Saints, martyrs ou civilisateurs ? Les enseignants à l’écran aujourd’hui
Le cinéma contemporain dresse volontiers un constat pessimiste sur l’école, où les enseignants sont moins des saints laïcs que des martyrs. En exposant les différents points de vue, en refusant aussi bien la bonne conscience que le fatalisme, certains films échappent néanmoins à la tentation du désespoir critique.
Le Cercle des poètes disparus (1989), film culte de Peter Weir, fait un retour inattendu au théâtre1. Le succès du film avait été impressionnant, alimenté par l’espoir qu’un professeur exalté pourrait, grâce à son charisme, résoudre les difficultés de l’enseignement, si seulement l’institution le laissait faire. Il faut dire que le message, appuyé, était aussi séduisant que simpliste : Carpe diem, disait le démiurge, et les adolescents de répondre par un O Captain! my Captain! bien senti, réduisant à peau de chagrin le poème de Walt Whitman composé en hommage à Abraham Lincoln. Avec 236 millions de dollars au box-office mondial, plus de 6 millions d’entrées en France l’année de sa sortie, le film a cumulé succès et récompenses2. Oscar, Golden Globe et British Academy Award ont, chaque fois, surtout salué le scénario de Tom Schulman. Car c’est bien le conte merveilleux qui fait naître l’enthousiasme, aussi bien dans les années 1990 qu’aujourd’hui : forger des esprits libres, inciter les jeunes à penser par eux-mêmes, à constamment modifier le regard qu’ils portent sur le monde, voilà un programme que l’on peut revendiquer.
En revanche, se contenter pour cela – en tout cas dans le film – de pratiques pédagogiques, telles que faire arracher les pages d’un manuel qui propose une méthode d’approche de la poésie pour le moins simpliste (la schématiser selon abscisses et ordonnées) ou déplacer physiquement les adolescents en les faisant grimper sur un bureau pour voir le monde différemment, relève au mieux de la stylisation de la fable, au pire de la démagogie. Quoi qu’il en soit, au Théâtre Antoine à Paris, au printemps 2024, la pièce se joue à guichets fermés et sera reprise à l’automne. En dehors même des qualités de la mise en scène ou de l’interprétation de cette version scénique, parce qu’il exalte le refus du conformisme et l’épanouissement des jeunes en formation, Le Cercle des poètes disparus touche profondément, encore aujourd’hui, un public désireux d’exorciser la crise de l’école en rêvant à une pédagogie heureuse, serait-elle idéalisée et centrée sur la seule réussite individuelle3. Pourtant, éduquer les enfants pourrait aussi relever de plus grandes ambitions, par exemple, comme l’écrivait Hannah Arendt, celle de « les préparer d’avance à la tâche de renouveler un monde commun4 ».
Saints laïcs
En même temps que cette reprise, depuis quelques mois, plusieurs films consacrés à l’état actuel de l’école sont sortis sur les écrans. Ils proviennent du monde entier : en 2023, de Turquie, Les Herbes sèches de Nuri Bilge Ceylan, du Japon, L’Innocence de Hirokazu Kore-eda, de Hongrie, L’Affaire Abel Trem de Gábor Reisz, d’Allemagne, La Salle des profs d’İlker Çatak, de France, Un Métier sérieux de Thomas Lilti et, en 2024, de Belgique, Amal, un esprit libre de Jawad Rhalib, ainsi que, à nouveau pour la France, Pas de vagues de Teddy Lussi-Modeste, Bis repetita d’Émilie Noblet ou encore La Nouvelle Femme de Léa Todorov. À l’exception de ce dernier, qui occupe une place à part – il évoque la vie et l’œuvre de la pédagogue Maria Montessori –, ces films décrivent les difficultés que rencontre le monde de l’enseignement et, en particulier, ils choisissent des professeurs comme pivot narratif avec, souvent, une focalisation sur les conséquences de mises en accusation – injustes – portées à leur encontre. Leur tonalité sombre les distingue des traditionnels récits plus optimistes qui, en prenant l’école pour sujet, constituent un sous-genre qui traverse l’histoire du cinéma.
