Michel Onfray, le confusionnisme exemplaire
La trajectoire intellectuelle de Michel Onfray, passé de la gauche à l’extrême droite, est à la fois exemplaire du brouillage des catégories politiques, et du rôle déterminant que joue la matrice « souverainiste » dans la radicalisation réactionnaire.
« Il arrive toujours au réactionnaire la même aventure : il a des notions fixes, et soudainement ces notions perdent tout leur contenu, il ne reste que des mots vides, une phraséologie. »
Czesław Miłosz, La Pensée captive
La trajectoire intellectuelle de Michel Onfray illustre de manière exemplaire le renversement des perspectives idéologiques en cours. Ni universitaire, ni journaliste, professeur de secondaire qui a abandonné l’enseignement, créateur d’une université populaire dont il a lui-même sabordé la raison d’être, auteur d’une centaine de livres, il est aujourd’hui le promoteur d’une revue, Front populaire, qui revendique explicitement le projet politique de rassembler les déçus de la gauche et de la droite, sous la bannière d’un nouveau souverainisme.
On peut parler ici, avec Philippe Corcuff, de « grande confusion », selon la terminologie de cet ouvrage qu’il dédie à la mémoire de Daniel Lindenberg1. Ce terme, en effet, permet de ne pas s’exposer à la facilité consistant à repousser mécaniquement un auteur dans la case d’extrême droite. Michel Onfray s’en défend d’ailleurs dans toutes ses prises de parole, et il n’est pas pertinent de placer le personnage médiatique dans un camp, mais plutôt d’analyser ce « confusionnisme » contemporain, dont il est un des acteurs prépondérants : Michel Onfray représente une sociologie intellectuelle très contemporaine. Comment comprendre qu’un individu qui s’affichait hier à gauche (et même à l’extrême gauche) se situe désormais sur tous les sujets du côté de la droite dure ? Comment peut-on vouloir incarner cette « gauche-qui-n’a-pas-trahi », et en venir à faire discuter dans ses colonnes les thèmes et les figures d’une droite nationaliste, qui portent un nouveau costume, sous le terme si ambigu et si contemporain de « souverainisme » ?
Les vies, toujours très calculées, de Michel Onfray
La trajectoire de Michel Onfray commence comme celle d’un « esthète », autoproclamé dandy, faiblement politisé, centré sur le style et la reconnaissance de quelques cénacles de la pensée ; il bascule ensuite vers une figure du « polémiste », par une politisation de son discours, le plus souvent du registre moral et se détachant de tout capital institutionnel (c’est-à-dire, en jouant le « peuple » contre de supposées élites)2. D’une époque à l’autre, il se place toujours en opposition au cadre institutionnel, en « rébellion », en premier lieu contre l’université, qui constitue un repoussoir. Il se départit des cénacles parisiens, pour jouer la carte de ses attaches normandes, de même qu’il rompt avec l’institution académique universitaire, et même scolaire, pour construire sa petite entreprise médiatique3.
La première étape de sa trajectoire est celle de l’ascension, au début des années 1990, d’un jeune professeur du secondaire inconnu, ayant fait sa thèse de doctorat à l’université de Caen, sans aucun lien avec les réseaux intellectuels parisiens. Il se fait connaître par son deuxième ouvrage, Le Ventre des philosophes. Critique de la raison diététique (Grasset, 1989). Dans un rôle d’esthète polémique, il se fait remarquer par Jean-Paul Enthoven. Puis il décline ses ouvrages sur un même ton hédoniste et esthétique, collant aux us et coutumes des lieux, au sein de la collection « Figures » de Bernard-Henri Lévy et de sa revue, La Règle du jeu. La liste de ses premiers ouvrages n’en fait pas un auteur politique à proprement parler, puisqu’il traite de l’esthétisme culinaire dans La Raison gourmande (Grasset, 1995) ou dans Les Formes du temps. Théorie du sauternes (Mollat, 1996). Il développe plus largement une théorie hédoniste avec constance durant plusieurs décennies, en abordant notamment, parmi ses ouvrages notables, L’Art de jouir (Grasset, 1991), La Sculpture de soi (Grasset, 1993) ou Théorie du corps amoureux (Grasset, 2000). Son Journal hédoniste forme une série de plus de 2 500 pages, livrée en huit tomes (1996-2025).
