Droits de l'homme au Maroc

Les combats de Christine Daure-Serfaty (1926-2014)


Nul n'a oublié l'image d'Abraham Serfaty sortant de la carlingue d'un avion, le 13 septembre 1991, bras droit appuyé sur une canne anglaise, poing gauche levé : le vieux militant venait d'être extrait de sa prison le matin même et expulsé du Maroc comme… Brésilien. Il est décédé à Marrakech en 2010. Celle qui n'a cessé de lutter, à ses côtés, pour l'avènement d'un Maroc démocratique et populaire, Christine Daure-Serfaty, vient de disparaître à son tour, le 28 mai dernier. Il vaut la peine de se souvenir de ce que furent leur combats.

 

Fille du physicien Pierre Daure, recteur de l'université de Caen révoqué par Vichy parce qu'hostile à la collaboration, premier préfet nommé, le 10 juillet 1944, par le général de Gaulle dans le premier département libéré, Christine avait grandi dans la résistance à l'ordre pétainiste comme elle devait s'opposer, plus tard, à celui de la France coloniale et, plus continûment ensuite, à celui d'autres pays devenus indépendants. "Résister"devintson intime règle d'or comme l'indignation ou le devoir de mémoire le sont aujourd'hui pour d'autres. Son éducation protestante n'a pas été sans laisser des traces et elle a pu être marquée par la figure tutélaire de Marie Durand (1712-1776), jeune huguenote, incarcérée 38 ans à la Tour de Constance et qui avait gravé justement ce verbe sur la margelle de sa prison : même esprit d'irréductible insoumission.

 

Lors de la guerre d'indépendance algérienne, cacher un cadre du FLN était pour elle une manière de "réparer le mal fait à l'Algérie par la France colonisatrice". Arrivée à Tanger en 1963 pour y enseigner l'histoire-géo, elle aime d'emblée le Maroc et se montre soucieuse, là encore, de "réparer les malheurs de la colonisation toute récente", selon l'expression qui reviendra dans La Mémoire de l'autre, consciente que la coopération ne contribuait pas nécessairement à libérer ceux que l'on était venu "aider" et que les enseignants, parfois mieux formés, risquaient "d'empêcher leurs collègues 'autochtones' de donner leur mesure". Elle n'est investie alors que dans des activités syndicales dont elle contribue à dépasser le corporatisme, mais le contexte national de 1965 est terrifiant : émeutes de Casablanca sauvagement réprimées par Oufkir en mars, disparition de Ben Barka en octobre. Les forces de gauche développent un énorme travail de réflexion, que porte en particulier la revue politique et culturelle, Souffles, lancée par Abdellatif Laâbi en 1966. Abraham Serfaty y écrit de nombreux articles où il s'affirme inséparablement, marocain, marxiste, juif antisioniste… La répression s'abat très vite sur ce groupe avec l'arrestation de Laâbi. Abraham lui-même est appréhendé une première fois, torturé, relâché. Il comprend que pour continuer la lutte révolutionnaire et organiser des forces populaires, il lui faut plonger dans la clandestinité.

 

