Peut-on comprendre les raisons de l'abstention?
Devant l'ampleur du phénomène de montée de l'abstention ou du vote blanc qui se dessine dans l'entre-deux tours de l'élection présidentielle, Esprit a jugé intéressant de publier le texte ci-dessous, qui tente d'expliquer certains des arguments avancés par ces électeurs qui refusent de choisir entre les deux candidats. Expliquer n'est pas justifier, et la revue Esprit a par ailleurs pris position clairement contre le "ni-ni", et en faveur du vote Macron.
Le discours ambiant oppose la nécessité de conjurer le désastre qu’incarne Marine Le Pen à la réticence affichée par certains quant au vote Emmanuel Macron. Contre cette tendance un brin moralisatrice, il s’agirait d’attirer l’attention des enthousiastes comme des résignés sur les raisons qu’avancent ceux qui hésitent à prendre part au second tour.
Qui sont celles et ceux qui tergiversent, et que pensent-ils ? Si l’on prend le spectre politique « institutionnel », on les retrouve essentiellement aux deux bords intérieurs de ce que l’on désigne usuellement du terme d’« extrêmes » : à droite, chez les électeurs de Fillon ou de Dupont-Aignant ; à gauche chez ceux de Poutou ou Mélenchon. Nous nous intéressons uniquement ici au « cas » que représentent ces derniers. On a beaucoup glosé sur le refus de Jean-Luc Mélenchon de donner une consigne de vote en faveur de Macron après l’annonce des résultats du premier tour – inclination paradoxalement très répandue chez celles et ceux qui considèrent le candidat défait à la présidence comme un dirigeant autoritaire. Le journal Libération a d’ailleurs consacré un article à l’appel à l’abstention ou au vote blanc porté par des « insoumis » (notamment sur les réseaux sociaux), au moment où ces derniers étaient appelés à se prononcer sur l’orientation de leur mouvement concernant le second tour.
Il faut comprendre le contexte dans lequel de telles inclinations prennent racine. La crise d’identité que traverse le parti socialiste depuis sinon le tournant de la rigueur de 1983, du moins les cinq dernières années, a conduit à une polarisation de son électorat traditionnel (la « gauche ») entre les partisans d’un blairisme à la Française et ceux qui maintiennent des revendications historiquement portées par ce que l’on a appelé le « mouvement ouvrier ». Cette polarisation, que traduit en partie le très faible score obtenu par le candidat désigné lors de la primaire socialiste, a pu notamment être observée à l’occasion du référendum sur le Traité constitutionnel européen de 2005, et lors des mobilisations contre la loi travail de 2016. Lors du premier, la gauche s’est divisée entre les partisans d’un dépassement rapide de la forme nationale de souveraineté économique des pays européens et ceux qui souhaitaient conditionner ce dépassement à une intégration des systèmes sociaux des pays membres. Lors du second, les promoteurs d’une flexibilisation des parcours professionnel et d’un assouplissement du droit du travail au nom de la lutte contre le chômage se sont confrontés à ceux qui y voyaient une précarisation des salariés marquant le refus de remettre en cause les bienfaits supposés de certains mécanismes constitutifs du capitalisme.
Mais il s’agit ici d’un second tour entre Le Pen et Macron, et non entre ce dernier et Mélenchon. Cette configuration étant donnée, on peut regrouper les arguments des (présumés) abstentionnistes « de gauche » en trois catégories. Une première considère l’extrême-droite comme une diversion détournant ceux qui s’y opposent de leurs préoccupations « véritables ». On retrouve ce type d’argument dans la dénonciation, très présente au sein de la jeunesse, d’un « chantage à l’extrême droite » : la nécessité de faire barrage à ce dernier y étant présentée comme version sophistiquée du TINA thatchérien. « Macron ou le chaos, sans moi », en somme. À l’extrême-droite le rôle d’épouvantail ; à eux celui d’idiots utiles. Dans le fond, ce sont ici les institutions de la Ve République qui sont visées : régime présidentiel, scrutin majoritaire à deux tours. On comprend dès lors que les électeurs de Mélenchon, après avoir adhéré à une campagne ayant mis en avant la nécessité de profondes transformations institutionnelles, ne soient guère enclins à « jouer le jeu » dont ils se défient.
