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L’histoire s’est remise en marche du Maroc à l’Égypte

décembre 2011

Après les États colonisateurs sont venus les États autoritaires, qui garantissaient la stabilité des pays nouvellement indépendants aux yeux des anciennes métropoles. Aujourd’hui, les peuples ont repris leur histoire en main ; les cartes sont rebattues, et même les pays qui n’ont pas connu de soulèvements récents (Algérie, Maroc) ne sont pas sortis indemnes de ce grand bouleversement.

Depuis décembre 2010, le bien nommé « printemps arabe » secoue une région qui avait sombré dans une stagnation « brejnévienne ». On aurait certes tort d’oublier le « printemps » que la Tunisie et l’Algérie avaient traversé, il y a vingt ans, au tournant des années 1990, car il avait fait naître de réels espoirs de démocratisation. Mais les deux épisodes s’étaient cruellement terminés : par un violent conflit civil en Algérie, qui dura près de dix années, et par une plongée dans un autoritarisme policier inédit en Tunisie. Dix ans plus tard, le Maroc a connu à son tour une réelle libéralisation, faite d’une « alternance politique octroyée » par Hassan II, et d’une succession dynastique aux accents modernisateurs inédits.

Mais les événements américains du 11 septembre 2001 ont replongé le Maghreb, et le monde arabe en général, dans une décennie noire où les signes d’ouverture se sont progressivement éteints. La « guerre mondiale contre le terrorisme », lancée par les États-Unis, a octroyé aux dirigeants de la région un blanc-seing pour en finir avec « l’hydre islamiste ». Au nom de la lutte contre les djihadistes, l’ouverture politique, un temps espérée, s’est réduite à la portion congrue, même si quelques espaces de liberté ont perduré dans les médias. Car ces dix ans de stagnation se sont déroulés dans l’étrange contexte d’une ouverture inédite aux vents de la mondialisation médiatique, portée par l’internet, les télévisions satellitaires et la téléphonie mobile. Les États autoritaires ont perdu le monopole de l’information au sein de leurs sociétés nationales, au profit des médias occidentaux et des médias arabes du Golfe, puis d’une production endogène d’informations inédites (notamment grâce à Youtube et aux réseaux sociaux).

Mais la stagnation dominait, seulement interrompue par le bruit des attentats djihadistes, parfois spectaculaires, comme à Djerba, Casablanca ou Madrid, et par le faux suspens des élections présidentielles et législatives, qui ne menacèrent jamais les pouvoirs en place, grâce à la corruption et aux manipulations électorales. Le Maghreb avait d’ailleurs progressivement disparu des écrans et des médias européens au cours de cette première décennie du siècle, à l’exception des manifestations touristiques. L’évocation de la région se faisait très pudique, lors des échéances électorales par exemple, tant cette stagnation avait fini par susciter un malaise général. En France, la diminution de la pagination consacrée au Maghreb dans la presse nationale fut spectaculaire jusqu’à l’hiver 2011.

Au Proche-Orient, la tragédie irakienne soulignant les dangers d’une démocratisation au forceps, « l’état de siège » pouvait apparaître comme l’ordinaire des peuples des républiques arabes (Algérie depuis 1992, Syrie depuis 1963, Égypte depuis 1981), et l’ordre théocratique celui des monarchies arabes.

En 2007-2008, l’Union pour la Méditerranée remit un temps la rive sud de la Méditerranée sur le devant de l’actualité politique, au prix de la réintégration diplomatique des dirigeants libyens et syriens. Mais la crise financière mondiale qui éclata à l’été 2008 renvoya ce projet à plus tard, l’urgence étant désormais de sauver la finance et la croissance dans les vieux pays industriels. Personne n’imaginait alors que la crise mondiale allait jeter les peuples arabes et maghrébins dans leurs derniers retranchements, face à des dictatures immobiles et privées d’oxygène. Trente mois s’écoulèrent entre le sommet de Paris de l’Union pour la Méditerranée, et l’explosion politique qui fit chuter en un mois le président Ben Ali.

