Centenaire de Léon-Gontran Damas
Un siècle après la naissance de Léon-Gontran Damas, Esprit lui rend hommage avec cet article de Kathleen M. Gyssels. A la suite de l’article, on peut également trouver le poème « Cayenne 1927 », sur le voyage du poète vers la métropole.
Centenaire de Léon-Gontran DAMAS (1912-1978)
Poète né à Cayenne le 28 mars 1912, Léon-Gontran Damas est à l’origine d’un « nouvel humanisme », la négritude, mouvement d’émancipation qu’il fonda avec L. S. Senghor et A. Césaire, avec Birago Diop et beaucoup d’autres Africains et Antillais en exil en France. Dans sa conception de la négritude, il avait le souci d’unir la diaspora africaine, disséminée dans différents coins du globe, dispersée dans des enclaves insulaires ou continentales.
Avec un patronyme hérité de quelque « Blanc de France », le poète sarcastiquement évoque son « chemin de Damas » que je retracerai à mon tour en cinq étapes, couvrant les cinq décennies d’une carrière mouvementée.
1928, l’arrivée en métropole. C’est en 1928, à peine sorti de l’adolescence qu’il arrive à Meaux. Le franco-créolophone entend « maux » et se met à inventer, avec des mots qui ont la force de la scansion, des slogans antiracistes, de vrais Graffiti (titre du deuxième recueil, publié en 1953 avec Seghers). Poète d’une œuvre réduite, il débute en avril 1934 dans Esprit et ce grâce au soutien d’André Gide, par une série de cinq poèmes, dont quatre vont être repris dans son premier recueil. A « Solde »[1], « Réalité », « La Complainte du Nègre », et « Un clochard m’a demandé dix sous », il ajoute « Cayenne 1927 ». C’est que 1927 est la veille du départ du jeune Guyanais pour « le nombril du monde », Paris. Cette séparation avec le pays natal laisse une empreinte indélébile ; l’orphelin qui perdit sa mère à l’âge d’un an, sa grand-mère à l’âge de deux ans, se sépare à présent de sa tante Man Gabi. Jeune homme privé de la tendresse (grand-)maternelle, il consignera en silence, dans un mutisme prégnant, ses impressions d’être un « homme à rabais » dans la société française. Et cela à cause d’une simple question de pigmentation, vérité minutieusement révélée sans fard dès Pigments, et dans tout ce qui suivra. Il s’agit à chaque fois de faire coexister la perception du colonisé et du colonisateur, d’étaler une solitude inénarrable (« j’ai l’impression »), une détresse incommunicable. « Solde » illustre le mieux ce que Fanon appela l’ « expérience vécue du Noir » (dans un article publié dans Esprit en mai 1951 et qui figure dans Peau noire, masques blancs[2]), ce déchirement constant entre l’ici et le là-bas, l’obligation du mimétisme, donc de s’habiller comme les Européens, parler « le franco-français » (« Hoquet »), et surtout de garder ses « désirs comprimés » (Black-Label, 1956). L’Antillo-Guyanais, exilé dans la capitale, a :
l’impression d’être ridicule
dans leurs salons
dans leurs manières
dans leurs courbettes
dans leur multiple besoin de singerie
Rétablissons d’emblée la chronologie : deux ans avant le Cahier d’un retour au pays natal (1939) de Césaire, Damas débute avec Pigments, manuscrit proposé au poète et éditeur Guy Lévis Mano, avec un magnifique frontispice du pacifiste flamand, Frans Masereel.
S’il n’a pas de préfacier aussi prestigieux que Césaire, à qui il dédie « Solde », à savoir André Breton, Damas peut compter sur le plus psychédélique de la bande surréaliste, Robert Desnos (1900-1945). Il le rencontra grâce à Michel Leiris et Alejo Carpentier, et jamais n’oubliera le résistant mort à Terezin dans un hommage « Pour sûr » (dans le deuxième recueil, Névralgies, publié en 1966).
