La Syrie, trois ans après
Bassma Kodmani est politologue et cofondatrice de l'Arab Reform Initiative. Elle a également participé au Conseil national syrien, qu'elle a quitté à l'été 2012. Ce texte est tiré d'une intervention à la revue Esprit le 22 mai 2014.
En 2011, l’image du conflit syrien est celle d’un soulèvement populaire non idéologique, tout à fait démocratique, qui se heurte à une riposte où la brutalité du régime apparaît très clairement. La dimension confessionnelle est inexistante ; au contraire, le discours de l’opposition vise à éviter la confessionnalisation. La première année du conflit a été dévastatrice pour le régime Assad, y compris vis-à-vis de ses alliés, et il était très dangereux pour lui de se trouver dans cette situation. Il était vital pour le régime de transformer le récit du conflit, de se mettre en position de légitime défense face à des bandes armées.
La stratégie du régime : reprendre le contrôle du récit
La mauvaise conclusion que l’on peut en tirer est que cette contestation aurait dû rester pacifique. Idéalement, c’est vrai, mais en réalité c’était impossible. L’opposition a été entraînée vers la militarisation. On l’a vu en suivant le parcours de jeunes manifestants pacifiques, torturés, arrêtés, qui ont fini par vouloir se défendre. Ils ont pris les armes de manière dispersée, sans décision centralisée ; il s’agissait d’une nécessité, celle de défendre leur communauté, leur ville, leur village, leur quartier, défendre les civils. Cela a déterminé toute leur stratégie sur le terrain, une stratégie qui s’est révélée mauvaise : ils ne se sont jamais déployés dans une stratégie de guérilla et sont toujours demeurés très vulnérables, en position statique, puisqu’ils protégeaient leur communauté.
Le modèle de Homs et du siège asphyxiant qui a contraint les rebelles à capituler se répète partout. La stratégie militaire de ces groupes les a rendus extrêmement vulnérables et les a donc obligés à se rendre. Ces démocrates sont toujours présents, mais le régime a travaillé à s’emparer du récit, et les registres sur lesquels il tenait à jouer étaient le sectarisme et le confessionnalisme. Il devait dès lors projeter l’image d’une révolte sectaire à caractère confessionnel, forcément sunnite, et ainsi jouer sur l’islamophobie qui touche une corde sensible, notamment dans les pays occidentaux. Autrement dit, il fallait faire peur pour re-légitimer le régime. Celui-ci ne cherche à aucun moment à devenir « fréquentable ». L’opposition n’a pas été en mesure de contrer la version du conflit répandue par le gouvernement parce qu’elle considérait sa cause comme juste et estimait ne pas avoir besoin d’organiser son discours médiatique.
Les institutions de l’Etat et du régime
Les institutions civiles demeurent en Syrie : des ministères et des administrations fonctionnent tant bien que mal, mais ils n’ont aucun pouvoir de décision. C’est l’appareil sécuritaire qui monopolise le pouvoir de décision, bien qu’il ait complètement perdu sa cohésion. Il s’est transformé en bandes armées où chaque petit commandant a une autonomie totale. Chaque unité fait ce qui lui plaît, et les commandants laissent leurs combattants piller et commettre des exactions pour pouvoir continuer à les contrôler. Il y a une sorte de dissolution de l’appareil sécuritaire. A cela s’est ajoutée la formation, depuis presque deux ans, de milices organisées, encadrées, armées et entraînées essentiellement par l’Iran. Malgré quelques conseillers militaires russes, il s’agit essentiellement d’un encadrement iranien qui intègre des éléments du Hezbollah. Mais la stratégie d'ensemble est conduite par Téhéran. Il y a donc des milices à caractère purement confessionnel et celles-ci incluent désormais plusieurs milliers de combattants chiites du Liban, d’Irak et de toute la région. Quant à l’armée, elle est malheureusement sérieusement impliquée dans les différents crimes. Les Alaouites dominent les postes de l’armée et les chefs réels des unités militaires appartiennent à 80% à cette communauté, les autres étant souvent druzes ou chrétiens. Les militaires sunnites participent également aux combats, mais ce sont les éléments les moins fiables du point de vue du régime. Très souvent, ils ne peuvent pas sortir du système sans risquer leur survie (financière), voire leur vie.
