Dror Mishani en 2011 (photo Yanai Yechiel via Wikimedia)
Dror Mishani en 2011 (photo Yanai Yechiel via Wikimedia)

Un détail insignifiant dans la vision globale de la catastrophe

Traducteur de Roland Barthes en hébreu, ancien journaliste à Haaretz, éditeur et écrivain de romans policiers, professeur de littérature à l’université de Tel-Aviv, Dror Mishani, né en 1975, est un écrivain israélien. Son livre Au ras du sol. Journal d’un écrivain en temps de guerre, dont les entrées courent du 7 octobre 2023 au 10 mars 2024, raconte comment les violences du 7 octobre et de la guerre à Gaza viennent bouleverser la vie de l’écrivain et de sa famille, et comment il reconquiert sa capacité de lire et d’écrire, notamment à l’aide des textes de Natalia Ginzburg, d’Italo Calvino, de Stefan Zweig, de l’Iliade et de la Bible1.

Entretien avec Dror Mishani

Votre journal d’un écrivain en temps de guerre répond à une commande suisse puis allemande. Comment votre ouvrage a-t-il été accueilli en Allemagne, où l’effort pour reconnaître l’histoire criminelle du pays conduit parfois à des excès de vigilance face aux critiques d’Israël ?

Le livre a été bien accueilli quand il est sorti en Allemagne à l’été 2024. Curieusement, alors que je m’étais préparé à des questions difficiles, on m’a surtout interrogé sur le côté intime et familial du journal, alors qu’en France et en Espagne, où le livre vient de sortir, on m’interroge plus sur sa dimension politique, sur la critique de la société israélienne, ainsi que sur les actions du gouvernement et de l’armée israéliens. Il y a peut-être en Allemagne une plus grande attention au fait de ne pas remettre en cause la politique israélienne, en raison de l’histoire compliquée du pays. Pour moi, on ne peut pas comprendre les actions de l’armée israélienne à Gaza ou en Cisjordanie sans considérer l’histoire et le traumatisme du peuple juif, qui sont liés à l’Allemagne.

La nouvelle de l’attaque du 7 octobre vous parvient alors que vous êtes au festival de Toulouse Polars du Sud : elle fait sauter ce que vous appelez « le bouclier de la fiction ». Non seulement il vous paraît alors absurde de parler de fiction face au réel, mais vous êtes même incapable de lire et d’écrire de la fiction. Vous écrivez : « Observer les petits détails, rester au ras du sol et voir de près les visages ne m’apportent aucun réconfort. » Pourquoi ?

Je vis avec la guerre israélo-palestinienne depuis que je suis né. Mais jusqu’au 7 octobre, il était toujours possible de séparer le conflit et la vie quotidienne. On pouvait continuer à vivre comme si de rien n’était, écrire des romans policiers à la manière de Simenon, comme je souhaite le faire, en faisant comme si Tel-Aviv était un petit Paris. Mais le 7 octobre a fait sauter cette séparation. On ne pouvait plus s’imaginer que Tel-Aviv était une ville comme les autres ; on ne pouvait plus séparer la vie personnelle, intime, familiale, de la guerre dehors. Après le 7 octobre, la guerre a pénétré notre vie quotidienne et jusqu’à notre âme. Après le 7 octobre, même le visage de mes enfants et une conversation avec un ami proche étaient comme contaminés par la guerre. Relativement à la vision globale de la guerre, avec les intérêts géopolitiques des puissances mondiales, le simple citoyen, l’écrivain, ne peut rien. Alors, il peut être réconfortant de voir le visage de ses enfants et de parler avec ses amis. Mais, avec cette guerre, on pouvait lire le désespoir et la douleur de notre région sur le visage de ses proches. La possibilité de séparer la guerre au dehors et l’intimité au-dedans a été détruite. En fait, la guerre est dedans.

Vous racontez que votre fille de 14 ans et vous-même regardez beaucoup les images du 7 octobre. Leur violence n’est-elle pas un obstacle à l’observation ?

J’ai changé d’attitude à l’égard de ces images, qu’elles soient celles des corps d’Israéliens brûlés vifs et des kibboutz détruits, ou celles Gazaouis tués et de la bande de Gaza complètement détruite. Parfois, je refuse de les voir parce qu’elles témoignent d’atrocités trop insupportables. Je préfère fermer les yeux pour être plus sensible à ce qui se passe. Mais, d’autres fois, je ne peux pas fermer les yeux. Il y a des images qu’il faut voir et revoir pour comprendre à quel point la situation de notre région s’est détériorée de manière catastrophique et pour être poussé à faire quelque chose. Je ne cherche pas les images de la victoire, mais celles qui appellent à agir dans l’urgence. Chaque fois que je vois les images de Gaza détruite, je sens que je dois faire quelque chose. Je ne sais pas toujours quoi faire – à part écrire –, mais l’appel est pressant.