Poèmes de jeunesse, Pigments exprime le drame intimiste de l’Africain et de l’immigré de couleur dans la métropole, un monde blanc régi par des mécanismes racistes. Ces premiers jets sont des cris de révolte d’un étudiant systématiquement « labellisé » noir dans la République qui déclara les droits de l’homme. Grâce aux revues modernistes, les trois « Nègres » vont faire entendre leur voix « marronne » : La Revue du monde noir, L’Etudiant noir, Légitime Défense. Lilyan Kesteloot, première à soutenir une thèse sur la Négritude[3], se souvient de Damas comme le « fils de trois fleuves ». Plus que l’Afrique et l’Europe qu’il charrie dans ses veines, il y a aussi l’Orénoque. Sur le tard de sa vie, Damas aura le regard tourné tout autant vers les Guyanes que le Brésil[4]. Anglophile, Damas accueille maint intellectuel caribéen (Claude McKay, Countee Cullen) et Africain-Américain de passage dans la « ville de lumière », dont le chef de file de la Harlem Renaissance, Langston Hughes, qui lui illustre la poétique jazzy. C’est ce dernier qui sera son allié et pour qui il prépara une biographie restée malheureusement inachevée.
Après des études, toutes interrompues avant le diplôme, de droit, de Belles Lettres et de langues orientales à la Sorbonne, Damas s’engage avec plus de motivation à l’Institut d’Ethnologie, et entreprend une mission au pays des bosnegers, ces marrons qui ont gardé intactes leurs coutumes claniques de l’Afrique. Son amour pour « l’Aframérindien » se manifeste à travers des poèmes dans Mine de rien[5], recueil resté à ce jour inédit.
1938. C’est l’autodafé des autorités coloniales qui saisissent son rapport sur la colonisation française, attendu pour le Tricentenaire de la colonisation française au Nouveau Monde (1935). Affaire grave puisque un an avant, son début, Pigments avait aussi été jugé une « atteinte à la sûreté de l’Etat », tant la traduction en baoulé en Côte d’Ivoire avait dissuadé les Africains à faire la sale besogne en tant que « tirailleurs sénégalais ». Damas provoque donc scandale sur scandale avec son Retour de Guyane (1938), brûlot que le pouvoir interdit. Cela entrave encore davantage la parole libre d’un poète déjà exacerbé par la censure dans une France qui sera occupée et par la rumeur de prétendues sympathies vichyssoises. Dégrisé et démoralisé par le cours de l’histoire, durement traumatisé par la Guerre et le « cambriolage » de son appartement par la Gestapo, Damas écrit maint poème mais se garde de le rendre public. Il faut en effet insister sur la coupure de la Seconde Guerre : Pigments ressuscitera seulement après-guerre dans une nouvelle édition chez Présence Africaine, en 1966. Or, dans cette édition augmentée de poèmes d’après guerre (Graffiti et Névralgies), la préface est maintenant de Robert Goffin, spécialiste belge du jazz dont Colette Seghers[6] se rappelle l’affinité élective avec les jazzmen. Damas dédiera d’ailleurs « Shine » à Louis Armstrong, et ses poèmes sont écrits au rythme du blues.
