Bassma Kodmani en 2012 · Crédits : Brunque12 via Wikimédia
Bassma Kodmani en 2012 · Crédits : Brunque12 via Wikimédia

Bassma Kodmani, une amie de la liberté

Chercheuse franco-syrienne et figure de l’opposition politique syrienne, Bassma Kodmani est morte à Paris le 2 mars 2023. Michel Duclos, ancien ambassadeur à Damas de 2006 à 2009, évoque pour nos lecteurs sa personnalité. Esprit présente à ses trois enfants, ainsi qu’à sa sœur et à son frère, ses condoléances les plus attristées.


C’est en 2011, lors du soulèvement syrien, que Bassma Kodmani est devenue une figure publique, l’une des chevilles ouvrières de l’opposition syrienne en exil, son porte-parole peut-être le plus écouté dans les capitales occidentales.

Elle fait partie en septembre 2011 des membres fondateurs du Conseil national syrien (CNS). On a peine à imaginer aujourd’hui les espoirs soulevés alors par la mise en place d’une structure fédérant activistes anti-Assad de l’intérieur et de l’extérieur. Un grand rassemblement de soutien à l’opposition syrienne se tient au théâtre de l’Odéon un soir d’octobre, en présence de nombreuses personnalités politiques et culturelles. La phase lyrique du soulèvement sera de courte durée. Les Frères musulmans, qui exercent une influence prépondérante au sein du CNS, et d’autres (les Iraniens notamment) mènent une campagne acharnée contre cette Franco-Syrienne, sunnite mais totalement laïque. Bassma doit démissionner du CNS le 28 août 2022. Entretemps, la répression féroce du soulèvement par le régime d’Assad a entraîné la constitution des premiers groupes armés au sein de l’opposition sur le terrain.

Face à ces épreuves, des caractères moins bien trempés se seraient découragés. Bien que n’ayant jamais fait de politique auparavant, Bassma Kodmani s’adapte aux remous internes à l’opposition syrienne et aux jeux d’influences compliqués de ses protecteurs (Arabie saoudite, Qatar, Turquie). Elle fera partie, à un titre ou un autre, des différentes structures de l’opposition syrienne qui succèdent au CNS. N’ayant pas souhaité la « militarisation » de l’opposition, elle tente toutefois, notamment dans une note publiée en avril 2015 avec deux experts américains, de convaincre les Occidentaux de former une « force de stabilisation » à partir des éléments nationaux de l’opposition armée syrienne, qui commencent à perdre pied face à la montée des islamistes et bientôt des djihadistes1. Très vite cependant, le choix est fait de privilégier contre l’État islamique l’alliance avec les Kurdes du Nord-Est.

Le 18 décembre 2015, le Conseil de sécurité des Nations unies se met d’accord sur une résolution censée fournir le cadre d’un règlement politique au conflit syrien. Bassma Kodmani se jette à corps perdu dans les tractations, menées sous l’égide du représentant spécial du secrétaire des Nations unies, que le régime de Damas fait tout pour rendre inopérantes. Représentante éminente de l’aile « technocratique » de l’opposition, elle fera partie de l’équipe de négociation de l’opposition ou encore du « comité constitutionnel », mis en place dans le cadre du processus onusien. Dans tous ces formats, elle fait preuve d’un pragmatisme, d’une créativité et d’un sens du compromis qui lui donnent la réputation justifiée d’une grande diplomate.

Parallèlement, Bassma Kodmani déploie son activité sur de multiples autres fronts : elle tente de nouer un dialogue spécifique entre l’opposition et les officiels russes ; elle participe aux efforts pour donner corps à une action humanitaire en faveur du peuple syrien ; elle est présente dans les canaux de dialogues inter-syriens, par exemple avec la communauté alaouite ; elle multiplie les initiatives pour faire entendre la voix des femmes syriennes. Ses amis la voient sauter d’un avion à l’autre pour mener le combat de Riyad à Washington, ou d’Istanbul à Stockholm ou encore de Genève à Bruxelles – où elle visite régulièrement les institutions européennes. Elle paraît indomptable, jusqu’à ce que la maladie la rattrape et brise son élan.

Quel était le secret de cette femme dont l’intelligence et le courage forçaient le respect ? Nous dirions simplement : la double flamme du patriotisme et de la liberté, plus peut-être une vision qu’elle avait développée au cours de ses années dans le monde des think-tanks.