La deuxième posture émerge entre la fin des années 1990 et le début de 2000. Elle sera politique et fortement orientée à gauche. S’il avait déjà publié son ouvrage sur Georges Palante, L’Individualisme aristocratique (Les Belles Lettres, 1995), ce n’est qu’en 2001 qu’il lui donne l’épithète « nietzschéisme de gauche ». En effet, avec son best-seller Politique du rebelle. Traité de résistance et d’insoumission (Grasset, 1997), il va enchaîner les prises de position publiques. Il s’inscrit dans l’air du temps, marqué par les grands mouvements sociaux et altermondialistes. S’il affirme haut et fort voter pour Olivier Besancenot, il délaisse désormais la gastronomie et les combats esthétiques pour disserter sur les combats ouvriers, tout en cultivant la fibre libertaire. Compte tenu de ses publications à succès, il peut démissionner de l’Éducation nationale pour fonder l’Université populaire de Caen aux lendemains du choc du 21 avril 20024. Il se trouve alors un large public avec un nouvel angle plus politisé, grâce aux soutiens des institutions publiques de sa région et de Radio France, qui diffuse ses travaux plusieurs étés de suite5. Il y proposera une Archéologie d’une gauche libertaire (Galilée, 2007), jusqu’à s’essayer à définir un « postanarchisme » (Le Postanarchisme expliqué à ma grand-mère. Le Principe de Gulliver, Galilée, 2012). Création ad hoc, ce concept le conduit à tenter d’annexer l’œuvre d’Albert Camus, qui viserait un « ordre libertaire » (L’Ordre libertaire. La vie philosophique d’Albert Camus, Flammarion, 2012), opposé à Sartre, la gauche communiste et, selon lui, collaborationniste, selon une logique binaire qui deviendra sa marque de fabrique.
Les années 2010 correspondent à sa troisième posture, qui le voit abandonner son université populaire et fonder sa propre revue, Front populaire, au nom d’une double critique de l’académisme universitaire, qu’il portait déjà précédemment, et de la gauche ; ce qui l’amène à collaborer avec un panel beaucoup plus large d’idées et de personnes, en s’appropriant les thématiques d’une droite affirmée, voire davantage, y compris avec des représentants de l’extrême droite dans le débat public. Reste à comprendre d’où vient cette rupture. La chronologie est toujours un art difficile, pour autant, on voit émerger, avant les années 2010, de premières ruptures dans son best-seller Traité d’athéologie (Grasset, 2005), qui fera l’objet de multiples traductions. Il est, encore une fois, mais de manière plus visible donc plus intense, violemment pris à partie par la presse et la critique universitaire.
Mais en 2015, en résonance aux attentats du 13 novembre, les ventes repartent et la ligne politique dure de Michel Onfray s’affirme. Dans un moment aigu où l’islam se confond dans l’opinion avec le terrorisme, il appuie son propos avec Penser l’islam (Grasset, 2016), un recueil d’articles fustigeant les sourates du Coran dans une interprétation purement littérale. Un temps ajourné, l’ouvrage fut finalement bel et bien publié. C’est à cette date précisément que ses écrits politiques vont se durcir contre la gauche. Il publie alors une sorte d’autobiographie politique, Le Miroir aux alouettes (Plon, 2016), dont le sous-titre révélateur, Principes d’athéisme social, opère la translation du religieux vers le politique. La mue est réalisée. Il y raconte son enfance, ses études, la dureté de son apprentissage, tout en insistant sur ses convictions « de gauche », de manière quasi irréfutable, pour ensuite dire combien le mitterrandisme, l’européisme et la social-démocratie auraient perverti leurs idéaux. Il fait paraître des conférences sur le Front populaire (Pourquoi le Front populaire n’est-il pas pensé ? [CD], Frémeaux & associés, 2016) puis se passionne pour La Parole au peuple (L’Aube, 2017). Il imagine un « Tocqueville de gauche6 » et ouvre ses « carnets de campagne » en trois tomes et plus de mille pages, pour l’élection présidentielle de 2017, avec un fort accent proudhonien et le slogan, piqué au Parti socialiste unifié (PSU), « décolonisez les provinces » (Décoloniser les provinces. Contribution aux présidentielles, Éditions de l’Observatoire, 2017). Sa Théorie de la dictature (Robert Laffont, 2019) va passer un certain cap, avec notamment, son premier chapitre où il fustige « Orwell et l’Empire maastrichien » : il y compare l’Union européenne avec les grandes monarchies et les empires depuis deux siècles. Au-delà de tout esprit de nuance, il nomme une tripartition du champ de la gauche, entre les « Robespierristes » (donc l’Union soviétique, sic), les « libéraux » et son camp, celui de « l’individualisme libertaire ». L’année suivante, avec une cohérence intellectuelle bien à lui, toujours clivante pour se positionner, il commet une analyse croisée – entre François Mitterrand et Charles de Gaulle (Vies parallèles. De Gaulle – Mitterrand, Robert Laffont, 2020), pour fustiger l’un et se ranger auprès de l’autre.