Une deuxième, peut-être la plus répandue, consiste à présenter la candidature d’Emmanuel Macron comme « n’étant pas de gauche », ce qui rend impossible le soutien à ce dernier, y compris dans une situation qui le trouve opposé à la candidate du Front national. Ici l’argument peut se formuler ainsi: « on ne peut pas lutter contre l’extrême-droite avec n’importe qui, et surtout pas avec ceux dont l’action aboutit à la renforcer ». Ce discours présente l’extrême droite comme un sous-produit des dynamiques de séparation et d’exclusion à l’œuvre dans le capitalisme et des affects tristes qui en résultent (nostalgie de l’ordre, de l’unité). De ce point de vue, la lutte contre l’extrême-droite passe par le renforcement d’une alternative « de gauche » aux politiques menées. Il apparaît alors préférable d’affaiblir Macron, tout en espérant son élection. Faire le Roi nu, donc. Et compter qu’on disposera d’une force supérieure à celle que porte Le Pen pour le contester.
Une troisième, enfin, considère le champ politique traditionnel et l’action institutionnelle comme structurellement incapables de conjurer la menace que fait peser l’extrême-droite sur la société. C’est notamment l’hypothèse avancée par les courants anarchistes et autonomes dont les idées irriguent une part croissante de la jeunesse – que l’on pense aux ouvrages du Comité invisible, à la place occupée par Giorgio Agamben dans les débats philosophiques, à l’intérêt médiatique suscité par les Zad ou à l’émergence d’un « cortège de tête » à l’avant de manifestation à Paris et en province, trop vite ramenée à la figure dépolitisée du « black bloc ». Pour ces derniers, l’extrême droite doit être combattue sans que ce combat ne nécessite d’être médié par le champ politique – argument auquel peut être rattaché toute une gamme de pratiques, de l’éducation populaire au combat de rue. C’est ici la possibilité même de l’existence d’un « bon gouvernement » qui est en cause, soit le caractère désirable d’un pouvoir constituant émanant de la souveraineté populaire. Ces positions et les pratiques d’abstention revendiquée qu’elles impliquent nous rappellent l’existence, y compris à gauche, d’une défiance vis-à-vis de la politique comme activité distincte, ou du moins d’un désintérêt qui gagnerait à être mieux appréhendé.
Ainsi, le « ni-ni » de gauche interroge les formes de pratiques et d’institutions politiques expérimentables, la nature des liens qui unissent le capitalisme aux divers avatars du fascisme ou de la pensée réactionnaire et les formes d’égalité que devrait promouvoir une politique qui se veut progressiste. De manière plus concrète et conjoncturelle il questionne la place que chacun est disposé à laisser au calcul rationnel. Ce dernier point est souvent mis en avant par ceux qui voient dans le retour au pouvoir de l’ancien ministre le développement continué d’une raison gestionnaire, le véhicule d’une rationalité instrumentale détachée de toute valeur autre que la mesure de l’efficacité ou la mise en place des conditions de l’échange marchand. Enfin, le taux d’abstention enregistré dès le premier tour et le caractère affirmatif donné à ce geste par un nombre croissant de personnes invitent à penser les conséquences de la préférence pour la gouvernance et l’association du libéralisme économique à des politiques sécuritaires. La volonté affichée dans le programme d’En marche ! de créer 10 000 postes de policier et 15 000 places de prison, ou celle annoncée d’un gouvernement « par ordonnance » les conforte dans cette idée. Envisagée sous cet angle, l’élection probable d’Emmanuel Macron le 7 mai prochain laisse ouvertes, on le voit, de nombreuses questions.