Deux raisons principales expliquent la permanence de ce courant optimiste : les institutions qui portent un enjeu symbolique comparable, la justice ou le mariage, ont donné lieu à d’innombrables récits. L’école, elle, est chargée des enfants, autant dire de l’avenir, le leur et celui de la société. Par ailleurs, nous y sommes tous passés et disposons d’un savoir qui laisse croire que nous sommes experts en la matière. Pour le spectateur, aborder les questions relatives à l’école se fait donc d’emblée avec une charge affective et des certitudes, souvent teintées de nostalgie. D’où la demande d’un exorcisme libératoire qui assure le succès de comédies plus ou moins subtiles : d’un côté, des élèves5 sympathiquement débrouillards, depuis Les Sous-Doués de Claude Zidi (1980) jusqu’à la saga de l’élève Ducobu qui « passe au vert » grâce à Élie Semoun en 2024 ; de l’autre, des films centrés sur les enseignants, guère plus travaillés sur le plan narratif, dans la série des Profs (Pierre-François Martin-Laval, 2013 et 2015). Ces pochades, dont le chahut constitue le topos central, décrivent une école qui dysfonctionne mais dans laquelle un système D franchouillard permet de résoudre tous les problèmes, d’autorité, de compétences, de niveau. En ce début de siècle, elles présentent une version dégradée de l’enseignant nimbé de lumière, à travers le portrait de profs sympathiques et dévoués à leurs élèves et leur lycée, qui pallient leur incompétence par une roublardise à toute épreuve. À leur tour, en 2021, dans la série La faute à Rousseau, Agathe Robilliard et Thomas Boullée mettent en avant un prof de philo brillant et immature (Charlie Dupont) qui, à 40 ans passés, habite chez sa maman baba cool (Anny Duperey) et, aussi plein de bonne volonté qu’intrusif, confond le domaine de compétences de l’enseignant avec celui de l’assistant social. On ne s’étonne pas qu’un épisode rende un hommage appuyé au Cercle des poètes disparus – grandeur et décadence du saint éducateur.
Les films qui abordent frontalement le milieu scolaire avec plus de distance et d’ambition artistique sont relativement rares6. De Zéro de conduite (Jean Vigo, 1933) à De bruit et de fureur (Jean-Claude Brisseau, 1988), ils sont pourtant quelques-uns, en France en tout cas, à tenter de faire une coupe histologique de l’état de l’école, sans pour autant se réduire à des films-dossiers. Il y a près de cent ans, Jean Vigo dépeignait sans fard la dure condition des pensionnaires en internat et, au passage, en se plaçant du côté de l’enfant, il dénonçait des actes pédophiles tout en ménageant de magnifiques échappées poétiques. Trop insolent. Zéro de conduite, qui compte parmi les chefs-d’œuvre du septième art, a été censuré jusqu’à la Libération. De bruit et de fureur, lui, a été interdit aux moins de 16 ans à sa sortie. De manière prémonitoire, Jean-Claude Brisseau (qui avait été professeur de français en collège), montrait une banlieue parisienne anomique, où l’institution scolaire était en déroute. Trop tôt : au moment des manifestations de 1986 contre le projet de réforme de l’université proposée par le ministre Devaquet, nous n’avions pas su comprendre à quel point le regard que Jean-Claude Brisseau portait sur le délitement du collège et du tissu social de quartiers en difficulté était documenté et précis. Là aussi, loin de se réduire à un exposé dénonciateur, le film était complexe, traversé par la souffrance d’un enfant, impuissant devant tant de déréliction.
Mais l’école est un sujet sensible. Alors, les films qui en parlent essaient souvent de nous donner de l’espoir, en mettant en scène des enseignants modèles, admirables par leur opiniâtreté, leur dévouement sans faille : des sortes de saints laïcs.