Christine avait été nommée dans un lycée de Casablanca en 1970 : lorsqu'il lui fut demandé d'héberger un militant marocain recherché par la police, elle accepta sans sourciller. Comme une évidence. Refuser, c'était "accepter les procès d'opinion, les polices, les tortures et les morts ; c'était accepter qu'on arrête mon père (…) La seule chose qui comptait, c'était de dire non à ces polices-là, d'être du côté de ceux qui avaient caché mon père, de rendre, d'une certaine manière, à d'autres, ce que d'autres avaient fait pour mon père". Héritage, dette, réparation, tout cela inextricablement lié. Elle ignorait jusqu'au nom d'Abraham Serfaty et elle allait apprendre, petit à petit, la dangerosité du combat de ces Marocains opposés au roi Hassan II. Elle se préoccupe sans relâche de rechercher et diversifier des planques pour les camarades, d'assurer la logistique quotidienne (nourriture, convoyages, confection de faux papiers, pseudo, teinture de cheveux, transmissions de courriers, changement régulier des serrures, codages des rendez-vous, etc.). Mais le mouvement marxiste-léniniste, Ilal Amam (En avant!), en dépit de son caractère non violent, récusant tout "terrorisme", dirait-on aujourd'hui, fut impitoyablement réprimé : 55 de ses membres furent bientôt arrêtés et jugés, en 1973, et Abraham, condamné, par contumace, à la perpétuité. Il n'échappa pas longtemps aux mailles du filet. Appréhendé l'année suivante, il passe par le redoutable Derb Moulay Cherif où il est torturé avant d'être incarcéré à la Centrale de Kénitra. Il aurait peut-être disparu, comme Abdellatif Zéroual et beaucoup d'autres, sans que nul ne s'en émeuve, si Christine Daure n'avait pu immédiatement faire connaître son enlèvement. Arrêtée à son tour, gardée à vue, interrogée pendant des mois, elle est expulsée en 1976.

 

Lors du procès, en 1977, des militantsd'Ilal Amam, trente siècles de prison sont requis ! La perpétuité est confirmée à Serfaty, assortie de l'accusation de trahison : tous payaient, en particulier, leurs positions sur la question du Sahara occidental.

 

De Paris, Christine Daure ne va cesser d'alerter l'opinion et les autorités, de créer, avec d'autres, un journal qui dénonce la répression, recense les multiples atteintes aux droits de l'homme, signale les disparitions ; elle invente ses fidélités en multipliant coups médiatiques et campagnes de soutien. Elle ne défend pas le seul Abraham mais tous les prisonniers politiques, de quelque bord qu'ils soient. Grâce à l'intervention de Danielle Mitterrand auprès d'Hassan II, celui-ci lui concède, en 1981, la permission de retourner au Maroc rendre visite à Abraham… à condition de l'épouser ! Ce qu'elle accomplit, derrière les barreaux, avec l'aide d'un rabbin libéral, puisque le mariage civil n'existe pas pour les sujets marocains.

 

Encouragée par Abraham, elle va continuer son engagement par l'écriture. Sous le pseudonyme de Claude Ariam (car il ne faut pas s'aliéner le droit acquis de se rendre périodiquement à la prison de Kénitra), elle fait paraître à la Découverte, en 1986, ses Rencontres avec le Maroc.Ses investigations se poursuivent : d'effrayantes nouvelles lui parviennent de bagnes encore ignorés ou tus, et il lui faut en dévoiler l'existence, mettre cela au grand jour. Ainsi, grâce aux efforts conjugués de Gilles Perrault et d'Edwy Plenel, Notre ami le roi sort en 1990 chez Gallimard : il provoque un véritable tsunami politique, non seulement dans les relations franco-marocaines, mais au Maroc même puisqu'y est mis à plat le système hassanien, un pouvoir discrétionnaire, fait de cynisme et d'un impitoyable dosage de terreur et de corruption. A cette fin, sont dénoncés aussi bien les fraudes électorales et les scandales étouffés que le sort des détenus ou des rayés de la carte des vivants : les disparus sahraouis, les morts-vivants de Tazmamart, les militaires mutins emmurés de Kalaât M'gouna, l'épouse et les enfants Oufkir ainsi que leur calvaire.

 