Le régime est faible; on peut même se demander à quoi correspond aujourd’hui le terme « régime ». En effet, la famille Assad a transféré la réalité du pouvoir militaire stratégique à l’Iran, qu’il s’agisse de la définition des objectifs, le déploiement des forces, le financement, avec une forte participation financière du gouvernement irakien. Les milices envoyées en Syrie sont payées par le gouvernement irakien d'al-Maliki, en coordination avec Téhéran. La stratégie développée par ces milices et l’armée en Syrie vise à consolider un espace sous le contrôle du régime, pour tracer une ligne qui permette de conserver la capitale et d’assurer les voies de passage. Il est notamment indispensable pour le régime de reconquérir les voies de communication avec le Liban, ainsi que la ville de Homs, qui se situe sur une ligne de démarcation.
Ainsi, la bataille du Qalamoun a été très difficile et très coûteuse pour le régime. Il s’agit d’une région montagneuse très difficile à contrôler et cette bataille était primordiale car son objectif était de couper les voies d’approvisionnement pour l’opposition tout en s’assurant qu’elles restent complètement ouvertes pour les fidèles du régime. Les enclaves contrôlées par l’opposition ont été des cibles prioritaires du régime, encerclées, assiégées et affamées. Aujourd’hui, environ 250 000 Syriens vivent dans des régions assiégées. Certaines de ces enclaves finissent par se rendre lorsque tout espoir de réapprovisionnement est perdu. Suite aux capitulations, il est essentiel pour le gouvernement d’annoncer qu’il tient la majorité du territoire, alors qu’en réalité il n’en tient même pas la moitié. Il devient alors important de prouver cela en organisant une élection qui a une valeur symbolique et stratégique pour le régime. Un dispositif militaire est en place, la propagande est bien contrôlée : il manquait un vernis politique, la réélection d’Assad, qui a eu lieu le 3 juin. Cela ne change rien sur le terrain. Dans les milieux de prise de décision, on sait que c’est parce qu’il est soutenu par l’Iran que son élection était assurée; elle devait illustrer aux yeux de la population l’impuissance totale de tous ceux qui se présentent comme une alternative.
Djihadistes et démocrates
Face à la stratégie du régime, l’opposition a été très faible, inexpérimentée, divisée et elle est assez vite tombée sous l’influence d’acteurs régionaux. Le fait même de porter des armes impliquait immédiatement une dépendance vis-à-vis d’une source de financement, d’armement et de munitions. Dès lors, l’indépendance sur le terrain a été perdue et l’indépendance d’une opposition politique est devenue très difficile. Elle aurait peut-être pu garder une marge de manœuvre si elle s’était organisée autrement mais, ayant parié sur une intervention internationale (zone d’exclusion aérienne, frappes chirurgicales), elle n’a pu proposer autre chose une fois que s’est cristallisé un consensus mou opposé à cette intervention. Il ne fait aucun doute que l’opposition démocratique et non-islamiste a misé sur un rôle décisif de l’extérieur des puissances occidentales, tandis que les courants islamistes ont misé sur la bataille sur le terrain, l’armement très tôt, le financement et l’organisation des groupes de combattants. Cela engendre une situation qui a rendu impossible toute augmentation des capacités de l’opposition, puisqu’il n’y a pas d’intervention occidentale ni de livraison de matériel décisive qui permette de renverser la situation sur le terrain.
Les pays du Golfe, en revanche, accompagnent un certain nombre de groupes et leur ont donné de l’influence. Ces gouvernements, qui alimentent les groupes sur le terrain, sont par ailleurs eux-mêmes en proie au fléau djihadiste et très faibles dans cette lutte. L’Arabie saoudite, souvent citée en exemple, mais également le Koweït ainsi que les Emirats arabes unis sont des gouvernements faibles. Aujourd’hui, les djihadistes du Koweit sont en mesure de renverser la famille du Koweït… Ces groupes se sont répandus en Syrie avec des financements considérables et le pouvoir est passé des démocrates aux islamistes au sein de la révolution.
Dès lors, on entre dans un cercle vicieux où toute progression militaire de l’opposition sur le terrain provoque une peur chez un nombre grandissant de Syriens, donc ne peut se traduire sur le plan politique. Le régime peut alors dire qu’il combat des islamistes, les plus durs étant ceux que lui-même a utilisés dans le passé ; il est en effet avéré que ces individus ont été utilisés par le régime ainsi que par l’Iran et qu’ils font partie du Groupe islamique en Irak et au Levant. Ces groupes fonctionnent comme un allié formidable du régime, qui se trouve relégitimé grâce à eux. Par ailleurs, il est très difficile de savoir si les enlèvements de militants, de démocrates ou d’avocats des droits de l’homme sont perpétrés par les groupes islamistes ou par le régime.
