Réflexions sur la violence terroriste

Guide de lecture


La réflexion sur la violence terroriste est un fil conducteur de l’histoire de la revue, surtout dans la période récente. Elle accompagne l’histoire politique française dans ses rapports avec la scène proche-orientale et avec les tentations impériales de la puissance américaine.

 

Contrairement à ce qu’on pourrait attendre, on ne trouve pas, en faisant une recherche en ligne sur notre corpus numérisé, un nombre important d’occurrence du terme avant les années 1970 et 1980. Ainsi, le terme de « terrorisme » n’appartient-il pas au vocabulaire des années 1930 (sauf quand il s’agit de faire référence à Proudhon et Bakounine) ni à celui de la Résistance. Les mouvements de lutte anticoloniale non plus, alors que la revue a été très présente au sujet de la guerre d’Algérie, ne sont pas désignés par l’usage du terrorisme. En effet, la légitimité reconnue aux mouvements d’indépendance nationale inscrit l’analyse dans le cadre de l’anticolonialisme et de l’émancipation des peuples.

 

C’est donc à la fin de cette période de guerres d’indépendance nationale que la question terroriste fait son apparition, dans le contexte de conflits civils liés soit à la montée des mouvements d’extrême-gauche en Europe (voir ci-dessous Philippe Raynaud), soit des nouveaux usages de la violence politique dans le contexte proche-oriental. Le premier entretien mené par la revue avec Gilles Kepel sur le thème du djihad et du terrorisme date d’un numéro spécial de 1984 ! Le contexte est significatif : un pouvoir théocratique s’est imposé en Iran en 1979, l’Union soviétique envahit l’Afghanistan la même année et la guerre civile libanaise est relancée à partir de 1982. Il s’agit, déjà, de comprendre la nature particulière de ce nouveau terrorisme (Percy Kemp parle de terroriste du « troisième type », voir ci-dessous) et de discerner les éléments de manipulation étatique qui viennent de Syrie (c’est l’objet du travail de Michel Seurat, qu’il paiera de son enlèvement à Beyrouth en 1985).

 

Mais c’est à partir du 11 septembre 2001 que le sujet prend une nouvelle ampleur. Il impose en partie, en raison de l’élargissement de la cible, de son impact médiatique et symbolique, de la mise en cause d’une puissance jusqu’alors épargnée sur son territoire, une révision des catégories d’appréhension de la violence (brouillage entre le civil et le militaire, entre l’interne et l’externe, entre l’idéologique et le politique). Mais c’est aussi la réaction américaine qui retient l’attention. L’erreur du Patriot Act, redoublée par l’invasion de l’Irak imposent une réflexion sur l’antiterrorisme et l’état d’exception. Les désaccords transatlantiques très vifs qui ont rapidement surgi (mais aussi les voix discordantes américaines et les désaccords entre Européens, qui ont se sont ajoutés à la querelle proprement franco-américaine) ont alimenté deux dossiers en 2006 et 2007.

 

Enfin, la période la plus récente, avec la propagation transnationale d’actions terroristes isolées, oriente l’interrogation sur le « passage à l’acte ». Une fois épuisées les explications contextuelles, idéologiques, culturelles, géopolitiques… parvient-on vraiment à comprendre ce qui explique la cruauté calculée, l’insensibilité méthodique et la contagion virale de ce type d’action ? Comment en effet prévenir ou soigner la radicalisation ? Avons-nous des catégories d’analyse adéquates pour ne pas nous laisser surprendre par la terreur contemporaine ? Ces questions concernent les modes opératoires de la violence, les parcours de radicalisation mais aussi des catégories d’interprétation plus vaste comme celle du nihilisme, qui nous ramène au premier vocabulaires des terroristes du XIXe siècle représentés par Dostoïevski ou Camus.