La coupure du printemps
Springbreakers, de Harmony Korine
Harmony Korine le proclame volontiers : Spring Breakers est son film le plus commercial et le plus radical. En effet.

J'ai vu deux fois ce film, dans une salle de plus de cinq cents places, comble, et chaque fois un samedi soir. Autant dire que j'étais à peu près la seule spectatrice à avoir plus de trente ans. Les deux fois, la réaction a été la même : l’accablement progressif de la salle avec, ça et là, quelques rires de distance pour pallier l'incrédulité. On peut le comprendre : le film est vendu comme un teen-movie, bimbos et barbies en affiche, stars en provenance directe de Disney Channel, avec entre autres l'ex-fiancée de Justin Bieber, Selena Gomez. Et si, certes, l'on se retrouve devant une profusion de jeunes filles à la plastique parfaite, en bikini pendant tout le film, une B.O envoûtante signée par Cliff Martinez[1] et Skrillex, des couchers de soleil californiens et l’évocation d'un tube de Britney Spears repris en sourdine par un public enfin réconforté par du connu, le film nous plonge quand même dans une atmosphère inquiétante et ce dès les premières images.
La parenthèse enchantée
« Spring Break », la coupure de printemps après les examens pour la jeunesse américaine, vacances, mer, soleil de Floride. Pour arriver à s’offrir cette insistante promesse de paradis, quatre jeunes étudiantes désargentées font un casse ; une fois sur place, elles s'alignent sur les us et coutumes locaux, alcool, soft porn (sans aller jusqu'à consommation de l'acte, on y reviendra), virées à scooter. Rattrapées par la police, elles se retrouvent en prison - en bikini -, leur caution est payée par un gangsta ambigu (admirablement interprété par James Franco, que l'on avait aussi vu dans les films de la constellation Judd Appatow). A partir de là, la dérive s'accentue jusqu'au bain de sang.
Ce synopsis, s'il rend compte de la continuité des événements, est totalement infidèle au film, et c'est bien en quoi Spring Breakers est intéressant. En effet, le film d'Harmony Korine ne fonctionne pas sur une montée dramatique qui mènerait à l'explosion finale ; comme sa musique, il se développe en volutes, avec parfois des passages par le même point : des images inquiétantes arrivent en anticipation et ne seront compréhensibles que lors de leur seconde occurrence (main souillée de sang qui joue sur un piano blanc), la réalité d'un casse est revécue sous forme d'images fantasmées quand les jeunes filles s'inventent un jeu de rôle à partir du hold up qu'elles ont commis pour en perpétuer la jouissance, se créant ainsi une mythologie matricielle. Le dénouement du film est du même ordre : du groupe de quatre ne restent que deux exaltées, qui après avoir exécuté le gang adverse repartent chez elles, puisque le Spring Break est fini. L'une d'elles parle à sa mère au téléphone en voix off : « On revient, c'était formidable, on est différentes ». Même voix affectueuse et hypocrite que dans les messages précédents. Comment la mère qui, comme tous les adultes, est hors champ pendant tout le film, pourrait-elle deviner que sa fille, en proie à une hybris débondée, a exécuté au fusil à pompe une dizaine de gangstas dangereux ?
Curieusement, ce retour à la maison rappelle à la fois le dénouement d'un des films fondateurs de l'idéologie américaine, Le magicien d'Oz (« There's no place like home! » dit Dorothée en quittant la pays de la magie ripolinée pour revenir dans le noir et blanc de son Kansas natal), et celui du tube de Britney Spears repris en chœur par les trois héros de Korine devant un coucher de soleil : Hit me Baby one more time. Le clip de la chanteuse se terminait par la fin de la récré : on rentrait au collège, littéralement. Tout en le reprenant, Harmony Korine détourne complètement le retour à la sérénité constitutif du happy end hollywoodien : le spectateur, lui, sait que ces étudiantes lisses ont perpétré un carnage, même si elles l'effacent de leur conscience.
Adolescence sans conscience ?
Il est troublant de constater qu'aucun scrupule moral ne traverse, à aucun moment, les deux héroïnes, et la vraie question est alors de savoir si quelque chose de l'expérience qu'elles viennent de vivre et qui les a transformées de bimbos en véritables ennemis publics va survivre au retour en bus vers le campus. En termes clairs, Harmony Korine ne dénoue pas son film, la spirale continue, et, ce faisant, il laisse à penser que l'Amérique ne sait pas tirer d'enseignements de ce que ses jeunes lui infligent, depuis la réelle tuerie de Columbine jusqu'à cette fiction-là, peut-être parce que, pour eux, l'instant seul prévaut[2]. Pas de futur, pas plus de passé.