Après un long demi-siècle d’indépendance des États, et dix années de luttes antiterroristes exacerbées, l’histoire s’est remise en marche en Afrique du Nord et au Moyen-Orient.

Un coup de tonnerre dans un ciel serein ?

La grande crise

Au lendemain de la Grande Guerre, la carte redessinée de l’Europe s’est couverte de démocraties et/ou de régimes républicains. Partout se sont édifiés, sur les ruines des empires disparus, des régimes politiques nouveaux, à l’imitation des puissances victorieuses. Pourtant, dix ans plus tard, à la suite de crises économiques extrêmement violentes (1921-1923-1929), la quasi-totalité des pays européens est repassée dans le camp des régimes autoritaires. Jusqu’à preuve du contraire, la crise mondiale de 2008 n’a pas fait à ce jour régresser le nombre des démocraties, lesquelles ont trouvé – non sans risques… – les accommodements nécessaires. En revanche, les régimes autoritaires du monde arabe, n’ayant pas de comptes à rendre à leurs peuples, ont joué la carte de l’immobilisme et de la répression. Mal leur en a pris, car la crise rendait la situation des classes moyennes et des régions pauvres insupportable.

Au Maghreb, dont les économies sont particulièrement extraverties, la baisse concomitante de tous les revenus (émigration, transferts monétaires des émigrés, tourisme, investissements extérieurs, exportations, etc.) a rendu la situation sociale d’autant plus explosive que les perspectives politiques étaient nulles.

Le blocage politique

Dans la plupart des pays de la région – hors les monarchies –, les chefs d’État en place élaboraient une succession familiale que le président syrien Hafez el Assad avait inventée. En Égypte, Moubarak avait préparé, contre l’avis de ses généraux, l’avènement de son fils Gamal. En Libye, Khadafi préparait le terrain à Saif-el-Islam. En Algérie, on évoquait – contre l’avis des généraux – le frère d’Abdelaziz Bouteflika, et en Tunisie, tout le monde redoutait l’avènement de la terrible Leila Trabelsi, l’épouse de Ben Ali. Ces successions familiales annoncées, au sein de républiques militaires, heurtaient la population et les appareils d’État.

D’autant qu’à l’exception des monarchies, d’autres modèles régionaux étaient en cours d’expérimentation. En Turquie, l’Akp, le parti islamiste de la Justice et du Développement, a été élu démocratiquement en 2002 contre l’avis de l’état-major militaire. Puis il a été réélu et s’est imposé à l’armée kémaliste. En Irak – pays arabe – après la guerre, les élections législatives ont porté à la tête de l’État des représentants de la majorité chiite, une première. Et dans les territoires occupés, l’Olp a perdu dans les urnes son monopole et sa majorité au profit des islamistes du Hamas.

En dehors de la région, les Arabes ont suivi sur Al-Jezira la révolution avortée de Téhéran contre les mollahs (2009), puis ils ont assisté à la chute électorale de Gbagbo en Côte d’Ivoire et à l’alternance politique en Guinée (automne 2010), après plus de cinquante ans de dictature. À cette date, le monde arabe est la seule et dernière région du monde à n’avoir jamais connu de révolution populaire et démocratique, luttes de libération anticoloniale exceptées (mais la lutte était alors menée contre un ennemi « extérieur »). Jamais un chef d’État arabe n’avait été renversé par son peuple. La tentative de révolution islamique avait échoué en Algérie, et aucun régime n’était prêt à faire de concessions politiques et législatives.

Partout, la « pratique électorale » des États autoritaires s’était perfectionnée. Les États concédaient l’élection d’opposants, mais dans des conditions restrictives, et souvent pour donner le change aux partenaires occidentaux. Jordaniens, Marocains et Égyptiens ont élu quelques opposants islamistes, mais sans influence sur le fonctionnement de l’État. Même la Tunisie du président Ben Ali a toléré l’existence de microformations d’opposition légale, mais ces faire-valoir ne remettaient pas en cause la toute-puissance de la présidence. Partout, les présidents étaient réélus avec des scores brejnéviens, généralement plus de 90 % des voix.

