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Fantassin de l’Armée rouge et canon anti-char de 45 mm M1937 (53-K) en 1943 | Photo : Israel Ozersky | Attribution : RIA Novosti archive, image #997 / Ozersky / CC-BY-SA 3.0
Fantassin de l'Armée rouge et canon anti-char de 45 mm M1937 (53-K) en 1943 | Photo : Israel Ozersky | Attribution : RIA Novosti archive, image #997 / Ozersky / CC-BY-SA 3.0
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Le baraquement éternel

À propos de la grande guerre patriotique de l’URSS

Les commémorations de la Seconde guerre mondiale, dans la Russie de Vladimir Poutine, occultent ce qu'a été la vérité de celle-ci, tandis que le régime poursuit une répression aveugle de tous les opposants.

Je viens d’apprendre un chiffre. Il existe sur Facebook, et il y a un site, une organisation qui s’appelle « Le baraquement éternel ». Mes lecteurs français ne comprendront peut-être pas spontanément l’allusion, mais l’une des grandes entreprises de Vladimir Poutine a été ce qu’il a appelé « Le Régiment éternel » et qui consiste à organiser tous les ans, autour du 9 mai (les Russes fêtent la victoire dans la Seconde guerre mondiale le 9 mai, à cause du décalage horaire) une manifestation immense dans laquelle, avec force slogans nationalistes, force rubans de St-Georges et autres emblèmes de pacotilles, les gens défilent dans les rues en brandissant les portraits de leurs grands-parents ou de leurs parents qui ont fait la guerre. Cette entreprise, aux allures généreuses et patriotiques, est censée unifier la Russie : parce que tout le monde, en Russie, a perdu quelqu’un de sa famille pendant la guerre. – Et Poutine, dont le père fut un ancien combattant du front de Léningrad, défile avec la foule, en brandissant son portrait. En même temps, on essaie d’effacer à toutes forces toutes les traces de la terreur stalinienne, et on persécute les associations qui, comme Mémorial, essaient de faire vivre le souvenir de l’horreur soviétique – je dis soviétique et pas stalinienne, parce que la terreur a commencé dès janvier 1918. (Et comment ne pas penser à Youri Dmitriev, condamné à plus de dix ans de prison, alors qu’il est gravement malade, pour avoir travaillé sur les sites des massacres staliniens en Carélie ?)

Ce « Baraquement éternel » est donc ouvert à chacun, et a pris pour devise un vers du « Requiem » d'Anna Akhmatova : « On voudrait chacun les nommer par leur nom ». C’est une espèce de Yad Vashem non officiel, dans lequel, autant que possible, les familles, ou qui veut, poste des photos et des biographies des victimes. À chaque fois, ce sont des abîmes qui s’ouvrent.

Avec le prochain 9 mai, Poutine va essayer de parachever ce qu’il considère comme l’écrasement de l’opposition : une fois déclaré « terroriste » le réseau national du « Fonds de Lutte contre la corruption » de Navalny, il va organiser une immense défilé « patriotique » – au mépris, cela va de soi, des restrictions dues au Covid, restrictions au nom desquelles il maintient en prison, ou enfermés à domicile, la plupart des compagnons et compagnes de Navalny. C’est censé être une grande fête d’union nationale.

Et là, voilà ce que publie « La Baraquement éternel ». Les chiffres des condamnations à mort par les tribunaux militaires pendant la période 1939-1945 (pour la Russie, donc, en incluant la guerre d’agression contre la Finlande). L'Allemagne nazie, pour toute la période de la guerre, a fusillé 7810 de ses soldats ; les USA, 146 ; la France, 102 ; la Grande-Bretagne, 40 ; l’URSS, 157 593.

Il s’agit des militaires exécutés après un procès officiel, devant un tribunal militaire. Cela ne tient pas compte (et Dieu sait qu’il y en a eu) des militaires fusillés par le NKVD quand il s’agissait d’empêcher les gens de battre en retraite (ces chiffres ne sont pas connus – ou je ne les connais pas). Il ne s’agit pas des gens qui ont été exécutés tout de suite, pour telle ou telle raison. Il s’agit des gens pour lesquels on a un dossier en bonne et due forme. Et les condamnations à mort ont frappé 284 344 personnes. Celles qui n’ont pas été exécutées ont été condamnées aux bataillons disciplinaires (où près de 80%, voire plus, ont été tués). Les tribunaux militaires ont condamné, en tout, 2 530 663 personnes pendant cette période.

Les nazis ont fusillé 7800 de leurs soldats. Les soviétiques : 157 593.

Cela ne dit pas que l'URSS était pire que les nazis. Cela dit ce que le peuple soviétique a dû endurer pour sauver l’humanité du nazisme, parce que c’est bien l'URSS qui nous a sauvés du nazisme, il n’y a pas de doute sur ce point. Ce n’est pas Staline, ce sont ces gens martyrisés par un régime d’assassins. Cela dit les conditions de cette victoire.

Je l’ai déjà dit. L'URSS proclamait qu’elle avait perdu 27 millions d’hommes et de femmes pendant la guerre. Les derniers chiffres arrivent à un total de 42 millions (jamais reconnu par le régime de Poutine). 42 millions de morts. Et combien de blessés ? Et à quel prix pour les gens ? Et le destin des prisonniers, abandonnés à leur sort, en masse, par l’incompétence des hauts-gradés en 1941 et 1942, et par le fait que Staline avait refusé de signer la convention de Genève sur les prisonniers de guerre – les millions massacrés dans les camps nazis, et, pour les survivants, la Sibérie, en tant que traîtres à la nation, et l’opprobre pendant des dizaines d’années, comme pour les défenseurs, par exemple, de la forteresse de Brest-Litovsk, ou les héros de Sobibor.

Elle a été monstrueuse, cette victoire. Parce que l'URSS était une monstruosité. Et, cette monstruosité, c’est l’avenir que Poutine donne aux Russes d’aujourd’hui, en préparant la célébration d’une victoire sur l’horreur absolue qu’a été le nazisme, et en taisant ces chiffres accablants.

Page Facebook d'André Markowicz : facebook.com/andre.markowicz