Bien qu’ayant passé l’essentiel de sa vie en Europe, elle était restée totalement fidèle au monde de ses parents, au monde de sa famille damascène (elle était la petite-nièce d’un ancien Premier ministre syrien). Son père, haut diplomate syrien, avait dû fuir son pays en 1968. Il confiait qu’il avait eu dans la vie une grande chance : grâce aux persécutions des baasistes, il avait pu élever ses enfants dans des pays libres – à Beyrouth d’abord, à Londres ensuite. Pour Bassma, la nostalgie de la Syrie, ressentie comme une patrie perdue, n’était pas incompatible avec son goût de la liberté. Elle savait que son pays natal avait connu des périodes de concorde nationale et de pratique de la démocratie parlementaire. Elle rejetait la lecture selon laquelle la mosaïque confessionnelle du pays condamnait celui-ci à la dictature. C’était peut-être là le ressort principal de son engagement. Pour elle, une Syrie où la situation de chacun serait garantie par le statut de citoyen et l’État de droit représentait la perspective à opposer au régime de tueurs et de tortionnaires qui a mis la main sur le pays en exploitant cyniquement les clivages confessionnels.

Une Syrie où la situation de chacun serait garantie par le statut de citoyen et l’État de droit représentait la perspective à opposer au régime de tueurs et de tortionnaires qui a mis la main sur le pays en exploitant cyniquement les clivages confessionnels.

Sur un plan personnel, elle incarnait parfaitement cette élite syrienne au pedigree nationaliste, mais ouverte sur l’Occident, fortement éduquée, et dont les membres en exil réussissent souvent très bien dans leurs carrières professionnelles. Le fait d’être une femme l’a cependant desservie dans le milieu encore très machiste de la politique syrienne.

Bassma Kodmani n’avait pas en 2011 de passé politique. En revanche, sa carrière de chercheuse l’avait préparée à comprendre mieux que personne les dynamiques à l’œuvre au sein du monde arabe. Ses études à Sciences Po Paris avaient été couronnées en 1981 par un doctorat sous la direction de Ghassan Salamé. Dans les années qui suivirent, elle dirigea le programme Moyen-Orient de l’Institut français des relations internationales, s’attachant notamment à analyser les évolutions géopolitiques affectant la région. En 1999, elle s’installe au Caire, à la tête du programme régional de la fondation Ford, précisément parce qu’elle est parvenue à l’idée que le changement viendra non pas des gouvernements, du moins dans l’immédiat, mais des sociétés civiles, au sein desquelles il faut donc encourager les forces réformatrices. Cette même inspiration la conduit en 2005 à créer à Paris et à devenir la première directrice exécutive de l’Arab Reform Initiative (ARI), un consortium de think-tanks du monde arabe soutenu par des instituts américains et européens.

Dans son rôle d’acteur politique, Bassma n’avait jamais perdu le goût du travail en profondeur, toujours soucieuse de gager ses prises de position sur des études de fond, par exemple s’agissant d’un système de décentralisation adaptée à une Syrie nouvelle ; préoccupée aussi de mettre en place des processus susceptibles d’entraîner des conséquences à long terme, comme la formation de juges syriens compétents, quels que soient les aléas de la révolution. Comme tous les patriotes syriens, elle a dû, au cours de toutes ces années, vivre avec l’effroyable destruction de son pays et l’accumulation des morts. Nul ne mesure encore les souffrances ressenties au jour le jour par ceux dont le cœur bat à l’unisson du peuple syrien.

En 2011, ayant quitté la direction d’ARI, Bassma Kodmani avait rejoint l’Institut Montaigne en tant que Senior Fellow. Une troisième vie aurait pu commencer pour elle, davantage orientée vers les leçons qu’elle avait tirées de ses deux vies précédentes. Elle avait ainsi entrepris la rédaction de plusieurs livres. Sa mort constitue une perte véritablement irréparable, pour la communauté syrienne, pour tous ceux qui s’intéressent au sort du Proche-Orient, et plus généralement pour les amis de la liberté dans le monde. À tous les regrets que suscite sa disparition à un âge encore jeune (64 ans) s’ajoute celui de savoir que son action au service de la Syrie n’a peut-être pas bénéficié, malgré ses entrées dans les grandes capitales, de tout le soutien qu’elle aurait pu attendre des gouvernements occidentaux.

  • 1. Frederic C. Hof, Bassma Kodmani et Jeffrey White, Setting the Stage for Peace in Syria: The Case of a Syrian National Stabilization Force [en ligne], Washington, Atlantic Council, 2015. Voir aussi B. Kodmani, « La Syrie, trois ans après » [en ligne], Esprit, juin 2014.