Ce blocage politique régional ne souffrant pas d’exception, les peuples de la région se sont réfugiés dans l’abstentionnisme, lui-même maquillé lors des résultats électoraux. D’après des sources convergentes, le taux de participation réel des citoyens électeurs ne dépassait pas 13 ou 15 % du corps électoral potentiel en Égypte, en Syrie, comme au Maghreb (l’équivalent de la clientèle étatique). À cette aune, le taux de 50 % de participation en Irak en 2005 était inédit dans la région. Le blocage politique général avait donc pour principale conséquence de soustraire les citoyens à une sphère publique totalement autonome.

La décennie terrible

Dans ce contexte de dépolitisation apparente et de repli sur la sphère identitaire et religieuse, la « guerre au terrorisme » des années 2000 a aggravé la situation des peuples de la région. En Algérie, la sortie de la guerre civile, qui fut particulièrement cruelle, ne s’est pas traduite par un regain de vie politique. Les Algériens, grands adeptes des affaires publiques, n’ont pas pu s’adonner à leur passion, à l’exception du libre commentaire et de la presse d’opinion. Le président Bouteflika a été élu, puis réélu deux fois, à la tête de l’État, mais les Algériens, une fois la concorde civile et la réconciliation nationale votées, ont été privés d’une citoyenneté active. Cette déception s’est traduite en Kabylie en 2001 par une véritable insurrection citoyenne, suivie d’une décomposition politique et morale inédite.

Pourtant, le président Bouteflika n’a jamais eu à se justifier sur la scène internationale, ses partenaires occidentaux lui étant reconnaissants d’avoir épargné à l’Algérie une « république islamique ». Durant les années 2000, l’Algérie est un bon soldat de la lutte antiterroriste. D’autant que la persistance d’un terrorisme de basse intensité en Algérie, avec des extensions inédites au Sahel (par le biais d’Aqmi, Al-Qaida au Maghreb islamique), a joué en faveur de la glaciation politique interne. La même chose est advenue en Tunisie, au Maroc, en Libye ou en Égypte, dont il était attendu qu’ils coopèrent à la lutte contre le djihadisme international. Pendant dix ans, tout discours suggérant que le serpent se mordait la queue, puisque la répression nourrissait le terrorisme qu’elle était censée combattre, valait soupçon de complaisance envers une idéologie considérée comme mortifère.

Les États de la région ont très bien compris le message, et ont usé de leur nouvelle « liberté ». Kadhafi en a profité pour se réinsérer sur la scène diplomatique, en échange de ses engagements anti-djihadistes. Les Saoudiens, après des décennies d’aide financière, matérielle et morale au wahhabisme international, ont endossé l’habit d’une répression d’autant plus implacable que quatorze des dix-neuf pilotes du 11 septembre étaient saoudiens. Le président Ben Ali a usé et abusé de sa « liberté » pour museler des élites et une opinion publique parmi les plus éduquées de la région, à la suite de l’attentat contre la synagogue de Djerba en 2002. Le président égyptien s’est chargé de neutraliser la poudrière égyptienne qu’il avait tant contribué à susciter, en détournant l’agent public et en laissant la démographie déraper. Sa mission consistait à écraser les velléités djihadistes, et à tenir les Frères musulmans à l’écart du pouvoir. Quant aux dirigeants du Maroc, ils se sont crus autorisés, après les attentats de Casablanca (2003) et Madrid (2004), à engager une lutte antiterroriste si musclée qu’elle s’est déployée au détriment de libertés publiques à peine conquises (ainsi de la liberté de presse).