Sa mue politique prend alors le pas sur ses écrits. En 2020, il écrit sur les Gilets jaunes dans Grandeur du petit peuple (Albin Michel, 2020) ; il vitupère, sur FigaroVox, la « gauche acéphale » et lance Front populaire. Son écriture, débordante, relève désormais plus du commentaire politique que de l’analyse. Ainsi de La Nef des fous (Robert Laffont, 2021), Foutriquet (Albin Michel, 2022), L’Art d’être français (Bouquins, 2021) ou encore La Gauche réfractaire (avec Éric Naulleau, Bouquins, 2022).
Le polémiste nietzschéen est-il de gauche ?
Mais, en réalité, la trajectoire philosophique de Michel Onfray n’est pas si sinueuse que cela. On peut y lire une très forte constante à cliver le débat public sur ses options, choisir un camp et démoniser ses adversaires. Il en va ainsi de sa philosophie, qui cible systématiquement les figures académiques (que ce soit Platon, Jésus, saint Thomas, Descartes, Voltaire, puis Marx, Freud, Sartre, et ensuite Foucault, Deleuze ou Derrida), pour ensuite valoriser ses figures d’insoumission alternative (Diogène, les hérétiques, Érasme, Montaigne, les Girondins, Proudhon, Schopenhauer et Nietzsche, l’antipsychiatrie, Camus, Debord et l’École de Francfort). Plus que les figures elles-mêmes, sa critique porte avant tout sur l’académisme universitaire, mis en cause dans un premier temps au nom d’une posture esthétique, puis sur sa forme institutionnelle avec le contre-modèle de l’université populaire. Il vise désormais avant tout la gauche, au travers de ses pamphlets relayant les vocables du camp conservateur, tel que « woke » ou « islamogauchisme ». Il rejoint ici un lectorat et une scène médiatique, eux aussi, droitisés.
Au bout du compte, on ne sait ce qui l’emporte dans la trajectoire de Michel Onfray. Il sait incontestablement capter un certain esprit du temps : le temps des revues dans les années 1990, l’effervescence altermondialiste dans les années 2000, puis la vague réactionnaire, dont Daniel Lindenberg7 avait vu si justement l’émergence, et la montée de la fachosphère8. Il a indéniablement su surfer sur toutes les époques et recomposer son lectorat avec brio depuis déjà une trentaine d’années.
C’est le souverainisme, supposément ni de droite ni de gauche, qui fournira à Onfray la matrice de son engagement politique.
