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Terrorisme et vengeance

La guerre contre la terreur menée en Occident depuis deux décennies répond davantage à un désir de vengeance qu’à une quête de justice. Elle répond aux attentats djihadistes commis en Europe et aux États-Unis, eux aussi justifiés par une idéologie vengeresse. Comment mettre un terme à ce cycle ininterrompu de violence ?


« Notre guerre contre la terreur commence avec Al-Qaïda, mais ne s’arrête pas là. Celle-ci ne prendra fin que le jour où chaque groupe terroriste aura été trouvé, arrêté et défait. »

George W. Bush, le 20 septembre 2001

En janvier 2023, par la voix de leur secrétaire à la Défense Lloyd Austin, les États-Unis annonçaient l’élimination, dans le nord de la Somalie, de l’émir Bilal al-Soudani, figure clé de l’État islamique, connue pour avoir endossé un rôle de premier plan dans le financement et l’expansion des opérations djihadistes en Afrique et sur d’autres théâtres de guerre1. Cet assassinat fut l’occasion pour Washington et ses alliés occidentaux de célébrer la « guerre globale contre la terreur » (Global War on Terror), lancée par l’administration de George W. Bush au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, en se targuant d’avoir neutralisé la menace terroriste à l’échelle mondiale. En mai 2011, l’ancien président Barack Obama déclarait que « justice avait été rendue » avec la mort d’Oussama ben Laden, responsable du « meurtre de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants innocents ». Son successeur à la Maison Blanche, Donald Trump, évoquait à son tour la justice en référence à l’élimination d’al-Baghdadi, en octobre 2019, tué comme un « chien ». Au-delà des divergences de tonalité, la justice dont il est question est empreinte d’un désir de rétribution, qui n’est pas sans faire écho aux représailles promises par les djihadistes, et esquisse une « économie de la réciprocité négative2 ». Considérés dans le temps long, ces élans vengeurs, de part et d’autre, laissent-ils penser que cette guerre réciproque s’est perdue dans ses méandres ?

Le côté obscur de la réciprocité

Si la notion de réciprocité renvoie fréquemment à celle de coopération positive, elle revêt aussi une dimension négative, orientée vers l’hostilité3, au point d’instaurer parfois une véritable économie de la vengeance. Le plus souvent, l’intention est dissuasive : en attaquant, il s’agit pour les djihadistes d’effrayer leurs ennemis et de les contraindre à renoncer à leurs interventions militaires dans le monde musulman. Ainsi, Ben Laden et ses associés invitaient tout musulman à « tuer les Américains et leurs alliés – civils et militaires » pour les inciter à « se retirer des terres d’islam, vaincus et incapables de porter atteinte aux croyants4 ».

La vengeance dont se réclament les djihadistes est appréhendée comme une justice rétributive, nécessaire pour réparer des crimes et des dommages qui, supposément, n’auraient cessé d’être infligés aux musulmans par le monde extérieur – qu’il s’agisse de « l’Occident mécréant », des chiites « apostats », des « hypocrites » ou encore des minorités religieuses. Cette réciprocité négative dérégule la violence en déshumanisant « l’autre ». En massacrant des centaines de soldats chiites à Tikrit en juin 2014, les membres de l’État islamique savaient qu’ils s’attireraient la haine des milices de cette communauté, mais justifiaient leur acte par les forfaits commis contre les sunnites irakiens. Dans une même veine, le génocide des Yézidis et l’expulsion des chrétiens dans le nord de l’Irak ne sont pas restés totalement impunis, mais relevaient d’une politique d’épuration réfléchie.

En face, la réponse s’est, elle aussi, appuyée sur un usage immodéré de la force. Ainsi, les exécutions extrajudiciaires n’obéissent à aucun contrôle démocratique et échappent à toute mesure dans l’application de la peine. En outre, nombre de civils ont été sacrifiés par les opérations de contre-insurrection, vite qualifiés de « dommages collatéraux ». La vengeance s’est donc traduite, de part et d’autre, par une surenchère toujours plus meurtrière.

Une guerre injuste ?

Pareille disproportion dans l’usage de la force signifie-t-elle que la guerre globale contre la terreur n’a fait qu’entretenir la violence des djihadistes ? Dès le début, cette guerre répondait indéniablement plus à un instinct de rétribution qu’à l’idée de rendre justice aux victimes des attentats, de défendre certaines valeurs libérales et de guérir la blessure collective infligée par le terrorisme5. Une telle appétence pour la vengeance, partagée par les représentants politiques et par une majorité de citoyens américains, doit être mise en regard avec le soutien populaire apporté aux interventions militaires en Afghanistan et en Irak. Ces guerres prirent en effet les traits d’actions punitives contre un monde musulman diabolisé.

Au fond, la guerre contre la terreur est une guerre vengeresse – et non une guerre juste, au sens des conventions internationales. Au fur et à mesure de la multiplication des attaques terroristes, les stéréotypes les plus défavorables aux « Arabes » et aux « musulmans » se sont renforcés, jusqu’à les suspecter systématiquement d’être complices du terrorisme djihadiste.

La guerre contre la terreur est une guerre vengeresse – et non une guerre juste.