Les partenaires européens et américains, si soucieux des progrès de la démocratie dans le monde, ont accepté que le monde arabe constitue une vaste zone de non-droit. En échange de leur coopération, les chefs d’État avaient carte blanche pour diriger leurs peuples, et proroger le compromis négocié lors des indépendances : l’indépendance de l’État en échange de la pérennité du contrôle de la population, transféré des autorités coloniales aux nouvelles autorités étatiques nationales. Ce qui était valable au nom de la lutte anticommuniste dans les années 1960, l’est subrepticement devenu au nom de la lutte contre le djihadisme.

Une dynamique régionale inédite entraîne le monde arabe

Les événements qui secouent le monde arabe depuis l’hiver 2010-2011 sont nés au Maghreb. Depuis la chute du président Ben Ali, le monde arabe a connu un effet domino qui a ébranlé tous les pouvoirs de la région. Du Maroc au Bahreïn, tous les États sont, ou ont été, soumis à des pressions de la rue, en faveur d’une ouverture et d’une démocratisation réelles, quitte à en passer par une révolution. Or les États de la région partagent une caractéristique commune, la nature clanico-familiale des structures de pouvoir et des appareils de commandements (qu’ils soient monarchiques, militaires ou religieux).

Partout règnent sur les États des groupes restreints, unis par les liens du sang (Arabie Saoudite), confessionnels (Syrie), tribaux (Irak sous Saddam) ou institutionnels (armée égyptienne, parti/mafia en Tunisie), les uns n’excluant pas les autres. Au sommet de l’État, une famille occupe généralement les postes clefs, notamment dans les domaines sécuritaire et économique, ce qui est particulièrement hermétique à toute évolution démocratique.

La remise en cause de cette structure de pouvoir a débuté en Tunisie, à l’initiative de populations pauvres et provinciales du Sud, avant de gagner les élites des grandes villes et de la capitale. Il n’est pas fortuit que ce pays, marqué du double sceau du républicanisme français et du bourguibisme, ait été aux origines de la nouvelle vague révolutionnaire. La Tunisie bénéficie d’une des structures éducatives les plus efficaces de la région, et le caractère plus qu’ailleurs bilingue de l’éducation tunisienne offre à ses habitants des modèles et des perspectives que n’ont pas, ou n’ont plus, d’autres peuples de la région.

Les élites tunisiennes, qui sont parvenues à arracher l’indépendance nationale par la politique plus que par la violence, et au nom desquelles le président Bourguiba a opéré une première révolution en 1957 (abolition de la monarchie, retrait du religieux, octroi de droits aux femmes et réforme scolaire), ont créé un climat que vingt-trois ans de répression policière et d’affairisme mafieux n’ont pu totalement éliminer.

C’est sous la présidence Ben Ali, et en réponse à la menace intégriste, que l’intellectuel Mohamed Charfi a réformé l’enseignement en 1994, à rebours des réformes démagogiques d’arabisation des années 1970, afin de réintroduire des éléments de pensée critique. Cette jeunesse mieux éduquée qu’ailleurs, en dépit (ou du fait ?) de sa pauvreté, et aiguillée dans de nombreuses familles par des parents humiliés, car ils avaient connu la liberté et les combats des années 1960-1970, a pris la tête d’un mouvement inédit de contestation qui a bravé l’autoritarisme, puis accompli une révolution, la première du monde arabe hors contexte colonial.

Ce soulèvement imprévisible a décristallisé le « glacis arabe ». Dès les premiers jours de janvier, ce qui pouvait apparaître comme une jacquerie ou des émeutes frumentaires a gagné les grandes villes d’Algérie. Des dérapages violents, doublés d’une répression sévère mais calculée, en sont rapidement venus à bout. Mais après la chute et la fuite du dictateur Ben Ali, le 14 janvier 2011, l’incendie se propage au Caire et à l’Égypte urbaine, puis à la péninsule arabique (Yémen et Bahreïn). À l’annonce du départ du raïs égyptien, le 11 février, la « révolution arabe », qui focalise des médias occidentaux stupéfaits, gagne la Libye, le Maroc, revient en Algérie, puis frappe la Syrie.