Pas d’arbitrage final
Cela étant, il faut compter avec le fait que ces représentations évoluent au rythme des transformations de l’école, ce « miroir de la société » comme le dit İlker Çatak : aujourd’hui, les merveilleuses histoires des hussards noirs de la IIIe République se font rares7. Pour comprendre les attentes des spectateurs – français en particulier –, on rappellera le souvenir des deux assassinats d’enseignants récemment perpétrés en France, celui de Samuel Paty en 2020 et celui de Dominique Bernard en 2023 ; que quatre ministres de l’Éducation nationale se sont succédé en deux ans ; que le salaire des professeurs des écoles débutants est moindre que celui de leurs collègues allemands, voire qu’il a diminué depuis les années 1990 ; que la radicalisation de certains élèves et de leurs parents pousse à la cancel culture, quand ce n’est pas à l’autocensure ; que, malgré des aspects positifs, la culture des écrans modifie profondément les capacités d’attention des élèves, etc.
Devant ce chaos, l’époque n’est plus à l’idéalisation du personnage de professeur, à tel point que le début de notre décennie aura même été marqué par son effacement, au moins dans les séries, pour ne citer que Lycée Toulouse-Lautrec (2022-2024) de Fanny Riedberger, où le récit se noue entre élèves, administration et quelques parents, ou encore dans la série britannique Sex Education (2019-2023) de Laurie Nunn, dont la qualité majeure est de construire un réseau d’éducation sexuelle entre élèves, avec de temps en temps le point de vue d’une sexologue patentée. D’où l’étonnement de voir aujourd’hui les personnages de professeurs revenir au premier plan, en persécutés cette fois, comme si le malaise de toute l’institution – enfants compris – se cristallisait sur leur seule personne.
L’originalité de la vague de films sur l’école qui nous arrive depuis un an consiste à dresser un constat très pessimiste sans apporter de résolution à la brutalité des problèmes posés.
L’originalité de la vague de films sur l’école qui nous arrive depuis un an consiste à dresser un constat très pessimiste sans apporter de résolution à la brutalité des problèmes posés. Pas de vagues, L’Innocence et La Salle des profs ne proposent pas de dénouement clair : les données du problème sont présentées (accusations plus ou moins mensongères ou exagérées), les souffrances engendrées décrites (terrible engrenage lié à la rumeur), mais, à la fin, la question n’est pas réglée. Le film laisse le spectateur pantelant devant des analyses au scalpel, dont il voit bien qu’elles font écho à la réalité contemporaine.
On est très loin des résolutions souvent apaisantes, et en tout cas tranchées, des films des années 1960. Dans Les Risques du métier, l’instituteur (Jacques Brel) injustement accusé de pédophilie, était disculpé : en 1967, l’ère n’était pas à la mise en cause de l’école. Or ce film est représentatif de la manière d’André Cayatte, qui s’était fait une spécialité de ce qui a été qualifié de « films à thèse » : en partant de faits divers, ce cinéaste a aussi bien traité de la peine de mort (Nous sommes tous des assassins, 1952), de la pédophilie (Les Risques du métier) que de l’euthanasie (Justice est faite, 1950). Sans nuances, ses films-dossiers travaillent à faire lever un violent sentiment d’injustice : le spectateur s’y voit proposer de camper dans le point de vue de la victime.
Ce recours à une indignation qui tient lieu d’analyse a préludé à un courant de films qui, dans la décennie post-68, se sont articulés sur la dénonciation d’injustices sociales ou politiques, en particulier ceux de Costa-Gavras, avec, par exemple, Z (1969) sur la dictature des colonels en Grèce ou L’Aveu (1970) autour de la torture. Construits sur des convictions idéologiques affirmées, ces deux films constituent une véritable métonymie de ce qui, à l’époque, a été désigné comme « fiction de gauche » par les Cahiers du cinéma8. Ces récits unanimistes présentaient une vision irénique des conflits, avec des narrations fonctionnant à partir d’archétypes réconfortants, sans les mettre en perspective : ces fictions, pour généreuses qu’elles aient été, œuvraient à une idéalisation qui ne laissait place ni à la complexité de la pensée, ni au doute, ni aux remises en question.