Au lendemain de la guerre, en 1946, Césaire fait voter la départementalisation, bien contre l’avis de Damas qui est opposé à la perspective de l’assimilation. Pour la Guyane- française, c’est le « désastre », l’aliénation et l’impasse quant à une réelle décolonisation. De surcroît, Damas déplore que les Martiniquais s’estiment supérieurs aux Guyanais et que la France et l’élite de couleur cayennaise alimentent encore cette hiérarchie parmi les « colonisés ». Dans l’esprit de Damas, il y a donc deux luttes tenaces à mener de front : contre les préjugés des Blancs, mais aussi, « chez soi », contre les stéréotypes indéracinables d’individus de couleur plus noirs que d’autres, contre une classification névrotique qui met la Martinique au-dessus de la Guadeloupe, la Guadeloupe au-dessus de la Guyane. Quant aux populations afro-caribéennes de la Caraïbe, c’est Haïti qui est mis en bas de l’échelle socio-raciale dans le mental aliéné. Très vite, Damas voit la post-négritude s’effilocher, le pan-africanisme s’ébrécher : entre les Africains du continent et ceux de la diaspora, entre les Caribéens franco, hispano-, anglo- et néerlandophones, entre les Brésiliens et les Africains Américains, les différences dans la perception de l’identité et la culture « nègres » sont légion. Trop de « Lignes » séparent ces communautés. Pourtant, Damas se profilera alors instigateur de manuels pour diffuser cette riche moisson poétique des ex-colonies françaises et non-françaises. Comme éditeur, il crée une série chez Fasquelle, et un an avant Senghor, c’est lui qui lance une première anthologie, Latitudes françaises. Poètes d’expression française (1900-1945). Celle-ci reste dans l’ombre de L’Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache, parue avec une longue préface de J.P. Sartre en 1948. Latitudes françaises (Seuil, 1947), dépasse pourtant la première tant par les sections (il rajoute l’Indochine, la Réunion, mais enlève étrangement Haïti) que par le nombre de poètes (36 au total, là où Senghor introduit 16 poètes de l’Afrique noire, de la Guyane (Damas est le premier avec 15 poèmes), des Antilles, de Haïti et de Madagascar).
1948. Damas publie Poèmes nègres sur des airs africains. C’est aussi l’année d’un début de carrière politique : élu à l’Assemblée Nationale en tant que député des DOM-TOM en 1948, son mandat prendra fin en 1951. Fonction temporaire donc pour celui qui assurément est un militant radical, un anticolonialiste et anticlérical invétéré. Son différend à Gaston Monnerville, son « rapport Damas » sur les massacres coloniaux en Côte d’Ivoire désavoué, autant de déceptions qui le laissent « blême de dépit ». Incompris et inconsolé, Damas s’exile du corps politique.
1958. deux ans après la publication de son troisième recueil, très peu applaudi par la presse, Black-Label, Damas se prépare pour le grand événement de 1959 : le deuxième Congrès des Ecrivains et Artistes noirs à Rome. Il y rencontrera Fanon. Malgré le désintérêt de la critique, son recueil du milieu Black-Label est celui que préférait le poète. Il s’agit de sa propre « veillée », rien que par le « label » qui reste collé à sa peau noire. C’est L’écot de la race, c’est Plusieurs vies en une (anthologie et essai annoncés dès Veillées noires[7]) que le poète développe dans son Chant d’ombre[8].
1966. Année faste pour Damas qui savoure un triple succès d’une année 1966 particulièrement riche. C’est l’apothéose pour le poète Damas : il voit réédités Pigments, ensemble avec Graffiti et son nouveau recueil Névralgies, le tout chez Présence Africaine, en 1966. Il découvre le Brésil et participe à plusieurs colloques dont un à Cuba. Il reçoit un disque sur lesquels Senghor et Césaire, e.a. lui rendent hommage. Mais surtout il prend l’initiative, avec Aimé Césaire, de lancer une seconde anthologie de cent six poètes de la diaspora noire, incluant des auteurs sud-africains, surinamiens et brésiliens (numéro spécial de Présence Africaine), qui offrent une véritable « Nueva Soma de poesia del mundo négro » (anthologie de poésie du monde nègre). Damas établit des liens forts avec l’Amérique noire. En 1970, Damas est le premier de la génération « postcoloniale » à accepter la « Chair of Black Studies » à l’Université de Howard (où débuta aussi la future prix Nobel, Toni Morrison). Damas enseigne en anglais, et laisse à ses étudiantes, dont certaines vont devenir de grandes intellectuelles (Merle Hodge, Carole Boyce-Davies, Ellen Conroy-Kennedy), le souvenir d’un professeur chaleureux, qui les invitait à venir manger et boire « créole » chez Marietta, dans leur appartement à Washington. Petit à petit, sa santé se dégrade et bien qu’il lutte contre la maladie, il s’épuise de plus en plus. Un dernier discours public à Howard University, prononcé le 2 novembre 1977, montre Damas très affaibli encore en train de blaguer et de souhaiter bonne chance à la jeune génération de chercheurs qu’il trouve sérieuse et pleine d’espérance quant à la « torche de résine » qu’il a allumée avec ses pairs, Mercer Cook, Carter Woodson, Langston Hughes, Senghor et Césaire.