Dans chacun de ces pays, les modalités de la diffusion de ce « printemps des peuples », la nature des contestations et des blocages politiques locaux, mais aussi la capacité des États à manœuvrer, sont extrêmement inégales et variables. Pourtant, il apparaît très vite que des tabous ont irrémédiablement sauté. Le slogan tunisien « Dégage ! » fait florès, retournant pour la première fois la voix de la « rue arabe » contre l’ennemi intérieur, cet État qui enserre d’une main de fer les sociétés depuis les indépendances.

Des islamistes aux démocrates ?

Une des questions cruciales de ce printemps arabe tient à la résilience, ou à la non-résilience, de l’islam politique. Jusqu’à la veille des émeutes, la quasi-totalité des spécialistes de la région était focalisée, depuis plus de vingt ans, sur l’islam politique et ses multiples visages. Symétriquement, les États arabes et du Maghreb arguaient que leur politique sécuritaire visait à préserver leur société d’une révolution islamique, ou à défaut, du djihadisme. De ce point de vue, ils trouvaient un réconfort et une incitation à ces politiques dans l’attitude extrêmement conciliante des alliés occidentaux, lesquels refusaient d’admettre que la manière dont était conduite la lutte contre les islamismes avait pour corollaire l’écrasement des libertés publiques et privées (liberté d’expression, liberté religieuse, égalité des sexes, liberté d’entreprendre etc.).

Il ne s’agit pas ici de nier la menace récurrente du djihadisme, dont la guerre civile algérienne a été une des expressions les plus abouties, ni de nier la prévalence des idéologies islamistes dans de larges franges des opinions publiques de la région. Mais à force de souligner l’antagonisme frontal entre des États autoritaires et leurs oppositions islamistes, on oubliait qu’une grande partie des masses arabes et berbères était prise en otage par ces deux protagonistes. Aussi, quelle ne fut pas la surprise des spécialistes et des observateurs d’assister au surgissement politique d’une jeunesse armée de nouvelles technologies, de diplômés chômeurs et de « gueux », mais aussi d’intellectuels et de fonctionnaires moyens, réclamant à toute force la « fin de la dictature ». Persuadés d’incarner la vox populi, les cadres islamistes eux-mêmes furent dépassés. Il fut dès lors loisible de déclarer que l’islam politique avait vécu… et qu’il était compatible avec la démocratie. C’était aller un peu vite en besogne.

Dès qu’ils le purent, les mouvements islamistes tentèrent de prendre le train en marche, voire de reprendre l’initiative. Ce fut un peu trop tard en Tunisie, mais en Égypte, les Frères étaient à Tahrir. En Libye, ils ont pris le contrôle de certains groupes armés rebelles. Au Maroc, ils ont contribué à gonfler les cortèges dits du « 20 février », etc.

En Tunisie, depuis le retour savamment mis en scène du chef charismatique d’Ennahda, Rached Ghannouchi, les partis de l’opposition et les cadres du nouveau régime savent qu’ils doivent compter avec l’organisation. Après les élections du 23 octobre, le parti islamiste, qui proteste de son attachement à la révolution et à ses acquis, et se projette en Akp (le parti islamiste turc au pouvoir) local, est devenu la première force politique en Tunisie, rassemblant plus de 40 % des voix. Est-ce à dire que les islamistes, dans leurs différentes tendances, ont changé de programme, d’approche et d’objectif, depuis cette révolution inespérée ?

On peine à croire en une conversion aussi rapide. Non que les islamistes tiennent un double langage, comme il est souvent dit, mais l’expérience et la dureté de la répression les a poussés à la réflexion. Depuis le précédent iranien (1979), aucune révolution islamique ne s’est emparée du pouvoir d’État, et des dizaines de milliers d’islamistes sont morts de leur confrontation avec les États autoritaires. Seul le parti Akp, parvenu au pouvoir en 2002, a atteint son but, et de manière pacifique. Cette exemplarité turque est revendiquée par les islamistes marocains du Parti de la justice et du développement (Pjd), et plus récemment par Ennahda. Ce modèle risque de faire florès dans la région, poussé par la radicalisation des positions turques dans le conflit palestino-israélien, et la conquête par les urnes de la présidence turque.