Or, pour combattre le terrorisme, les mesures punitives doivent obéir à un dessein politique, qui demeure souvent « vaporeux et intangible6 ». De plus, la mort des chefs djihadistes n’a pas tari la menace terroriste, pas plus qu’elle n’a convaincu la base militante de renoncer à la violence – bien au contraire.

Symptomatiquement, au moment de la mort d’Abou Bakr al-Baghdadi en 2019, le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner adressait une lettre aux préfets de police en mentionnant une « possible intensification de la propagande djihadiste » ainsi que des « actes de vengeance » requérant une extrême vigilance. Chacun reconnaît que la vengeance ne peut être une réponse satisfaisante au terrorisme. Mais les mouvements djihadistes font de la vengeance une règle qui préside à leur action ainsi qu’à l’entrée dans le mouvement, ne laissant aucun espace de réflexion et d’interprétation. En ce sens, la vengeance djihadiste est aussi une vengeance de sang. La notion d’honneur génère et maintient cet ordre vengeur en place : la vengeance d’une agression enjoint une contre-vengeance qui provoque elle-même une nouvelle vengeance, selon un irrépressible cercle vicieux.

Qui aura le dernier mot ?

Qui, des djihadistes ou de leurs ennemis, aura le dernier mot ? Une victoire d’un côté ou de l’autre est-elle envisageable ? Un « méandre » renvoie au fleuve de l’ancienne Phrygie, en Asie mineure, « qui roule ses eaux en serpentant beaucoup » selon le Littré ; au sens figuré, il est un « moyen détourné ». Naviguer à travers deux décennies de guerre globale contre la terreur permet sans conteste d’observer dans quels méandres celle-ci a fini par échouer en renforçant le désir vengeur de ceux qu’elle ciblait.

Au mois de février 2023, dans son magazine Les Voix du Khorassan édité par sa branche afghane, l’État islamique justifiait la vengeance de sang dans ces termes : « Ceux que nous avons tués sont peut-être innocents pour la religion de l’Amérique, mais dans celle d’Allah, ils sont tous criminels au plus haut degré et leur destinée appartient à l’Enfer […] Aussi assurons-nous à tous les mécréants et leurs gardiens que, par la volonté divine, nous nous vengerons prochainement7. » Devant ce serment sanglant, comment mettre un terme à la vengeance djihadiste, et comment dépasser l’économie de la réciprocité négative qui s’est affermie au cours des vingt dernières années ? À l’évidence, les approches militaires et sécuritaires touchent à leurs limites. Si les djihadistes n’ont jamais remporté de victoire décisive, leurs opposants non plus. Non seulement les djihadistes ont survécu à la politique d’élimination de leurs commandants et aux assauts qui continuent de les viser, mais ils ont aussi internationalisé leur cause en migrant vers de nouveaux espaces où leur idéologie vengeresse est parvenue à se greffer sur d’autres sources de violence.

  • 1. Il ne s’agissait pas du premier assassinat ciblé d’un leader djihadiste. En novembre 2022, le porte-parole de l’État islamique confirmait ainsi le décès d’Abou Hassan al-Hachimi al-Qourachi, troisième « calife » de l’État islamique. En février 2022, cet émir avait succédé à Abou Ibrahim al-Hachimi al-Qourachi, mort en « martyr » dans un raid sur la province d’Idlib, qui avait lui-même pris la tête du mouvement à la suite de la disparition, en octobre 2019, d’Abou Bakr al-Baghdadi, premier « calife » intronisé en 2014 et glorifié par ses partisans comme s’étant « sacrifié sur le sentier de Dieu ».
  • 2. Cette expression est empruntée à Ernst Fehr et Simon Gächter, “Fairness and retaliation: The economics of reciprocity”, Journal of Economic Perspectives, vol. 14, no 3, été 2000, p. 159-181.
  • 3. Voir Adam Oliver, “The dark side of reciprocity”, dans Adam Oliver, Reciprocity and the Art of Behavioural Public Policy, Cambridge, Cambridge University Press, 2019, p. 93-110.
  • 4. Oussama ben Laden, « Déclaration du Front islamique mondial pour le jihad contre les Juifs et les croisés » [1998], dans Gilles Kepel (sous la dir. de), Al-Qaida dans le texte. Écrits d’Oussama ben Laden, Abdallah Azzam, Ayman al-Zawahiri et Abou Moussab al-Zarqawi, trad. par Jean-Pierre Milelli, Paris, Presses universitaires de France, 2005, p. 62-69.
  • 5. Voir Jon Elster, “Norms of Revenge”, Ethics, vol. 100, no 4, juillet 1990, p. 862-885.
  • 6. Brandon D. Newton, Punishment, Revenge, and Retribution: A Historical Analysis of Punitive Operations, Fort Leavenworth (Kansas), School of Advanced Military Studies, 2005, p. 6 (notre traduction).
  • 7. Les Voix du Khorassan, no 23, 19 février 2023. « Khorassan » est le nom médiéval de l’Afghanistan, qui correspondait à l’ancienne partie orientale de l’empire sassanide. Publié en plusieurs langues, ce support de propagande aborde des thématiques politiques et communautaires, avec une emphase sur les opérations armées visant la mouvance talibane rivale et ses institutions depuis la prise de pouvoir d’août 2021.