Une autre hypothèse pourrait être dans l’ambiguïté essentielle de ce qu’il appelle le « nietzschéisme de gauche » de son modèle Georges Palante. On pourrait ainsi dire, avec Jacques Bouveresse et son ouvrage posthume Les Foudres de Nietzsche et l’aveuglement des disciples9, que le philosophe prussien n’a cessé, dans ses écrits, de mépriser le peuple, la démocratie, le progrès et ce qu’il a appelé, dans Ainsi parlait Zarathoustra, « l’homme moyen ». Par exemple, dans le fameux Politique du rebelle dont on a dit qu’il fut à l’émergence de la politisation de ses ouvrages, Onfray s’affirme sans ambages « contre l’égalitarisme, cette religion nocive de l’égalité » ; au nom de son « dandysme, [il] revendique une subjectivité radicale active au combat contre tous les mots d’ordre du moment : culte de l’argent et de la propriété, dogmes bourgeois et mythologies familialistes, raisonnable économie des ménages et presse consommée en unique repère intellectuel, culturel et tout ce qui fait le ton de l’époque. Baudelaire affirme et affiche une farouche indépendance d’esprit, une animosité particulière à l’endroit des bourgeois… » ; l’important de cette citation est sa conclusion : « d’où qu’ils viennent, droite et gauche confondues ». Renvoyer dos-à-dos la droite et la gauche, avec le même mépris de « l’homme moyen », n’est aucunement une posture nouvelle chez Michel Onfray : lui-même « [professant] le culte de l’inutile et de l’artifice, du loisir et de la gratuité là où la plupart s’épuisent dans l’utile, le rentable, le travail, la rente. Le dandy vise le sublime. La politique libertaire aspire au même type d’objectif : l’assomption de l’individu artiste réagit contre l’effondrement des particuliers vers les bas-fonds où triomphent les vertus et les valeurs bourgeoises ». Quelques pages plus tôt, on peut même trouver l’origine de son combat actuel, avec sa revue Front populaire : « La souveraineté réside dans le peuple, le réel concret ne procède que de lui et n’a de comptes à rendre que sur le terrain de l’immanence la plus radicale […]. Du monde des idées, le politique descend nettement au monde réel. » Cette descente dans la réalité du politique s’est incarnée chez Onfray dans un certain nombre de combats, dont le sommaire de L’Art d’être français, fournit une liste : « le néoféminisme », le « néocolonialisme », l’« islamogauchisme », l’« antifascisme », la « créolisation », l’« écologie » et l’« antispécisme ». Il ne manque pas grand-chose de la grammaire nationaliste, mais c’est le souverainisme, supposément ni de droite ni de gauche, qui fournira à Onfray la matrice de son engagement politique.
L’illusion d’un souverainisme apolitique
Le souverainisme émerge en France dans les années 1990, il prend assise sur le conflit traversant les deux partis majoritaires qui structurent alors le paysage politique français. Le référendum à propos de la ratification du traité de Maastricht favorise des rapprochements thématiques entre la gauche et la droite. S’il n’existe pas de travaux d’autorité sur le sujet, Gaël Brustier attribue l’importation du terme depuis le Québec par Philippe Rossillon, à propos de la défense de la langue française dans les années 1960 et sous l’égide du Parti québécois (PQ)10. Depuis, Philippe de Villiers a quitté en 1994 l’UDI et rejoint le Mouvement pour la France (MPF) ; le souverainisme s’est élargi en investissant un sens politique aux élections européennes de 1999. Il est théorisé par Paul-Marie Coûteaux et William Abitbol, collaborateurs de Charles Pasqua, lequel s’est lancé ouvertement sur ce créneau politique avec Philippe de Villiers (sous l’égide d’un nouveau nom, le RPF, Rassemblement pour la France). Philippe Séguin avait auparavant incarné ce combat de résistance vis-à-vis de l’européanisation des politiques et de la dépossession des prérogatives de l’État national, notamment dans son débat télévisé avec François Mitterrand en 1992, mais il n’avait jamais voulu en faire une doctrine et un parti politique propre.