Mais cette exemplarité n’est-elle pas une impasse ? À l’inverse des pays arabes, la Turquie a connu la révolution kémaliste qui a décapité le khalifat et instauré la laïcité (laquelle a cependant accompagné l’effondrement des communautés chrétiennes dans le pays1). La réforme de la société portée par Atatürk (égalité des femmes, réforme de l’alphabet et alphabétisation du peuple, européanisation vestimentaire, etc.) a été très brutale. En outre, la Turquie est devenue une puissance économique dont le niveau de vie est sans équivalent en Afrique du Nord. Autre divergence par rapport aux Turcs, les islamo-conservateurs arabes sont piégés par la sacralité de la langue arabe (dite « langue de la révélation »), un formidable obstacle à l’alphabétisation du peuple (qui supposerait l’adoption des langues nationales parlées), tout en poussant les franges extrêmes vers une orthodoxie qui rêve – in fine –, de charia et de khalifat.

Les partis islamistes actuels ont beau jeu de souligner la cupidité, l’immoralité et la corruption des élites en place, y trouvant un surcroît d’estime dans le peuple. Mais il est possible, face à des élites nouvelles et plus responsables, surtout si les islamistes se sentent en position de force – de ce point de vue, la puissance des Frères musulmans en Égypte est sans égale –, qu’ils reviennent à leurs vieux démons. Il est réconfortant, pour les tenants de la démocratisation, de constater la marginalisation des forces salafistes et la régression du wahhabisme. Mais rien n’indique encore, en 2011, que la « question islamiste » sera soluble dans un processus de démocratisation qui promet d’être long.

La chute de Ben Ali et de Kadhafi rebat les cartes régionales

La chute de ces deux hommes évacue d’un coup un demi-siècle d’histoire. Le colonel Kadhafi était le dernier nassérien au pouvoir, charriant les restes de l’arabisme des années 1960 et des combats de la guerre froide. Sa disparition, le 20 octobre 2011, projette la Libye dans le xxie siècle. Le général Ben Ali, officier d’état-major, formé à la fois par les Occidentaux (Saint-Cyr et West Point) et les Soviétiques (quand il était ambassadeur en Pologne), était aussi un survivant de la guerre froide. Mais il était surtout un acteur de l’aggiornamento auquel ont procédé les régimes autoritaires arabes en 1991, quand ils ont enfourché le cheval de la lutte contre l’islam révolutionnaire et le djihadisme international. Ben Ali, qui a quitté son pays le 14 janvier 2011, a été un « bon petit soldat » de cette guerre sans nom, grâce à laquelle il a tenu plus de vingt ans à la tête de la Tunisie.

Mais avec leur départ, les équilibres internes au Maghreb, héritages des dernières décennies, sont bouleversés. Depuis les années 1970 et le conflit au Sahara occidental, l’Algérie et la Libye soutenaient le Polisario (mouvement politique armé luttant contre l’annexion du Sahara occidental par le Maroc) dans sa lutte contre le Maroc, poussant le Maroc monarchiste et la République tunisienne dans une alliance durable. L’Égypte, initialement anti-impérialiste, et donc proche des deux premiers pays, s’est rapprochée des deux autres depuis Camp David et son alignement sur les États-Unis. Dans les circonstances nouvelles de 2011, les alliances et la géopolitique du Maghreb sont profondément bouleversées.