A l'ouverture de son film, Korine a pris soin de placer ses héroïnes dans un amphithéâtre où elles n'écoutent absolument pas ce qu'un prof (hors champ bien sûr) développe : la guerre de Sécession et la deuxième guerre mondiale ont été les creusets d'une perception du monde pour les soldats américains qui les ont vécues. En fait, comme seul contre-feu à ce désintérêt pour une explication du monde, Harmony Korine a pris la précaution de capitaliser les scrupules moraux sur un seul personnage, celui de Faith, dont le prénom signifie « Foi ». Le prédicateur énervé dont elle suit les prêches au début du récit le lui a fait répéter : « A toute tentation, Dieu prévoit une échappatoire ». Et Faith repart en bus avant la montée en puissance de la dérive et le carnage. Il faut dire que, en prenant Selana Gomez - ambassadrice UNICEF - comme actrice, Korine s'imposait de ne pas trop écorner son image. En tous cas, serait-ce à dire que seul le prosélytisme de certaines églises évangélistes est en mesure de donner un sens moral aux jeunes américains, là où l'université est stricto sensu inaudible ?
Sans conscience du passé, uniquement tentées par la dynamique d'une transgression sans cesse réitérée parce que même pas formulée, ces jeunes filles à la plastique de « calendrier » comme dit Alien, sont réduites à la seule expérience d'un présent renouvelé et sans effet cumulatif. Donc, pas d'évolution, pas plus de mise en avant que de condamnation, de quoi traumatiser un spectateur venu voir Vanessa Hudgens qu'il connaissait dans les High School Musical : chez Korine, les personnages interprétés par ces stars adulées du jeune public sont l'objet de pulsions d'autant plus dangereuses qu'elles ne sont traversées par aucune interrogation. A contrario, le personnage d’Alien, lui, se dit orienté vers le mal, comme son frère rival noir (interprété par le rappeur Gucci Mane) : tous deux exaltent explicitement et cyniquement « le rêve américain », en exhibant armes, dollars et drogue. Les petites blondes, elles, ne sont mues ni par l’American Dream, ni par quelque considération susceptible de ralentir la satisfaction de leurs pulsions. De là surgit le malaise du spectateur, un sentiment d’inquiétante étrangeté.
Non, Spring Breakers n'est pas un teen movie ordinaire. Il donne à voir ce que cachent les bimbos en bikini, les étudiantes lambda, l'envers du rêve américain. La force de ce qui n'est pas démontré mais montré vient de ce que, dans la suite de la leçon hitchcockienne, Harmony Korine part du cliché pour le subvertir : plutôt que des serial killers mâles, des jeunes filles que l'on croirait sorties d'une publicité pour auto-bronzant. Amérique, qu'as-tu fait de tes jeunes filles, symbole de pureté, futures âmes des foyers WASP ? Pendant le Spring Break, les jeunes étudiantes, destinées à devenir l’élite de la nation, boivent, se droguent et visiblement ne vont pas jusqu'à la consommation de l'acte sexuel. Il faut que nos héroïnes rencontrent les gangstas pour faire l’amour, jusqu'au plaisir, dans la piscine où, 20 minutes auparavant dans le récit, elles espéraient que la parenthèse enchantée du Spring Break ne finisse jamais, que leurs rêves deviennent réalité. Au dénouement, leur vœu est exaucé : elles atteignent la jouissance dans le meurtre à répétition.
Quand les jeunes adultes élevées dans le programme Abstinence only[3] sans conscience du passé qui fait leur présent rencontrent le milieu du crime, l'Amérique peut trembler. Ou s'interroger. Se demander comment apporter le Pourquoi à sa jeunesse : comme l'écrit Charles Lewinsky dans Retour indésirable, « Pourquoi est la question la plus optimiste du monde parce qu'elle sous-entend la possibilité d'une réponse qui a du sens »[4].
Carole DESBARATS
[1] Qui avait également composé la musique de Drive, de Nicolas Winding Refn. Voir Olivier Mongin, « De Taxi Driver à Drive. Une conduite exemplaire à Los Angeles », Esprit, janvier 2012.
[2] Gus Van Sant, le réalisateur d'Elefant (2003), fiction tirée du massacre de Columbine, a été le producteur de Kids (1995) de Larry Clark, écrit par Harmony Korine.
[3] Ce programme, mis en place par l'Adolescent Family Life Act, a été adopté par le Congrès sous Reagan en 1981. Sous l'administration Bush, (2000-2009), il monte en puissance, prônant uniquement l'abstinence en lieu et place d'éducation à la contraception. Voir Véronique Blanchard, Les jeunes et la sexualité, Paris, Autrement, 2010, p.164-179.
[4] Retour indésirable, Paris, Grasset, 2011, p.49.