Assumer un discours de gauche sur l’entreprise
Manuel Valls a présenté en début de semaine la réécriture du projet de loi Travail. Depuis un mois, une sorte de guérilla s’est ouverte avec sa gauche. Au final, son discours très patronal ne déplacera que de quelques curseurs le droit du travail. Et la gauche a, encore une fois, donné l’image d’être prisonnière d’une résistance sans fin face à une précarisation des protections sociales acquises durant l’après-guerre.
Ni Manuel Valls, ni les manifestants n’ont expliqué ce que serait un véritable « discours de gauche » sur l’entreprise. Or l’essentiel des résistances et des angoisses des Français vient de ce manque d’un discours structuré et clair sur notre destin commun. Ce dernier doit être tourné vers l’avenir et se distinguer d’un libéralisme économique sans limite. Chacun le sait, l’économie mondialisée et ultra-connectée de nos jours renforce, avec une violence sans précédent, la concurrence entre les pays, les entreprises, et les salariés. Est-ce que cela condamne, pour autant, les systèmes sociaux et économiques à s’uniformiser selon un marché du travail unique et libéralisé ? Non, les Etats-Unis, la Grande Bretagne, l’Allemagne, le Japon, la Chine : chacun choisit son modèle social. La France doit aussi choisir le sien, en pleine conscience et de pleine volonté. La gauche a un rôle historique à jouer : asseoir sur ses valeurs d’égalité et de démocratie, un modèle économique à la fois dynamique et performant.
Au-delà des débats agités sur le projet de loi Travail, il faudra pour la gauche en 2017 disposer d’un discours clair sur l’entreprise et le modèle de société qu’elle souhaite. Essayons d’en poser les principaux jalons dès à présent. Connexe à la notion de « flexi-sécurité », la gauche doit affirmer ses propositions. Premièrement, en détaillant ses ambitions de démocratisation de l’entreprise, comme celles de sécurisation des parcours professionnels. Il est sans doute indispensable de rajouter une troisième valeur : l’égalité des capacités de chacun vis-à-vis de son parcours professionnel afin que chacun puisse choisir sa vie.
Démocratiser l’entreprise
Les demandes de flexibilité du travail sont, dans l’économie contemporaine, inéluctables. Qu’on pense aux lois Auroux ou aux 35 heures, la gauche de gouvernement a toujours accompagné cette flexibilisation. Pour la droite et les libéraux, cette dernière relève d’une décision unilatérale de l’employeur ; pour la gauche qui assume son histoire, elle relève d’un pouvoir de décision toujours plus grand des salariés sur leur propre travail. C’est pourquoi les décisions stratégiques doivent être le plus possibles prises en concertation avec les salariés : il faut des accords interprofessionnels, des accords de branche, mais aussi des accords d’entreprises. Ceux-ci peuvent être défensifs en vue du maintien de l’emploi, ou offensifs en vue du maintien de la compétitivité ; ils doivent tous être ratifiés sans exception par les syndicats majoritaires avec plus de 50 % des suffrages exprimés.
Le référendum pourrait être un instrument de cette démocratisation. Utilisé uniquement à l’initiative des salariés, il peut statuer sur tout blocage de la démocratie sociale. Prendre l’opinion des salariés ne doit pas faire peur aux représentants syndicaux. Au contraire, c’est le fondement de leur légitimité. A l’avenir, il faudra penser selon quelles modalités les salariés pourraient être à l’origine de nouveaux droits : concernant les conditions de travail, le télétravail ou la répartition des temps de chacun, tout salarié doit se sentir capable de choisir son travail pour participer à la réussite collective tout en s’épanouissant personnellement.
Sécuriser les parcours
Le contrat à durée indéterminé (CDI) est un horizon souhaitable pour assurer sa vie familiale, sentimentale et matérielle. Pour autant, les salariés français ne veulent pas passer toute leur vie avec le même emploi et dans la même entreprise. Nous aspirons tous à progresser professionnellement. Cette mobilité est parfois souhaitée, mais le plus souvent contrainte. Historiquement, l’exigence de flexibilité a été compensée par des droits nouveaux de sécurité : droits aux assurances chômage, revenu minimum, protection sociale et droits à la formation. Ces « cotisations » sont nécessaires pour disposer d’une main d’œuvre qualifiée, ajustée à une production plus flexible. Alors que la droite ne les considère classiquement que comme des coûts « inutiles », la gauche les justifie sans relâche selon une vision plus réaliste de l’économie. À mesure que la flexibilité du travail se développe, les « cotisations sociales » doivent augmenter sur le long terme. N’ayons pas peur de le dire : l’assurance chômage indemnise généreusement, mais elle doit beaucoup plus former les chômeurs de longue durée et les moins qualifiés. Hier dans des grandes fabriques, aujourd’hui autour de grandes plateformes informatisées, ne reculons pas devant le jour où un revenu minimum, universel, digne et socialisé assurera le complément de salaires des travaux les moins qualifiés. Cela ne relève pas de l’assistanat, mais de la compétitivité de demain.
Elargir les capacités : pour un capital universel de formation
L’envers de la mobilité sociale et professionnelle, c’est la sécurisation des parcours, qui doit être davantage choisieet moins subie. La gauche se doit de réaliser cette promesse d’égalité. Trop souvent, celle-ci s’arrête à la frontière de l’école et de l’université ; les Français souffrent culturellement de se voir comme prédéterminés par leur parcours scolaire. Il faut au contraire des politiques qui imposent l’égalité réelle et la prolonge tout au long de la vie. Quelle que soit son origine sociale, quels que soient ses diplômes, quel que soit son métier, chaque citoyen doit pouvoir aujourd’hui se dire qu’il peut, à tous moments, changer sa vie.
Il lui faudra investir du temps et de l’effort, mais chacun doit pouvoir reprendre des études, se former ou changer de travail. Pour cela, le compte personnel d’activité constitue un outil indispensable. Mais son élaboration dans la loi El Khomri est encore insuffisante. Ce compte assure à tous l’accès à ses droits à la formation, au chômage et à la retraite, mais il doit en plus être doté continuellement. Tous les Français qui ont fait de courtes études devraient disposer d’un capital de « deuxième chance » pour une formation de longue durée à n’importe quel moment de leur vie. Chaque salarié doit pouvoir accumuler substantiellement des heures de formation pour pouvoir se remettre aux études tous les dix ans. Et chaque citoyen devrait pouvoir convertir ce compte « formation » en capital pour amorcer l’entrepreneuriat !
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Démocratisation, sécurisation, égalisation : voici le triptyque que la gauche devrait défendre dans ses discours. Une fois ces valeurs revendiquées haut et fort, la gauche tout entière pourra se reconnaitre dans une vision de l’avenir généreuse, progressiste et positive sur l’avenir.
David Chopin