Durant la révolution tunisienne, il est probable que les officiers algériens aient vu d’un bon œil la montée en puissance de l’armée de ce pays, qui a fait basculer la prise de pouvoir. Pour le Maroc, à l’inverse, il s’agissait d’une mauvaise nouvelle, la Tunisie de Ben Ali ayant été perçue comme un modèle de gouvernance autoritaire, éradicatrice et développementaliste. Or la révolution et la rage des Tunisiens ont dévoilé une gouvernance mafieuse, la persistance d’un fort ancrage islamiste de l’opinion et les mensonges sur la réalité de la croissance. Cette situation invalide au Maroc la perspective d’une gouvernance similaire confiée au Parti authenticité et modernité (Pam), créé à dessein en 2009 par l’ami du roi Fouad Ali el Himma, et risque de discréditer le Maroc aux yeux des nouvelles autorités tunisiennes. Pourtant, les dirigeants algériens n’ont rien fait pour soutenir la jeune révolution et se rapprocher de la Tunisie, redoutant une contagion interne.

Mais entre un Maroc frileux, bientôt allié aux monarchies arabes au sein du Conseil de coopération du Golfe (été 2011), et la jeune démocratie tunisienne, les relations ont changé de nature. Sur ces entrefaites, la guerre révolutionnaire menée en Libye (février-octobre 2011) a un peu plus déstabilisé le Maghreb. Les autorités algériennes ont été dépassées par les événements, ne parvenant pas à comprendre que la défaite de Kadhafi devenait inéluctable grâce au soutien de l’Otan. Prise entre le marteau et l’enclume, la Tunisie parvint tant bien que mal à préserver son processus politique, alors que Kadhafi projetait vers son territoire des centaines de milliers de migrants, afin de la déstabiliser. L’Algérie, à l’inverse, ouvrait parcimonieusement son territoire à quelques réfugiés du régime libyen, notamment une partie de sa famille.

Dans ces conditions, les alliances anciennes ont été bouleversées, et les équilibres internes au Maghreb (2 + 2 face à une Mauritanie prise successivement sous l’aile de l’Algérie et du Maroc) sont à reconstruire. Après des décennies de suivisme vis-à-vis du Proche-Orient, les peuples du Maghreb ont repris leur histoire en main, s’offrant au passage le luxe d’impulser une révolte anti-autoritaire sans précédent à l’échelle du monde arabe.

Le feu sous la cendre en Algérie et au Maroc ?

Jusqu’à l’hiver 2011, l’Algérie et le Maroc, quoique dans des conditions fort différentes, parviennent à assurer l’apparence d’un statu quo interne. Car les vents de liberté en provenance de Tunisie n’ont pas épargné les deux voisins de l’Ouest. Dès les premiers jours de janvier 2011, l’Algérie est le théâtre d’émeutes urbaines. Puis, en février, un mouvement de contestation politique tente de s’implanter au cœur d’Alger. Il faudra que le gouvernement algérien use de son savoir-faire et puise dans ses milliards de pétrodollars pour éviter l’embrasement. Après plusieurs journées de contestation au printemps, conduites par certains mouvements politiques, puis par les étudiants, l’Algérie recouvre un semblant de calme. Mais les revendications se sont portées sur le terrain socio-économique, incitant le gouvernement à « lâcher » plusieurs dizaines de milliards de dollars à sa population. La mesure la plus emblématique a consisté à augmenter de moitié les salaires des fonctionnaires de police, avec effet rétroactif sur plusieurs années.

Par la suite, le président Abdelaziz Bouteflika, vieillissant et malade, a annoncé un processus de réforme constitutionnelle. Rideau de fumée ou promesse de changement, les Algériens ne se font guère d’illusions sur la capacité du régime à se réformer. Mais, ils savent que la succession présidentielle est nécessairement en route, et Alger bruisse des options mises sur la table. Quoi qu’il en soit, la succession familiale n’est plus à l’ordre du jour, et la reconstruction du champ politique s’impose.