Justement, tout comme cette bonne conscience, ce sont précisément les certitudes surplombantes que les fictions d’aujourd’hui les plus exigeantes ne s’autorisent plus : pas d’arbitrage final. Au spectateur de prendre parti. Et, comme pour les fictions de gauche, cette tendance ne se manifeste pas seulement dans les films qui traitent de l’école : la Palme d’or 2023, Anatomie d’une chute de Justine Triet, ne tranche pas vraiment sur la culpabilité ou l’innocence de l’inculpée. Le succès public du film a validé cette proposition.
Martyrs
Les films sur l’école s’inscrivent dans un mouvement général : la chute des grandes religions séculières du siècle dernier a entraîné une implosion de la notion de vérité et une prolifération de revendications aussi relativistes qu’individualistes. Les œuvres qui, aujourd’hui, abordent la fiction en tremblant, sans se revendiquer d’une idéologie précise, exposent des situations terribles qu’aucune solution claire et cathartique ne vient suturer. Face aux violences, que peuvent le cinéma, les séries ? Pour Frédérique Leichter-Flack, la fiction sert parfois « d’espace de judiciarisation de remplacement là où la justice a failli ». La littérature, le cinéma, l’art peuvent « au moins vous donner ceci : enregistrer votre plainte, la faire résonner pour les siècles des siècles. […] raconter, c’est déjà faire un pas sur le chemin de réparation collective 9 ».
Les films qui sortent maintenant en sont là – et le fait qu’ils nous arrivent au même moment du monde entier ne rassure pas. En cela, le cinéma joue à plein son rôle de sismographe de la société : la massification scolaire de la seconde moitié du xxe siècle s’est accompagnée de grandes désillusions. Le sociologue François Dubet l’analyse ainsi : « Le sort des vaincus de la sélection scolaire s’est dégradé et a engendré colères et frustrations, affaiblissant sensiblement la confiance dans les valeurs démocratiques portées par l’école10. » Les dysfonctionnements actuels sont trop graves pour être réglés par le seul charisme des enseignants, bien insuffisant face au ressentiment de ceux qui ne peuvent plus compter sur l’ascenseur social. La brutalité de cette situation est relayée par des films qui, par contrecoup, doivent se doter de complexité dans l’analyse s’ils ne veulent pas se trouver réduits à leur seul message. La précision chirurgicale d’İlker Çatak va dans ce sens, elle entre en écho avec celle d’un autre film allemand contemporain qui suscite l’effroi, La Zone d’intérêt (2023) de Jonathan Glazer11. On regrettera que la sincérité bouleversante du beau film Pas de vagues de Teddy Lussi-Modeste n’ait pas fait plus de place au personnage de la jeune accusatrice (Mallory Wanecque), aux côtés du héros à la fois maladroit et laminé par une accusation injuste de harcèlement sexuel (François Civil). Comment ce jeune enseignant aurait-il pu réagir autrement face à de jeunes élèves inquiets devant le sort que la société leur réserve à la sortie de l’école ? De quels outils disposait-il ?
Non seulement, en ces temps difficiles, les enseignants mal payés sont en perte de prestige social et se voient presque méprisés, mais, en plus, l’institution ne les forme pas assez pour leur permettre de faire face aux évolutions de la société, du monde de la technique, de la science, du public scolaire, sans compter les attentes des élèves, des enseignants, des parents et celle des futurs employeurs.
Le 5 avril 2024, une réforme de plus annonçait de prochaines modifications de structure des Instituts nationaux supérieurs du professorat et de l’éducation avec un recrutement à bac + 3 au lieu de bac + 5, suivi de deux années de master professionnalisé rémunéré « pour élargir le vivier de recrutement ». Depuis la refonte globale de 1989, tous gouvernements confondus, cinq réformes de la formation des enseignants se sont succédé, avec des révisions tous les quatre ou cinq ans, sans évaluation aboutie de ce qui aura été mis en place. Cette noria infinie en a découragé plus d’un. En juillet 2024, plus de 3 000 places n’ont pas été pourvues lors des concours de recrutement. Et, selon les statistiques du ministère de 2022, 329 000 enseignants doivent être recrutés d’ici 2030 pour compenser les départs en retraite. Qui plus est, les annonces liées à la récente réforme ne font pas de place évidente à la question du sens qu’une société veut donner à l’éducation dispensée par l’État aux jeunes générations. Devant une telle confusion, on s’étonne moins que les personnages de professeurs au cinéma passent du statut de saints laïcs à celui de martyrs.
