L'Orient Express à l'Institut du monde arabe


A propos de Il était une fois l’Orient Express, Institut du monde arabe, du 4 avril au 31 août 2014. Plus d’informations ici

 

Achetées par la Sncf aux enchères en 2011 à la Compagnie des wagons-lits, les voitures de l’Orient Express, pesant soixante tonnes chacune (une locomotive, trois voitures : voiture bar, voiture lit, voiture restaurant, ainsi qu’un wagon-restaurant) seront exposées à partir du 4 avril sur le parvis de l’Institut du monde arabe (Ima) dans le cadre d’une présentation inédite conçue par Clémence Farrell. La visite se déclinera en deux temps, une première partie à bord du train, sur un quai de gare reconstitué, et une deuxième partie à l’intérieur du musée où la scénographe nous propose plusieurs vitrines en forme de malles, allégories du voyage distinctes selon que l’on est en Europe ou en Orient.

 

L’Institut du monde arabe étant un institut français qui a pour mission d’être une vitrine de l’art et de la culture du monde arabe à Paris, d’aucuns s’étonneraient de cet événement qui présente l’histoire d’un train partant de France en direction d’Istanbul, ne quittant pas « physiquement » les terres européennes, même si son aboutissement ultime était la découverte de l’Orient, et que, à partir de la gare de Haydarpasa, sur la rive orientale du Bosphore, les voyageurs occidentaux partaient vers la Syrie, Bagdad, ou Tripoli.

 

« Le rêve d’Orient » légitime à tout songeur occidental « n’est pas un rêve malsain » répond Jack Lang, qui inaugure par cette exposition sa présidence de l’Ima et a été immédiatement séduit par le projet. Afin de « combattre dans les détails les tentations et tentatives orientalistes » (J. Lang), la supervision scientifique a été confiée au diplomate arabisant Gilles Gauthier, traducteur de Alaa’ al-Aswany[1] et ancien enseignant en Algérie.

 

Si « L’Orient Express » est d’abord une nostalgie de l’époque qui sépare son premier (1883), et son dernier voyage (1956), c’est surtout une exploration de la mémoire historique et culturelle du continent. Le train est « un rêve de beauté sur fond de drame » (J. Lang), puisqu’il va accompagner la tragédie des deux guerres mondiales et le basculement des empires, qui a fait naître le monde arabe contemporain sur les décombres de la puissance ottomane, que se partageront français et britanniques.

 

L’Orient Express est également une prouesse technique. C’est en ce sens que le commissaire de l’exposition, Claude Mollard (un des pères du centre Pompidou), désire faire connaître Georges Nagelmackers, qui n’a pas bénéficié de la notoriété de Pullman alors que le succès de l’Orient Express tient à un précieux accessoire architectural dont il est l’inventeur, une cloison séparant les voitures entre elles et permettant de fermer à clé les compartiments. « Les femmes se plaignaient beaucoup de devoir traverser parfois les Etats-Unis dans ces sleeping-cars séparés des autres voyageurs uniquement par un rideau ».

 

Concernant la forme, Claude Mollard organise la scénographie autour de la théâtralité de l’œuvre d’art en présentation, mettant en valeur l’unité de temps, l’unité d’action et l’unité de lieu les passagers se trouvant durant plus de quatre-vingt heures (de Paris à Istanbul, le train roulant à 100 km/h) dans un huis clos rappelant « les croisières traversant l’Atlantique ». « Pendant trois jours » peut-on lire dans le Crime de l’Orient Express d’Agatha Christie, « ces gens, ces étrangers les uns aux autres se retrouvent ensemble. Ils dorment et prennent leurs repas sous le même toit, ils ne peuvent s’éviter les uns les autres. A la fin de ces trois jours, ils se séparent, chacun suivant son chemin ; ils ne se reverront sans doute jamais »[2].

 

 L’ « exposition dans le train et sur le train », se décline en visite virtuelle, sur douze écrans, métaphore de douze fenêtres, permettant au visiteur-passager, l’instant de son éphémère trajet, de découvrir le mythe de l’Orient Express.

 

Un riche panorama culturel présente les œuvres inspirées par le train. Aux prémices du cinéma, ce mode de transport est d’ors et déjà une matière à songe. Le premier film des Frères Lumières, précise Claude Mollard, est un traveling vers Jérusalem. Il y voit un « facteur de simultanéité entre l’Orient Express et le cinéma qui va s’emparer de l’Orient Express et va lui-même se développer a travers lui ». Les récurrences du train à l’écran sont en effet multiples : The Lady Vanishes, de Hitchcock, 1938, Orient Express, de Carlo Bragaglia, 1954, Bons baisers de Russie, de Terence Young, 1963, Voyage avec ma tante, de George Cukor, 1972, Sherlock Holmes attaque l’Orient Express, d’Herbert Ross, 1976, Orient Express, de Sergiu Nicolaescu, 2004. Mais le plus populaire est évidemment Le crime de l’Orient Express, sorti en 1974, réalisé par Sydney Lumet et inspiré du roman éponyme d’Agatha Christie, dont l’intrigue se déroule dans la locomotive à vapeur construite en 1922.

 

En parallèle aux films dont certains seront projetés à l’IMA dans le cadre de l’exposition, les visiteurs auront la surprise et le plaisir de découvrir une vidéo de Fernand Léger Le ballet mécanique (1923), où l’artiste illustre le fonctionnement d’une locomotive à vapeur. Ainsi apprend-t-on par le commissaire que Fernand Léger fut l’un des premiers « vidéastes ».

 

Sur les chemins de l’Orient, la peinture est également au rendez-vous par le biais de magnifiques œuvres telles que l’Odalisque de Louis Courtat ou La Baigneuse de Jean-Auguste Ingres.

 

L’itinéraire se termine par un voyage immobile, le documentaire conçu par Gilles Gautier et réalisé par Eric Darmon, partant Sur les traces de l’Orient Express, où l’on découvre ce qui reste aujourd’hui des palaces, des gares, des paysages traversés par le train, ainsi que des témoignages, celui par exemple d’un conducteur centenaire, rencontré au Liban à Rayak.

 

Dans la lignée des grandes expositions de l’IMA, L’Orient Express se veut également une plateforme de réflexion autour de la géopolitique et des sciences appliquées à partir des haltes géographiques où stationnait le train. La dimension économique de même que politique fera l’objet de conférences tous les dimanche de juin[3] : des experts développeront l’expansion industrielle et les transferts technologiques de l’Europe vers l’Orient, aux dernières heures de l’Empire Ottoman luttant pour sa survie et cherchant ainsi la « modernité », et reviendront sur la naissance des réseaux ferroviaires en Egypte et la splendeur perdue des réseaux libanais. L’espace de réflexion s’étendra sur l’actualité et les prospectives du train dans les pays du sud. Quel avenir pour demain ? Quels espoirs pour les nouveaux projets ferroviaires en marche, en Tunisie par exemple ?

 

Rita Bassil

 

 

 



[1] Ecrivain égyptien, auteur notamment de l’Immeuble Yacoubian (Arles, Actes Sud, 2006). Son dernier roman, Automobile Club d’Egypte, vient de paraître aux éditions Actes Sud.

 

[2] Agatha Christie, le Crime de l’Orient Express, Paris, Le Livre de poche, 2007.

 

[3] Le programme des conférences est disponible à l’adresse suivante : http://www.imarabe.org/colloque/conferences-il-etait-une-fois-l-orient-express