L'esprit de résistance, protestant ou laïque, pouvait relever de l'héritage, du patrimoine culturel de Christine, les événements lui tenir lieu de maître intérieur, au nom d'une hospitalité au fortuit qui l'habitait depuis toujours. Choisit-on au fond son combat ? Les circonstances ne nous mènent-elles pas là où, chacun, en conscience, acquiesce ou se dérobe ? Mais lui appartient en propre cet inlassable souci de les défendre tous, qu'ils soient militaires, compromis dans les deux tentatives de coups d'Etat (Skhirat, 1971 ; attentat contre le Boeing royal, 1972), qu'ils soient apparentés au général honni, qu'ils soient courtisans ou hommes d'affaires déchus. Pour elle, les droits de l'homme étaient indivisibles, inaliénables, universels : il fallait en tirer les conséquences mais pareille vision des choses n'était pas communément partagée dans les milieux où l'on se berçait de ces paroles révérencielles. Notre ami le Roi a servi de catalyseur ; le brûlot de Perrault avait cité Tazmamart et cela avait été comme un acte de naissance pour ce lieu qui n'existait sur aucune carte officielle, qui était alors encore à localiser. Cela devait entraîner, grâce aussi au combat d'associations marocaines, aux alertes des Comités de lutte contre la répression en France, ou de rares gouvernements étrangers, la libération des prisonniers qui étaient parvenus à survivre après 18 ans d'obscurité complète, sans le moindre contact avec l'extérieur. Le bagne fut détruit, aucun vestige ne devait en subsister.

 

Mais pour honorer les morts et les rescapés, pour que cette nuit hallucinante ne tombe pas dans l'oubli, Christine Daure-Serfaty s'est attelée à décliner la triste identité du bagne, ses signes particuliers, à déchiffrer humblement, à oser contourner, dévisager, épeler ces syllabes, assonancées, d'amertume et de mort. Servie par ses talents d'écrivaine, une écriture blanche, délibérément référentielle, elle exploita les bouts de lettres qui avaient franchi les grands murs au prix d'exploits inouïs et de paiements exorbitants et qui lui étaient parvenus chez elle, avenue de Choisy. Ce fut Tazmamart, une prison de la mort au Maroc (Stock, 1992). La descente aux enfers était restituée, la mémoire collective sauvegardée. Pour les mêmes raisons, et victimes d'une situation similaire, Soha Béchara et Cosette Ibrahim viennent de reconstruire dans La Fenêtre (Elyzad, 2014) le passé honteux du camp de Khiam, symbole et stigmate de l'occupation israélienne du Sud Liban pendant vingt-deux ans (1978-2000) où des milliers d'hommes et de femmes furent détenus dans des conditions d'une extrême dureté et en violation de tous les droits humains, là aussi. Pour l'effacer, l'aviation israélienne l'avait bombardé dès les premiers jours de la guerre israélienne au Liban en juillet 2006.

 

Deux autres récits engagés de cette pasionaria retiennent l'attention. Le premier, La Mémoire de l'autre (Stock, 1993), fut écrit dans le sillage de la libération d'Abraham. Réunis à Paris, ils n'en continuèrent pas moins la lutte ensemble et, entre deux meetings, acceptèrent d'écrire, sur un même canevas chronologique, leur autobiographie, selon le dispositif de leurs histoires croisées ; le tempo y est différent, le regard autre. Une source d'informations précieuses, longtemps tenues discrètes pour ne compromettre personne, nous est donnée là ainsi qu'une réflexion sur l'aventure militante qui les scinda et souda. Le second, Lettre du Maroc (Stock, 2000), se situe, lui, après leur retour au Maroc, soit après 8 ans de bannissement qui faisaient suite à 17 ans de prison, lorsqu'ils bénéficièrent, un certain 30 septembre 1999, d'un des premiers gestes de Mohammed VI.

 

Dans l'euphorie du rêve exaucé et des espoirs suscités par l'avènement du nouveau règne, Christine put paraître à certains trop optimiste, croire à un aggiornamento plus décisif dans le sens de la modernité et de la démocratie ; aux yeux de ses anciens compagnons de route, Abraham fut parfois jugé utopique, sentimental, moins critique que par le passé, déconnecté aussi des réalités marocaines. Cela engendra des polémiques dans la gauche radicale, voire des ruptures. Ce que l'on retiendra néanmoins c'est que, restée indéfectiblement fidèle à ses idéaux, infiniment présente au présent, Christine Daure-Serfaty sut toujours discerner quand il fallait dire oui, quand il fallait dire non, quoi qu'il en coûte, en vraie résistante.

 

Michèle Faÿ