Le judaïsme est présent dans votre Journal. Vous évoquez « la terreur constitutive de l’âme juive » et, à un moment, votre mère vous dit : « Tu n’as jamais su te sentir chez toi nulle part ». Le 7 octobre et la guerre à Gaza favorisent-ils une tension ou au contraire une convergence entre les Juifs de la diaspora et les Juifs d’Israël ?

Je veux absolument me sentir chez moi dans mon pays. C’est une nécessité pour moi. Je ne voudrais pas rester dans un pays qui me serait étranger. En même temps, mon grand-père paternel est né à Alep en Syrie, ma grand-mère paternelle à Beyrouth au Liban, ma grand-mère maternelle en Bulgarie et mon grand-père maternel à Budapest en Hongrie. L’étrangeté que je ressens a sans doute à voir avec ces ascendances et, plus généralement, avec la relative brièveté de l’histoire moderne du peuple israélien. Alors, depuis le 7 octobre, de nombreux Israéliens ont choisi la diaspora, mais ils l’ont fait très discrètement : certains sont partis à Berlin ou à Amsterdam, d’autres en Amérique du Nord… Personnellement, j’ai le sentiment que je dois rester. Ce n’est pas que je ne veux pas devenir un Juif de la diaspora – je pourrais facilement en devenir un –, mais je me sens complètement israélien, plus israélien que juif, et je ne suis pas encore désespéré de la tentative de bâtir un pays qui soit le nôtre dans la région. La condition du succès, c’est la reconnaissance qu’il existe un peuple palestinien, qui doit vivre comme nous libre et à égalité dans le même pays. Je veux rester en Israël, non par désespoir ou par inertie, mais comme un acte d’espoir.

Vous expliquez que l’assimilation en Europe a conduit à la Shoah, l’État juif en Israël à des guerres, et vous posez la question : « Avons-nous vraiment tout essayé ? » Que pourrions-nous essayer ?

Le mythe, c’est qu’on a déjà essayé la paix, au début des années 1990 avec les accords d’Oslo, et au début des années 2000 avec les négociations du sommet de Camp David II. C’est un mythe parce que les négociations et les accords n’étaient qu’un autre moyen de diriger le conflit et de contrôler la vie palestinienne à Gaza et en Cisjordanie. Mais la reconnaissance que les Palestiniens vivent avec nous, libres et égaux, n’a encore jamais eu lieu. Je ne suis pas un homme politique ; je ne suis pas capable de déterminer la forme politique que cette cohabitation pourrait prendre. J’ai écrit un article que je n’ai pas osé publier en Israël, mais que j’ai publié en Allemagne et en Suisse, qui suggérait une forme de référendum commun aux Israéliens et aux Palestiniens, pour commencer un processus de cohabitation pacifique. Il y a sans doute de meilleures solutions : aujourd’hui, par exemple, on entend parler d’une confédération… Je ne sais pas. Mais nous, Israéliens, devons au minimum reconnaître le droit des Palestiniens de vivre dans ce pays comme nous, libres et égaux. Sur cette base, nous pourrons trouver une solution politique. Pour le moment, malheureusement, des deux côtés dominent des Israéliens et des Palestiniens qui n’acceptent pas que l’autre peuple va continuer à vivre avec nous. Je suis persuadé que cette reconnaissance mutuelle reste possible, même si elle implique une grande capacité à oublier et à regretter les exactions qui ont été commises.

Après la rédaction de mon Journal, je me suis mis à chercher dans ma bibliothèque un roman qui n’ait rien à voir avec la guerre ou avec Israël. J’ai trouvé un petit recueil de nouvelles d’Edogawa Ranpo, qui a inventé le roman policier et le roman noir au Japon (son nom de plume est une transposition phonétique d’« Edgar Allan Poe »). Et je suis tombé sur La Chenille : c’est l’histoire d’une femme, dont le mari revient de la guerre (on ne sait pas laquelle : la Première Guerre mondiale ? la guerre russo-japonaise ?) totalement mutilé, sans bras ni jambes ni même de visage2. Sa femme s’occupe de lui, mais au fur et à mesure, elle se met à le haïr et le torture. Après qu’il a tenté de se suicider, elle se met à regretter ses actions. À la fin de la nouvelle, ce n’est pas clair si elle le sauve ou non. Mais l’importance de cette nouvelle est de faire voir la cruauté qui est née à cause de la guerre, et qui affecte jusque cette femme qui n’était pas sur le front. De même, nous devons reconnaître notre propre cruauté et nous devons apprendre à la regretter, malgré la profondeur du traumatisme que nous avons subi. Si nous la reconnaissons et la regrettons, alors peut-être pourrons-nous sauver ce qu’il reste de notre pays et de notre région.

Vous rapportez un souvenir de votre service militaire, suite à une mutinerie du Hamas dans la prison Meggiddo : « Ce n’est qu’un détail insignifiant dans la vision globale de la catastrophe, tiré d’un court instant où a brillé un espoir qui s’est éteint mille fois depuis. » Quelle est la fonction de la prison en Israël ? N’est-elle pas un point aveugle du roman policier ?