C’est donc bien à droite et sur sa frange la plus dure que se formalise la doctrine du souverainisme en France, en dépit des tentatives d’une certaine gauche de donner une narration crédible de son rattachement à son histoire. C’est ce à quoi s’est essayé Thomas Guénolé, qui s’est voulu un temps intellectuel organique de La France insoumise, en tentant d’écrire l’histoire du souverainisme en France11. Il y met en scène une alliance baroque et discutable du tiers état, du général de Gaulle, de la Résistance, de Pierre Mendès France, de Jacques Chirac avec l’appel de Cochin, pour ensuite agglomérer les diverses tendances critiques envers l’Union européenne, qui obtiendront la victoire du « non » au référendum de 2005, séisme dont la scène politique ne s’est jamais remise. Cet angle de vue a bien du mal à convaincre du caractère transpartisan du souverainisme. Seul le MRC (Mouvement républicain et citoyen) de Jean-Pierre Chevènement incarne politiquement ce courant d’idées du côté de la gauche. Au contraire, à droite, les dégradés politiques du souverainisme se multiplient, avec les micro-partis centrés sur quelques personnalités, comme Nicolas Dupont-Aignan, François Asselineau ou Florian Philippot, une fois expurgé du Rassemblement national. La frontière idéologique avec le parti de Marine Le Pen est d’ailleurs de moins en moins perceptible. Mais, à la différence de ce que prône Michel Onfray à travers sa doctrine anarchiste et libertaire, nous avons affaire à des formes de jacobinisme plus ou moins accentuées ainsi qu’à une doctrine sociale pour le moins ambiguë, si ce n’est absente chez certains sur les questions, pourtant clés, d’ordre matériel.
Analyser les jointures de la revue Front populaire et du parti du Rassemblement national de Marine Le Pen n’est pas une vue de l’esprit. Si Michel Onfray avait dit vouloir créer l’Université populaire de Caen en réaction à l’accession au second tour de la présidentielle de Jean-Marie Le Pen en 2002, la création de sa revue a été saluée par Marine Le Pen, la percevant telle une « initiative […] positive […] qui ne peut que [la] réjouir12 ». La clarification se précise, dans les derniers jours de la présidentielle de 2022, avec cet entretien de Michel Onfray sur RMC, jugeant que Marine Le Pen « n’est plus d’extrême droite » ; Régis de Castelnau, contributeur omniprésent de la revue, affirme : « Moi, communiste patriote, je voterai Marine Le Pen » ; un autre contributeur abondant, Bertrand Guyot, se demande si « le programme de Marine Le Pen (RN) est souverainiste », en répondant par la négative, et citant Michel Onfray, car « elle appartient désormais au camp des maastrichiens » (sic).
Dans le numéro inaugural de la revue Front populaire paru en juin 2020, Michel Onfray justifie la nécessité de refonder une nouvelle doctrine du souverainisme, avant tout contre l’Europe et les « sicaires » qui ont voulu fonder cet « État maastrichtien », lequel n’était rien d’autre qu’un « un projet impérial » contre les nations. Il n’est plus là question d’anarchisme, les seules figures tutélaires invoquées sont le général de Gaulle et Malraux ; il assigne à Front populaire ni plus ni moins que le modeste objectif de « défendre la civilisation judéo-chrétienne ». Ce premier numéro a pour vitrine un entretien croisé entre Jean-Pierre Chevènement et Philippe de Villiers, les acteurs historiques du souverainisme, prenant acte d’un républicanisme « des deux rives » qu’ils appellent de leurs vœux. Philippe de Villiers y pose sa définition du souverainisme et son « carré magique » : « 1er coin du carré : la frontière, 2e coin du carré : la souveraineté, 3e coin du carré : le local, 4e coin du carré : la famille ». Jean-Pierre Chevènement reprend cette ligne politique, en modérant légèrement les définitions « ethniques ou ethnoculturelles » de Villiers.
Le reste du numéro suit une ligne éditoriale presque univoque, avec des contributeurs frontaliers avec le vote d’extrême droite13. Dans le numéro hors-série : « L’abécédaire du souverainisme » (novembre 2020), on dispose d’une photo clinique de la conception éditoriale de la revue de Michel Onfray. Son argumentaire inaugural est assez simpliste : tous ceux qui ne seraient pas des souverainistes sont des « vassalistes » ; un seul homme se serait interposé à la volonté des Américains de faire de la France une colonie : le général de Gaulle. Après lui, Jean Monnet et François Mitterrand, dont le parcours politique est réduit à sa francisque, ont délibérément assujetti la France à l’Union européenne.