En revanche, il n’y aucune ambigüité de la part de l’opposition concernant ces groupes, qui ont toujours été perçus comme un élément étranger, à combattre. L’armée libre a connu des batailles très lourdes pour arriver à repousser ces groupes hors des zones dont ils avaient pris le contrôle dans le nord. Là où le régime ne contrôle plus rien, il peut néanmoins se réjouir de voir que ceux qui ont libéré le territoire dans un premier temps sont obligés aujourd’hui d’affronter un groupe infréquentable qui pollue l’image de la révolution.
Les dernières négociations pour la ville de Homs ont été faites entre le Front islamique et de hauts responsables iraniens. Ce n’est ni le régime, ni l’armée libre, pas davantage la coalition, qui ont négocié. Cette absence d’acteur politique efficace est une des très grandes faiblesses de l’opposition et les très fortes interrogations sur l’alternative au cas où le régime tombe (ou est renversé) ne cesseront pas. L’alternative va naître du terrain et aujourd’hui, ce sont les groupes armés qui dictent ce qui peut se passer, non la Coalition. En revanche, cette dernière peut être porteuse du consensus s’il y a consensus entre les pays de la région qui soutiennent la révolution ainsi qu’un certain nombre de pays occidentaux. Si ce groupe de pays avait une politique claire, la Coalition fonctionnerait mieux.
Des solutions impossibles ?
Mais toutes les voies (militaire, politique, diplomatique) semblent aujourd’hui bouchées. La voie judiciaire demeure insuffisamment explorée. Des recours judiciaires devraient être entrepris dès maintenant, contre les criminels de guerre ; il s’agit d’une stratégie de long terme qui n’aboutira peut être pas avant dix ans ou plus, mais le fait même de dire qu’elle existe permet de faire comprendre au régime comme à certains groupes de l’opposition qui en ont bien besoin, qu’ils ne peuvent pas compter sur l’impunité. Or personne ne semble prêt à se saisir du volet judiciaire. Pourtant, lorsqu’en janvier, un rapport a été révélé sur l’emploi systématique de la torture par le régime, cela aurait pu constituer un dossier pour les juges, d’autant plus que les photographies des tortures avaient été transmises par le photographe du régime qui en était l’auteur. Il y a eu beaucoup d’efforts pour que ce dossier, révélé la première fois le 23 janvier, influence la négociation politique à Genève, qui commençait le lendemain. Politiquement, il en a été fait usage, mais médiatiquement, l’impact est à la fois très maigre et très décevant. Ces photos montrent quelque chose d’insoutenable, notamment le caractère industriel de ces tortures. Il s’agit d’un système d’organisation du crime tel qu’on l’a connu dans les dictatures les plus terribles. Pourtant, cela n’a pas eu beaucoup d’impact. La France a pris l’initiative le 22 mai d’un projet de résolution au Conseil de Sécurité pour renvoyer le dossier syrien au procureur de la CPI en se fondant sur ces documents, mais la Russie et la Chine y ont évidemment opposé leur véto. Une partie des procureurs de la Cour pénale internationale s'opposent à la poursuite des criminels de guerre syriens car, selon eux, il existe un précédent en Libye, où les poursuites judiciaires ont fait avorter la possibilité d’une solution négociée. Malgré ces oppositions, il ne faut pas abandonner de telles initiatives, pour ne pas perdre de terrain sur le plan diplomatique.
Lors des négociations de Genève, l’opposition a constitué une délégation, a développé un discours construit et montré une certaine ouverture. Elle a commencé à accepter le fait qu’Assad resterait pendant une période jusqu’à ce qu’il soit possible de stabiliser un nouveau régime. Ils étaient disposés à former un gouvernement de transition, à reprendre les éléments de l’armée et de l’appareil de sécurité ainsi que les capacités sécuritaires du régime existant, à condition d’y mettre un commandement un peu différent. Reprendre l’appareil pour combattre les djihadistes et stabiliser le pays, tout cela était devenu acceptable. Il s’agissait de garder l’essentiel du système existant en enlevant ce qui en fait un système criminel. La question qui reste ouverte est de savoir si cela est possible. On connaît des précédents qui ont fonctionné, mais il n’y en a pas un seul dans lequel puiser concernant la Syrie. Sur le plan sécuritaire, il ne sera pas possible de compter sur autre chose que sur l’armée, qui reste nationale, avec toutes les composantes de la société, et bien qu’elle ait été impliquée dans des crimes, on sait très bien comment elle est constituée. Est-ce que ses structures peuvent être assainies ? La question mérite d’être posée. Ce serait en tout cas le seul avantage de ne pas avoir vu de défections en masse et de scissions de l’armée, comme cela a été le cas au Yémen ou en Libye. Le fait que l’armée ne se soit pas scindée a été perçu au départ comme une grande défaite de l’opposition, mais aujourd’hui on peut dire qu’après tout elle est restée plus ou moins unie et qu’il est peut-être possible de la restructurer pour compter sur elle dans la restauration de l’Etat.