1978. Sa mort au début de l’année laisse une œuvre inachevée dont on peut espérer, avec l’élan du Centenaire, voir enfin quelques-unes des étapes révélées. Car, comme Fanon, mort aux Etats-Unis, Damas a contre lui une vie trop courte. « Vicious modernist » au même titre que son ami Claude McKay, rappeur rimant « racaille » et « négraille », qui retentissent encore à l’aune de ce nouveau siècle secoué d’émeutes raciales, il était assurément un « poète maudit ». Elidé des biographies de Langston Hughes, de Robert Desnos, chichement évoqué dans celles de Senghor et de Césaire, l’enfant interloqué de Cayenne, l’artiste interpellé pour ses positions inadmissibles à l’époque de la décolonisation et de la départementalisation laisse une œuvre frappée de malédiction. Interdite et mal gérée après sa mort, sa poésie résonne pourtant de l’espoir d’une souvenance :
Si demain
les fantômes nous laissaient
face à face
un instant
l’instant de sentir ton cœur battre un instant
ton cœur battre un instant ton cœur battre
au rythme éperdument
éperdument vrai
du mien (Black-Label)
Kathleen M. Gyssels, Université d’Anvers et de Gand.
Auteure de ‘Black-Label’ ou les déboires antillo-guyanaises (sous presse) et d’une traduction intégrale de Black-Label en anglais (avec Femi Ojo-Ade et Christine Pagnoulle) (sous presse)
Cayenne 1927
A LA MEMOIRE DE Q. M.
accoudés au désir de la veille
insatisfait
d’où venait l’encens
sporadiquement têtu la marée étaient
basse
tout vol de flamants sans importance
et
la voix du phare à
des milles plus forte que l’incendie crépusculaire des
palétuviers
longtemps tes mains s’époumonneront à rompre
avec tout calcul
avec
les heures qui sont en moi
au bout desquelles nous étions
deux citrons pressés
contre l’éxagéra-
tion
de la servilité du sable
des amandiers de
l’anse
des moustiques des cra-
pauds-bœufs
des lucioles qui ne comprenaient pas
la démonstration
j’ai donné des années d’efforts
de l’épaisseur verticale
de
toutes les tours eiffels
Léon Damas
[1] « Solde », qui avec « Hoquet » et « Ils ont » figure parmi les plus célèbres, les plus souvent repris dans des anthologies ou traduits en ligne.
[2] Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Paris, Seuil, 1952. A part une majuscule à Noir, Blanc, Nègre, rien ne changea entre l’article livré à Esprit et le cinquième chapitre de son essai qui fera date.
[3] Lilyan Kesteloot, Les Ecrivains noirs de langue française, Naissance d’une littérature, Bruxelles, Université Libre de Bruxelles, Institut de Sociologie, Solvay, 1963.
[4] Ce vaste arrière-pays de macumba et d’orishas lui sera révélé par sa seconde épouse, Marietta Campos, brésilienne avec qui il s’installe à Washington. Voir Kathleen Gyssels, « Retours de Guyane: Leon Damas et Albert Helman face à l'avenir des Guyanes », in Identities in Process: Studies in Comparative Literature, Edouardo F. Coutinho, Eduardo (dir.), Rio de Janeiro, Aeroplano, 2009, p.403-415.
[5] Voir Christian Filostrat, Negritude Agonistes, Assimilation against Nationalism in the French-speaking Caribbean and Guyane, New Jersey, African Homestead Legacy, 2008, p. 139.
[6] Colette Seghers, Pierre Seghers, un homme couvert de noms, 1981, Paris, Seghers, 2006.
[7] Veillées noires, Stock, 1943, est un recueil de contes afro-guyanais. La réédition chez Leméac, à Ottawa, annonce en note liminaire tous les ouvrages que Damas avait encore sur la sellette.
[8] L.S. Senghor, 1945.