La croisade pour la « civilisation judéo-chrétienne »
On a bien du mal à croire que l’auteur du Traité d’athéologie devienne aujourd’hui le chantre de la civilisation occidentale… et pourtant, il y a consacré, entre autres, un ouvrage (Décadence. Vie et mort du judéo-christianisme, Flammarion, 2017) ; il affirme, sur Figaro Vox en 2021 : « Je regrette le déclin de la civilisation judéo-chrétienne, je me bats pour elle » ; mais son propos dérape le plus souvent sur les étrangers et l’islam, dès lors que l’on entre dans les détails de ses considérations. Les deux textes les plus explicites sont sans doute cet éditorial du numéro 4 de Front populaire (mars 2021) intitulé « Immigrations. Éviter le naufrage ». S’affichant sous les valeurs de la « rigueur » et de l’« impartialité » pour justifier leur propos, les différents auteurs du numéro plaident pour les notions d’« assimilation » (Régis de Castelnau), d’« installation conditionnelle » (Henri Peña-Ruiz) et de « souveraineté » (Georges Kuzmanovic) ; mais très vite, on bascule vers des thématiques plus dures : l’Europe serait coupable d’idéologie « immigrationiste » (Guillaume Bigot), le pape François d’« idéologie post-chrétienne » (Chantal Delsol), les familles étrangères sont accusées de « pill[er] l’aide sociale » (Régis de Castelnau) et même, pire, d’importer la « polygamie », ce qui serait une « omerta française » (Anne-Sophie Nogaret). Avec ces propos, on comprend mieux pourquoi Onfray affirme, en octobre 2021, qu’il « n’exclura pas de voter pour Zemmour », si l’essayiste télévisuel « muscle son bras gauche ». En effet, à lire de près ses commentaires, on se demande ce qui le différencie de la notion théorisée par Renaud Camus du « grand remplacement » : il attribue cette volonté au capitalisme, quand d’autres y voient une volonté strictement politique. Le propos est elliptique, qui remplace l’islam par l’islam politique, un supposé grand remplacement capitaliste et maastrichien par un acte de malveillance pure. Michel Onfray joue la confusion sur tous les tableaux avec l’extrême droite, jusqu’à n’écrire plus que pour critiquer la seule gauche, dont il se réclame pourtant.
Le 4 septembre 2022, Michel Onfray annonce que sa revue Front populaire va introniser ses candidats « souverainistes » pour l’élection européenne de 2024. Il affirme dans tous les colloques auxquels il participe (dont celui de Valeurs actuelles), conformément à ses écrits, s’intéresser moins à la gauche et à la droite qu’à « ceux qui défendent la France ». La mutation d’écrivain dandy, se réclamant de la gauche libertaire, vers un conglomérat de tout ce qui fait le monde de droite extrême, est assez fulgurante et peut être rapproché de quelques cas typiques historiques14. Le plus étonnant, bien plus que ses propres écrits, est sa capacité de capter un public toujours plus large, vers la droite, y compris extrême, de l’échiquier politique. Comme l’analyse le sociologue Rémy Rieffel, Michel Onfray est le symptôme parfait d’une certaine « emprise médiatique sur le débat d’idées », avec un public, notamment sur les médias alternatifs et les réseaux sociaux, qu’il trouve désormais plus vers une droite assez dure que vers la gauche15. De même, Pablo Stefanoni pose la question : « La rébellion est-elle passée à droite ?16 » ; on pourrait dire que Michel Onfray est le parfait exemple de ce processus : lui qui se disait « rebelle » se voit aujourd’hui « Français ». L’acmé de sa revue vise à publier un entretien avec Michel Houellebecq (hors-série no 3, 2022), où il valide avec l’écrivain le concept de « grand remplacement » comme fait statistique et complot de « Davos » ; il y affirme vouloir « [limiter] l’islam géographiquement ». On pourrait citer aussi, dans sa revue, les textes de Renaud Camus et de Geoffroy Lejeune. Daniel Lindenberg en 2016 analysait déjà les ressorts de la logique de « victimisation » permanente chez Michel Onfray17. Mais que reste-t-il de la gauche dans ces écrits-là ? Sans doute plus grand-chose ; au-delà, il n’y a plus que les fameux « mots vides », propres aux « réactionnaires », selon Czesław Miłosz ; quand ces « notions fixes », leur manque de subtilité dans l’analyse, se confrontent à une réalité plus complexe, tout sens est perdu18.
- 1. Philippe Corcuff, La Grande Confusion. Comment l’extrême droite gagne la bataille des idées, Paris, Textuel, 2021.