Il existe un vrai potentiel organisationnel sur le plan local, avec l’émergence au niveau des villages et des petites villes de conseils locaux qui sont non-idéologiques et constitués de la population qui assure des services et fait en sorte que la société fonctionne en dehors de l’Etat. Ces conseils locaux sont une organisation assez impressionnante, due à quelques individus visionnaires qui avaient prévu que la révolution serait longue et qu’il fallait se doter de structures au niveau local pour pouvoir résister et repartir un jour. Ces conseils ont en effet permis à la population de résister. Aux alentours de Damas, dans une région agricole très peuplée, la Goutha, il y a un siège autour de chaque petite ville et un siège autour de toute une zone, la Ghouta oreintale. Dans la ville de Douma, qui se situait dans une zone très bien organisée lorsque l’attaque chimique a eu lieu, la population a pu mettre en place les secours et permettre aux combattants de l’armée libre d’aller sur le front pour empêcher ainsi le régime d’entrer dans la ville. La stratégie du régime était d’utiliser les armes chimiques dans un premier temps, puis les bombardements aériens et enfin l’attaque terrestre des forces du régime pour reprendre ces zones. L’armée libre a pu les arrêter car la population était bien organisée. Au contraire, à Daraya, ville où le conseil local était faible, le régime a pu entrer et les combattants ont dû se rendre.
C’est un exemple intéressant qui nous dit bien que ces conseils existent. Le travail qu’ils font est impressionnant, y compris pour scolariser et vacciner, même s’ils ne fonctionnent pas partout. Les vrais conseils sont bâtis par le bas et sont réellement représentatifs et élus. Ils ne peuvent pas être corrompus, car si l’un de leurs membres le devient, il est chassé. Des mécanismes se sont donc mis en place pour un mode de gouvernance local très modeste mais qui fonctionne quand même. Néanmoins, au niveau de la région et du gouvernement, les conseils sont plus politisés et corrompus ; cela c’est fait par le jeu des pays du Golfe et du Qatar, qui ont permis à des groupes de l’opposition de constituer des conseils locaux en mettant leurs affidés à leur tête. Ces conseils ne sont pas nés de l’intérieur du pays et la population s’en méfie, ils sont d’ailleurs en très mauvais termes avec les conseils à plus basse échelle. Dans la campagne de Damas, un conseil local est contrôlé par une tendance salafiste qui reçoit beaucoup d’argent et qui en transmet une partie à des conseils locaux à un niveau inférieur, empoisonnant leur fonctionnement. Depuis deux ans, la bataille est féroce entre les démocrates laïcs et les salafistes qui, eux, reçoivent de l’argent. Le gouvernement français a donc financé des conseils locaux car c’était le seul moyen de les aider.
Ces conseils constituent peut-être les bases du recommencement, mais il reste qu’une solution politique est nécessaire, car la stratégie de l’armée libre aujourd’hui est de corriger le rapport de force sur le terrain de telle sorte que les alliés du régime comprennent qu’il faut négocier. Ceci a beaucoup tardé et n’est pas encore en train de se produire. Il est vrai qu’il aurait tout de même fallu un rapport de force plus équilibré sur le terrain avant d’aller à Genève parce que le régime et ses alliés, y compris la Russie, qui lisent le rapport de forces militaire, n’avaient alors aucune raison de faire des concessions. Le régime pense aujourd’hui qu’il peut gagner.
La mosaïque régionale
A qui faut-il alors parler pour une solution politique ? Faut-il s’adresser à l’Iran ? Si s’amorce une détente avec l’Arabie Saoudite, il y aurait là un début de solution. Certains responsables iraniens ont pu dire qu’il fallait retirer toutes les forces étrangères de Syrie. Cela signifie tous les djihadistes, mais également le Hezbollah ainsi que les milices irakiennes et chiites. Les Iraniens peuvent-ils négocier une telle chose avec l’Arabie saoudite et auquel cas ouvrir la voie à des compromis ? On en est encore assez loin, mais l’Arabie saoudite y a intérêt. Elle est dans une situation très compliquée de transition. Le pouvoir devrait passer à la génération suivante sous peu et l’on devrait voir une période d’instabilité et de grande vulnérabilité du pays. En ce moment, pendant que le roi est encore en place et qu’il est possible de maintenir la situation telle quelle, les Saoudiens ont intérêt à un modus vivendi et une stabilisation, y compris avec le voisin iranien. L’Arabie saoudite est donc réceptive à une stabilisation avec l’Iran.