Au Maroc, les choses sont différentes par nature. Le régime est fondé sur une tradition étatique et dynastique multiséculaire, et le roi Mohammed VI est un jeune chef d’État, au regard des normes en vigueur dans la région. Mais, à l’inverse de son voisin, il ne dispose pas d’un stock de pétrodollars, et sa marge de manœuvre financière est étroite en période de crise économique mondiale. Les principaux efforts financiers de l’État marocain consistent dès lors à alimenter les caisses de compensation, qui permettent de maintenir les prix des produits de base à un niveau supportable pour le peuple2. Si la stabilité est maintenue, les finances de l’État sont malmenées.

Cette politique habile ne parvient néanmoins pas à calmer les attentes politiques. Le mouvement dit du « 20 février » a réussi, de manière inattendue, à cristalliser des exigences démocratiques. Le 20 février 2011, une cinquantaine de manifestations conjointes, dans toutes les villes du royaume, mobilisent plusieurs centaines de milliers de personnes sur des mots d’ordre inédits, et sans encadrement politique partisan. L’onde de choc en provenance de l’Est a donc atteint le Maroc. Conscient de la menace qui plane, le roi annonce, dans un discours télévisé le 9 mars, une ample réforme constitutionnelle qui vise à partager les pouvoirs et à doter le gouvernement d’une réelle autonomie. Pendant plusieurs mois, un plan de réforme constitutionnelle est en discussion, ce qui permet de faire retomber la pression. Un projet de réforme a minima a changé la donne. Il est ratifié par référendum populaire le 1er juillet, mais dans des conditions d’urgence et de participation qui en invalident la portée.

Dès la rentrée de septembre 2011, les manifestations du « 20 février » reprennent, alors que des législatives anticipées sont fixées au 25 novembre pour étrenner la nouvelle constitution. Le roi et le Palais, qui pensaient en avoir fini avec la contestation politique, et espéraient susciter un nouvel engouement, ont-ils pris la mesure des exigences de démocratisation portées par de vastes secteurs de l’opinion, galvanisés par les victoires du « printemps arabe » ? Il y a lieu de penser que le pouvoir marocain n’a pas calmé les frustrations de son peuple, et que cette ratification aux allures de baïa (serment d’allégeance au sultan) du 1er juillet les a au contraire nourries. Dans ces conditions, les élections du 25 novembre constituent un nouveau test. Si les Marocains boudent les urnes, et que les résultats apparaissent comme préfabriqués, le Palais aura gagné du temps, mais n’aura pas réglé la question politique.

Paradoxalement, le Maroc et l’Algérie, dont on sait les relations exécrables, semblent se tenir les coudes dans un pas de deux mi-réformateur, mi-conservateur. L’Algérie bénéficie d’un matelas de pétrodollars, et le Maroc de très solides amitiés parmi les bailleurs de fonds arabes et occidentaux. Mais, confrontés aux révolutions arabes, dont ils sont abreuvés par Al-Jezira, Marocains et Algériens mesurent l’état de leurs frustrations et de leurs espérances démocratiques. Ni en Algérie ni au Maroc, qui a si bien su vendre l’« exception marocaine », la situation intérieure ne semble devoir se stabiliser sur la base des fragiles réaménagements de cette tumultueuse année 2011.

Le 14 novembre 2011

  • *.

    Historien du Maghreb contemporain à Paris-I, membre du Cemaf, et auteur de Maghreb : les origines de la révolution démocratique, Paris, Pluriel, 2011. Il a récemment publié dans Esprit un article consacré à l’Algérie (« Impressions d’Algérie », février 2011, p. 15-34).

  • 1.

    Alors que la majorité de la population de l’Empire ottoman était chrétienne jusqu’à la fin du xixe siècle, la part des chrétiens est tombée à moins de 1 % de la population turque au début du xxie siècle.

  • 2.

    Rappelons pour mémoire qu’en 2010, le Pib du Maroc (en termes courants) équivaut à celui de la région française Aquitaine, alors qu’il est dix fois plus peuplé. Dans ces conditions, la grande majorité de la population est dépendante des produits de base (pain, semoule, huile, sucre, thé).

VERMEREN Pierre

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