Le roman policier ignore en effet presque toujours ce qui se passe dans les prisons. Quand je me demandais, désespéré, comment écrire de la fiction aujourd’hui en Israël – j’ai besoin de la fiction, qui est mon métier, mais surtout mon oxygène –, je me suis mis à imaginer le héros de mes romans policiers, l’inspecteur Avraham Avraham, conduisant une enquête dans une des prisons où les Palestiniens sont détenus depuis le 7 octobre. Les journalistes, notamment ceux de Haaretz, ont fait état de pratiques de torture dans ces prisons. Je l’avais peut-être inconsciemment compris quand j’avais 18 ans et que j’étais dans l’armée : les prisons sont devenues une métaphore pour l’état des relations entre Israéliens et Palestiniens.

Tout le monde dit que les cérémonies publiques que le Hamas organise au moment de relâcher les otages, avec une remise de certificat, sont une forme de cruauté et que le Hamas cherche à montrer par-là qu’il existe toujours malgré les destructions. Mais je me suis dit qu’il y avait là quelque chose d’autre aussi, la tentative de dire que le Hamas aussi est un État, au même titre qu’Israël, avec ses prisons, sa bureaucratie, ses documents à signer quand Israël relâche un prisonnier palestinien, et sa violence. En un sens donc, ces cérémonies sont une revendication d’égalité.

J’espère sincèrement que la prison cessera un jour d’être la juste métaphore des relations entre Israéliens et Palestiniens. Il va falloir trouver des symboles plus positifs pour imaginer notre avenir commun.

La lecture de V13 d’Emmanuel Carrère vous suggère la possibilité de raconter l’histoire des assaillants. Raconter la vie des Palestiniens, ne serait-ce pas une manière de corriger la perception d’une inégale valeur des vies israéliennes et palestiniennes ?

Dans mon dernier roman, Un simple enquêteur, j’ai essayé pour la première fois de réfléchir, dans la forme romanesque, au racisme qui existe dans la société israélienne, avec un personnage palestinien qui habite en Israël3. Mais ce n’est pas à moi d’écrire l’histoire des Palestiniens ; ce n’est pas à moi de prêter ma voix aux victimes palestiniennes. C’est aux Palestiniens de raconter leurs histoires. Il me semblerait injuste d’écrire un roman du point de vue d’un personnage palestinien. En même temps, je veux raconter l’histoire de Palestiniens pour qu’on puisse comprendre qu’ils ne sont pas seulement des assaillants, mais des personnes ordinaires, avec leur famille, leurs émotions… Dans la presse israélienne, les Palestiniens sont presque toujours décrits comme des monstres. Une preuve de leur monstruosité est le fait que le Hamas utilise des écoles pour cacher des armes. Mais au début de l’histoire d’Israël, dans la guerre contre les forces britanniques qui contrôlaient la région avant 1948, les organisations paramilitaires juives, comme la Haganah, ont souvent utilisé le même subterfuge. Dès lors que l’on connaît cette histoire, il est plus difficile de déshumaniser les Palestiniens : ils font la même chose que nous ! Ils sont engagés dans une lutte pour la construction d’un État national contre un occupant, comme nous l’étions il y a quatre-vingts ans. En tant qu’écrivain israélien, je ne peux pas parler pour les Palestiniens, mais je peux – je dois – raconter une histoire qui montre qu’ils ne sont pas différents de nous : ni plus cruels, ni moins humains.

Historiquement, la littérature arabe n’a pas été beaucoup traduite en hébreu. Mais il existe une jeune maison d’édition, Maktoob, dirigée par des intellectuels engagés à la fois juifs et arabes, qui publie de nombreuses traductions de l’arabe en hébreu (et de l’hébreu en arabe). Et le journal Haaretz fait régulièrement entendre la voix des intellectuels palestiniens en Israël, même s’ils disent des choses qui sont très difficiles à entendre pour les Israéliens. Aujourd’hui, c’est le temps du journalisme, pas le temps de la fiction. Comme Joseph Roth l’a écrit après la Première Guerre mondiale : « Il ne s’agit plus d’inventer des histoires. Le plus important, c’est d’observer4. »

Propos recueillis par Jonathan Chalier à Paris le 4 mars 2025.

  • 1. Dror Mishani, Au ras du sol. Journal d’un écrivain en temps de guerre, traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz, Paris, Gallimard, 2025, 176 p., 25 €.
  • 2. Edogawa Ranpo, « La Chenille » [1929], La Chambre rouge, trad. Jean-Christian Bouvier, Arles, Philippe Picquier, coll. « L’Asie en noir », 2022.
  • 3. D. Mishani, Un simple enquêteur. Une enquête d'Avraham Avraham [2021], trad. L. Sendrowicz, Paris, Gallimard, coll. « Folio policier », 2024.
  • 4. Joseph Roth, « Préface », La Fuite sans fin [1927], trad. Romana Altdorf et René Jouglet, Paris, Gallimard, coll. « L’Imaginaire », 1985, cité par D. Mishani, Au ras du sol, op. cit., p. 34.