Par ailleurs, une autre rivalité régionale a été très dommageable pour la cohésion des forces de l’opposition syrienne, celle entre l’Arabie saoudite et le Qatar. Ce dernier est un pays qui a des moyens considérables et un processus de décision très rapide et dynamique, alors qu’en Arabie Saoudite, changer de politique est beaucoup plus difficile. Aujourd’hui, les choses ont été reprises en main depuis à peu près six mois et les Saoudiens sont clairs. La politique mise en place autorise une période durant laquelle le retour des combattants est toléré et au-delà de laquelle ces derniers seront poursuivis. Ils ont également mis en place un certain nombre de mesures pour arrêter le flot djihadiste vers la Syrie et ils ont cessé de soutenir les islamistes et djihadistes durs pour orienter leur soutien vers les groupes dits plutôt démocrates, qui sont là depuis très longtemps et n’ont pas d’idéologie. Ce sont des groupes purement militaires qui sont bien organisés et qui arrivent à contrôler des parts importantes du territoire.
Au bout de trois ans, il y a enfin une coordination sérieuse entre les Américains et l’Arabie saoudite au sujet des groupes qui doivent être soutenus et armés. Les Etats-Unis, mais également les pays d’Europe, s’étaient alliés avec les pays du Golfe sans s’entendre sur les groupes à soutenir ni sur quelle issue ils souhaitaient pour la Syrie, ce qui constituait une faille grave ; il fallait bien sûr un accord sur les groupes à soutenir et l’issue souhaitée en Syrie, c’est-à-dire non seulment la fin du régime Assad mais aussi l’instauration d’un système démocratique. La Coalition de l’opposition est le reflet du consensus mou entre les pays qui soutiennent les rebelles et des contradictions des uns et des autres. Elle a besoin qu’une voie soit tracée pour avancer ; dans le cas contraire, elle restera au mieux inefficace mais peut également se désintégrer. Les Etats-Unis jouent à la fois de leur allié saoudien et de leurs négociations avec les Iraniens sur le nucléaire, même si le conflit syrien n’y est jamais directement mentionné.
Reste un autre acteur important, la Turquie, qui a vécu une épreuve terrible avec la situation syrienne. Elle pensait au départ jouer sur un des deux registres : celui du grand voisin de la Syrie, économiquement plus développé et capable de peser sur le régime, et celui de membre de l’OTAN. Aucun des ces deux registres ne s’est montré opérant, et les Turcs étaient furieux de l’absence de soutien américain. Ils ont néanmoins obtenu le déploiement de missiles Patriot, ce qui était le minimum que l’OTAN pouvait faire, mais ceci n’a pas mené à la création d’une zone humanitaire ou d’exclusion aérienne. N’ayant pas été soutenus par l’OTAN, les Turcs se sont tournés vers les pays du Golfe et sont devenus le meilleur allié du Qatar, pas uniquement par affinité islamiste, mais surtout par dépit, ce qui est tragique, car cela a contribué au renforcement des groupes djihadistes sur le terrain syrien.
L’impasse internationale
Aujourd'hui, des gouvernements, en Europe et ailleurs, se disent obligés de reprendre des contacts avec le régime, certains même de rétablir leurs relations diplomatiques avec celui-ci afin de discuter avec lui des djihadistes. Or le régime ne peut rien y faire et les djihadistes sont là à cause de ce que le régime encourage. Il faut dissiper cette illusion selon laquelle Assad seul pourra venir à bout des djihadistes, car il ne le veut pas et ne le peut pas. Il faut arriver à dire que le régime est infréquentable et qu’il est impossible de traiter avec lui. Lorsqu’il se fait réélire, il ne faut pas seulement protester mais aller plus loin en arrêtant de reconnaître le gouvernement syrien comme représentant la Syrie. Cela implique une rupture symbolique des relations diplomatiques mais c’est très important, car le sentiment d’impunité du régime est dangereux et refuser de rompre totalement les relations avec lui ne fait que l’entretenir. Il faut agir, parce que des protestations qui ne sont suivies d’aucun effet sont encore pires que le silence.