, le danger d’une nouvelle guerre mondiale, d’un nouveau massacre planétaire, et jamais je n’avais senti à quel point, pour tant de régimes dans le monde, Auschwitz n’est plus rien qu’un vernis, une espèce de son creux. Et à quel point cela peut faire peur.

D’un côté le nom, comme un épouvantail ; de l’autre, les actes.

Que la Russie ne soit pas invitée à ces célébrations, c’est à la fois normal et terrifiant. Normal à cause de la guerre qu’elle mène en Ukraine, mais terrifiant, j’ai l’impression, parce que la raison principale qui justifie son exclusion n’est pas prise en compte par le concert (ô combien cacophonique) des nations. Je veux dire la doctrine Serguéïtsev, que nous dénonçons, Jean-Marc Adolphe et moi depuis avril 2022, et qui est la « désukrainisation » de l’Ukraine par l’asservissement et les ruines – une doctrine énoncée pleinement une fois, puis jamais répétée – mais qui est une doctrine nazie au sens le plus littéral de ce mot, alors même que Poutine prétend « dénazifier » un pays dans lequel, certes, on a rendu hommage à des assassins pro-nazis comme Bandera et Choukhevitch, mais dans lequel les thuriféraires actuels de ces monstres n’étaient plus même représentés au Parlement. Sur cette doctrine, pas un mot dans le discours officiel des « alliés » de l’Ukraine. Et cela, alors même que l’on voit de plus en plus de Russes engagés avec Poutine qui se proclament, ouvertement, tranquillement, nazis (et je rappelle que le chef militaire des milices de Prigojine avait baptisé son groupe du nom de Wagner, parce que Hitler, son idole, aimait Wagner). Nazis dans une armée qui se revendique, monstrueusement, de l’héritage de celle-là même qui a vaincu le nazisme. Et donc, voilà. D’un côté le nom, comme un épouvantail ; de l’autre, les actes – et c’est ce qui se passe, concrètement, dans les régions occupées de l’Ukraine, cette doctrine des ruines et de la honte, sans parler des prisons, dans lesquelles les gens, hommes et femmes, sont traités comme ils pouvaient l’être en Syrie par le régime d’Assad ou comme ils sont en Tchétchénie par celui de Kadyrov – la Tchétchénie étant, par la faute de Poutine, une enclave indépendante en Russie même.

Eh oui, c’est terrifiant, ce que la Russie de Poutine est devenue. Et cette menace, elle est, oui, à nos portes. Parce que toute paix qui pourrait être signée avec elle – sur l’Ukraine, par-dessus la tête des Ukrainiens – ne pourrait être qu’une trêve avant une autre guerre que, pour l’instant, Poutine est incapable de mener, parce qu’il est épuisé, même si ses troupes avancent encore, très lentement. Toute paix aujourd’hui verrait la Russie se renforcer militairement, parce que la Russie ne peut plus exister que par la guerre, et pour la guerre. Il n’y a rien d’autre que la guerre en Russie. Rien d’autre.

Par ailleurs, ce qui est terrifiant est de voir ce qu’est devenu Israël dirigé par cette coalition d’assassins, ces gens qui ont nourri le Hamas pendant des années pour affaiblir le Fatah (et donc rendre impossible tout accord de paix sur le long terme). De voir ce que voulaient (veulent) faire les Smotritch et autres Ben Gvir à Gaza. Pas seulement ce qu’ils ont fait – de voir ces ruines, radicales, la destruction de toutes les archives, parce que l’idée est simplement de chasser la population palestinienne. Non pas, réellement, de la faire disparaître physiquement, de tuer tout le monde – non, juste qu’elle parte, n’importe où, en Jordanie, en Égypte, mais qu’elle n’existe plus, qu’elle ne puisse plus vivre à côté d’Israël (et comment oublier, en même temps, le renforcement des colonies illégales de Cisjordanie ?). Bref, de voir qu’Israël, en se revendiquant d’Auschwitz, et en traitant le Hamas d’SS (ce que je ne dirais pas qu’ils ne sont pas), fait ce qu’il fait… Comment ne pas être terrifié ?

D’autant que Trump vient d’émettre l’idée que plus d’un million de personnes doivent, réellement, « dégager » – il veut « just clean the whole thing » pour faire de Gaza… une station balnéaire. Désormais, le danger, pour le continent européen, ne vient pas que de l’Est, mais aussi de l’Ouest, où la folie d’un homme (mais pas que d’un homme seul) pousse à ses limites le système démocratique américain. Ce qui se passe en ce moment, à une vitesse sidérante, dans tous les domaines à la fois, est, justement, sidérant parce que c’est une espèce de blitzkrieg contre le monde entier (mais pas, j’ai l’impression, contre Poutine, malgré les menaces de nouvelles sanctions). Comment réagissons-nous devant ce qui se découvre aux États-Unis ? Nous ouvrons de grands yeux et nous nous disons que ce n’est pas vrai, qu’il ne peut pas continuer comme ça, parce que, quand même, par exemple, on ne peut pas dire qu’on peut déporter des États-Unis les Indiens d’Amérique parce qu’ils ne sont pas citoyens américains (ça, c’est juste ce que j’ai vu hier soir, par hasard). Sauf que, cette sidération, c’est exactement la même que celle qui saisissait les gens pendant les années 30.

Ce que je ne voudrais pas, c’est que le temps soit chinois – cyclique.

« J’ai peur » – c’est le titre d’un essai qu’avait choisi Evguéni Zamiatine en 1920 pour parler de ce que faisaient les bolchéviks1.

Ça ne veut pas dire qu’il faille se rendre. D’ailleurs, comme je le dis souvent, suivant une autre de mes grandes admirations, le chantre Alexandre Galitch (assassiné en France en 1978), « On est prêts à se rendre/ Mais on sait pas à qui ». Il parlait de la situation des Juifs en URSS. C’est vrai pour tout le monde. Se rendre, de toute façon, ça ne veut rien dire du tout. Les Russes, en Ukraine, ils font ça, avec les prisonniers, ils les exécutent, et ceux qu’ils n’exécutent pas tout de suite, ils les torturent, sans fin. Hommes et femmes.

Ce que je ne voudrais pas, c’est que le temps soit chinois – cyclique. Que nous revenions, de cercles en cercles, de « ce n’est pas possible » en « non, quand même, il ne pourra pas… », à d’autres formes d'horreurs pour lesquelles Auschwitz aura été comme ancestrale.

 

  • 1. Cet essai a été repris dans Evguéni Zamiatine, La Caverne et autres textes de la guerre civile, traduit et présenté par André Markowicz, Éditions Mesures, 2024.