- 2. Nous reprenons ici la typologie établie par Gisèle Sapiro pour décrire le champ littéraire des années 1930, en distinguant les auteurs focalisés sur le style et la moralisation, de ceux qui politisent leurs discours : Gisèle Sapiro, Les Écrivains et la politique en France. De l’affaire Dreyfus à la guerre d’Algérie, Paris, Seuil, 2018. Voir Pascal Durand et Sarah Sindaco (sous la dir. de), Le Discours « néo-réactionnaire ». Transgressions conservatrices, Paris, CNRS Éditions, coll. « Culture et société », 2015.
- 3. Pour faire comprendre le processus de radicalisation du discours de Michel Onfray, nous reprendrons l’analyse séquentielle de Nicolas Chevassus-au-Louis, qui note plusieurs phases et plusieurs positionnements dans sa trajectoire intellectuelle. Voir Nicolas Chevassus-au-Louis, « La petite usine de Michel Onfray. Enquête sur un homme qui se prenait pour un volcan », Revue du Crieur, no 1, 2015, p. 90-103.
- 4. Jean Lebrun a détaillé, dans l’émission de France Inter Intelligence service du 3 octobre 2020, intitulée « Michel Onfray, au temps de l’Université populaire de Caen », le lien entre Radio France et le contexte d’une gauche post-21 avril 2002, défaite au premier tour de l’élection présidentielle, en passant par l’historique des universités populaires, jusqu’à la dérive idéologique de Michel Onfray.
- 5. Cette université populaire a d’ailleurs fermé lorsque Radio France a annoncé qu’elle cessait de diffuser son contenu à son antenne. Voir « Le rendez-vous de la médiatrice », consacré à « La fin de l’émission de Michel Onfray sur France Culture », France Culture, 8 novembre 2018.
- 6. « Tocqueville, homme de gauche », Revue des deux mondes, décembre 2016-janiver 2017, p. 24-36.
- 7. Daniel Lindenberg, Le Rappel à l’ordre. Enquête sur les nouveaux réactionnaires [2002], avec une postface inédite de l’auteur, Paris, Seuil, coll. « La République des idées », 2016.
- 8. Voir Birgitta Orfali, La Banalisation de l’extrémisme à la veille de la présidentielle. Radicalisation ou déradicalisation ?, Paris, L’Harmattan, 2012 ; Dominique Albertini et David Doucet, La Fachosphère. Comment l’extrême droite remporte la bataille d’Internet, Paris, Flammarion, 2016.
- 9. Jacques Bouveresse, Les Foudres de Nietzsche et l’aveuglement des disciples, Marseille, Hors d’atteinte, 2021.
- 10. Gaël Brustier, « Souverainisme : “Un boulevard puis une grande impasse ?” », Marianne, 21 janvier 2021.
- 11. Thomas Guénolé, Le Souverainisme, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Que sais-je ? », 2022.
- 12. Abel Mestre et Lucile Soullier, « Avec sa nouvelle revue Front populaire, Michel Onfray séduit les milieux d’extrême droite », Le Monde, 19 mai 2020.
- 13. Entre autres l’ex-égérie des Gilets jaunes, Jacline Mouraud, Jacques Sapir, Alexandre Devecchio ou encore Eugénie Bastié, fondatrice de la revue d’« inspiration catholique », Limite.
- 14. Gisèle Sapiro, dans Les Écrivains et la politique en France, op. cit., a bien décrit ce passage de l’« esthète » au « polémiste », qui s’oppose au monde institutionnel, en l’occurrence ici l’université et la gauche.
- 15. Rémy Rieffel, L’Emprise médiatique sur le débat d’idées. Trente années de vie intellectuelle (1989-2019), Paris, Presses universitaires de France, 2022.
- 16. Pablo Stefanoni, La rébellion est-elle passée à droite ? Dans le laboratoire mondial des contre-cultures néoréactionnaires, trad. Marc Saint-Upéry, Paris, La Découverte, 2022.
- 17. D. Lindenberg, « La victimisation, cette passion triste », Le Point, 13 mars 2016.
- 18. Czesław Miłosz, La Pensée captive. Essai sur les logocraties populaires [1953], Paris, Gallimard, 1988.