Apprendre
Le rôle du cinéma n’est pas de donner des leçons ; les films récents dont il s’agit ici ne le font pas. En 2024, tout se passe comme si les cinéastes dont nous avons parlé avaient comme boussole la célèbre réplique de La Règle du jeu (Jean Renoir, 1939) : « Tu comprends, sur cette Terre, il y a quelque chose d’effroyable, c’est que tout le monde a ses raisons. » Exposer les différents points de vue, refuser aussi bien la bonne conscience que le fatalisme, c’est peut-être déjà un pas pour sortir du désespoir.
C’est ce que font les films qui choisissent une autre voie : entrer dans le cœur de l’enseignement en donnant à le voir et à le comprendre comme un travail qui ne se contente pas d’un charisme forcément aléatoire, mais exige des compétences. Cela peut se trouver au détour d’un film de fiction, comme dans La Nouvelle Femme, dans les moments isolés où Léa Todorov évoque « la » méthode Montessori. Pendant une évaluation où des mandarins cherchent surtout à nier l’efficacité du travail de la pédiatre (Jasmine Trinca), ils posent des questions redoutablement abstraites à ces enfants qu’ils qualifient d’« attardés mentaux ». Immédiatement, une nurse traduit ces énigmes en propositions concrètes. Et les enfants savent répondre. Aucune insistance dans la mise en scène, au spectateur de faire son miel : la réalisatrice donne à comprendre le fonctionnement de ces innovations par le visuel plutôt que par le discursif, et nous sortons du film en nous disant que peut-être, aujourd’hui, on pourrait imaginer d’autres façons d’éduquer nos enfants.
On pense aussi au documentaire de création, celui qui ne se contente pas du regard superficiel du reportage mais, par la durée d’approche préalable et le double mouvement d’écoute et de distance propre à la recherche, s’échine à respecter le sujet traité12. En 2024, Claire Simon présente elle aussi son approche de l’école au Festival de Cannes, avec un documentaire sur les enfants et les enseignants, dont elle dit que « ce sont des civilisateurs ». Pas de voice over surplombante : le montage est organisé pour laisser place à la réflexion du spectateur. Un plan d’ensemble, une cour de récréation vide, à l’exception d’un enfant qui glisse avec aisance sur une trottinette. À l’image, une adulte dit simplement : « Il en a besoin. De temps en temps, il a besoin de respirer. » Dans la suite de la séquence, on apprend que cet enfant souffre de troubles autistiques. Mais Claire Simon a choisi de nous le présenter d’abord comme un être élégant. Cela permet de mieux le découvrir ensuite, sans préjugé, et de mesurer la façon dont le personnel éducatif sait prendre en compte les besoins des enfants : la locutrice était une accompagnante d’élève en situation de handicap, puisque cette école dispose d’une unité localisée pour l’inclusion scolaire. En réalité, la cinéaste propose au spectateur de réagir comme les professeurs qu’elle nous donne à connaître : en considérant les élèves comme des sujets. Ainsi, elle fait durer les séquences dans lesquelles les enfants éprouvent des difficultés, pour nous faire vivre une expérience de double empathie, avec l’élève qui souffre et avec l’enseignant qui travaille à le guider vers les progrès. Le film s’intéresse aussi aux questions de violence : il donne à voir des situations de médiation, où tout le personnel enseignant parle la même langue afin de transformer l’agressivité en dialogue. Le directeur dit à un petit de CM2 : « Quand on parle, on ne tape pas. Si je te punis, ça ne sert à rien. Il faut que l’on trouve ensemble des trucs pour que tu ne tapes pas. » Simple savoir-faire pédagogique ?
En plus de magnifiquement filmer les enfants, ce documentaire exalte non pas des saints ou des martyrs, mais des professeurs engagés et compétents, soutenus par l’institution. Ils travaillent à l’émancipation de leurs élèves par le savoir (lire, écrire, compter, chanter, se servir d’un dictionnaire ou d’une prise de judo) et par le savoir-être (le comportement en collectivité), avec des règles, explicitées, rappelées, partagées. En 1998, dans Récréations, Claire Simon avait montré l’extraordinaire inventivité des enfants quand ils jouent dans leur royaume shakespearien, « la Cour », loin des adultes. Aujourd’hui, elle filme une communauté éducative dans son ensemble (élèves, enseignants, personnel administratif et d’accompagnement social, parents). Pour cela, elle a planté sa caméra en banlieue parisienne, dans une école d’Ivry-sur-Seine, le groupe scolaire Anton-Makarenko, en réseau d’éducation prioritaire. Plus de vingt nationalités différentes, donc beaucoup d’élèves et de parents allophones, s’y côtoient.
Claire Simon a intitulé son film Apprendre. C’est valable pour le spectateur, surtout si on lui propose de contribuer à « renouveler un monde commun ».
- 1. Le Cercle des poètes disparus, de Tom Schulman, mise en scène d’Olivier Solivérès, avec Stéphane Freiss dans le rôle du professeur charismatique interprété par Robin Williams en 1988.
- 2. À titre de comparaison, Barbie (Greta Gerwig, 2023) a cumulé plus de 6 millions d’entrées en France en 2023. Et Anatomie d’une chute (Justine Triet, 2023), Palme d’or 2023, au succès que l’on sait, 1 300 000 pour la même durée.
- 3. On pense à l’extraordinaire succès d’Un p’tit truc en plus d’Artus : sorti au printemps 2024, ce feel-good movie sur des jeunes en situation de handicap atteint les 10 millions de spectateurs à la fin de l’été, renouvelant à sa manière – parfois moins manichéenne ! – l’effet cathartique du Cercle des poètes disparus.
- 4. Hannah Arendt, « La crise de l’éducation » [1958], La Crise de la culture. Huit exercices de pensée politique, éd. Patrick Lévy, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 1972, p. 252.
- 5. La représentation cinématographique des enfants mérite un traitement spécifique. On en trouvera des éléments dans Carole Desbarats, Enfances de cinéma, Luçon, Warm, coll. « Cinéma », 2022.
- 6. Citons tout de même, au moins, Elephant (2003) de Gus Van Sant et Entre les murs du regretté Laurent Cantet, Palme d’or au Festival de Cannes en 2008.
- 7. Par exemple, le directeur de l’école maternelle de Ça commence aujourd’hui (1999) de Bertrand Tavernier, interprété par Philippe Torreton.
- 8. Voir Jacques Rancière, « L’image fraternelle », Cahiers du cinéma, no 268-269, juillet-août 1976, et « Sur la fiction de gauche. Fleurs intempestives (La Communion solennelle) », Cahiers du cinéma, no 278, juillet 1977.
- 9. Frédérique Leichter-Flack, « Face à l’irréparable. La littérature à côté de la justice », Esprit, mars 2024, p. 96 et 97.
- 10. François Dubet, « Faut-il avoir confiance dans l’éducation ? » [en ligne], AOC, 30 août 2019.
- 11. Le film se déroule dans la maison du commandant d’Auschwitz, mitoyenne du camp d’extermination dont on ne verra que les cheminées et les fumées, la bande-son travaillant à elle seule le hors-champ terrible. Voir Véronique Nahoum-Grappe, « Voilà un jardin : Zone d’intérêt de Jonathan Glazer » [en ligne], Esprit, 22 février 2024.
- 12. Le traitement documentaire n’exclut pas la fiction. Chantal Akerman le disait : « Dès qu’il y a découpe de l’espace, il y a fiction. »