Le Maroc contemporain
Institut du Monde arabe
A propos de l’exposition « Le Maroc contemporain », Institut du monde arabe, du 15 octobre 2014 au 25 janvier 2015. Informations et réservation : http://www.imarabe.org/exposition-ima-13685
L’exposition de l’Ima est la plus grande manifestation culturelle jamais consacrée en France à l’art contemporain marocain. Les œuvres de quatre-vingt artistes « actuels et contemporains », jeunes et « pionniers », seront révélés à travers la scénographie de Clémenc
e Farell, qui réinvente un fil d’Ariane et s’inspire du tissage, un métier très pratiqué par l’artisanat marocain, afin de guider le visiteur dans les dédales du royaume chérifien. L’exposition est pensée et conçue en pleine synergie avec celle du Louvre, « Le Maroc médiéval »[1]. Les établissements culturels municipaux de la ville de Paris se sont également joints à l’initiative à travers l’opération « Un automne marocain à Paris » (http://www.paris.fr/politiques/paris-a-l-international/echanges-culturels/un-automne-marocain-a-paris/rub_6592_actu_146825_port_24156).
Le commissaire de l’exposition de l’Ima, Jean-Hubert Martin[2] et les commissaires associés, Moulim El Aroussi et Mohamed Métalsi ont sillonné le Maroc à la recherche des œuvres afin de composer, par le biais de leurs observations et découvertes, une exposition inédite, pluridisciplinaire, cohérente, dans le respect de la diversité de la mosaïque marocaine : amazigh, musulmane, juive et arabe.
La juxtaposition du rural et de l’urbain
La pauvreté, même si elle est presque absente ou implicite dans les œuvres exposées ou spectacles proposés, est la plus poignante des thématiques travaillées par les artistes, volontairement ou à leur insu. L’étanchéité des frontières entre les extrêmes – très – pauvres et – très – riches, de la société marocaine – où la moitié de la population a moins de vingt-cinq ans et où un jeune sur trois est au chômage – est superbement résumée par la série « Anes Situ » de Hicham Benohoud. L’artiste installe des ânes dans un salon de luxe, une illustration de la juxtaposition et de l’enchevêtrement du rural et de l’urbain dans un pays très centralisé. A Casablanca, capitale économique du pays, où les photographies ont été prises, les ânes brûlent régulièrement les feux rouges…
La pauvreté ne touche pas uniquement les Marocains. La condition dramatique des migrants, la plupart venant d’Afrique subsaharienne, rêvant de traverser le détroit pour atteindre l’ « eldorado » européen en prenant d’énormes risques sur des embarcations de misère, préoccupe également les artistes tels que Lahçen Afifi (Le naufrage du cube), Belka, qui peint la série Les crucifiés de la mer, de même que Leila Alaoui, qui présente une installation vidéo où elle transmet la souffrance des migrants, le mirage des rêves et celui de la beauté du monde désertique et marin.
Des questions plus profondément identitaires sont également soulevées sur l’origine de la société « moderne » ou de consommation. Dans son œuvre en caoutchouc intitulée L’invention de la machine libéra l’homme noir, une reproduction de la première moissonneuse batteuse inventée aux Etats-Unis, Moubarak Bouhchichi revient sur ses origines. Pour lui, c’est la réalité économique qui a libéré l’homme noir et non pas d’autres discours humanistes ou moralisateurs.

El Imam Djimi, originaire du désert, dénonce le vandalisme sauvage des sites archéologiques, et tente par sa peinture de sensibiliser les gens et le pouvoir politique à l’importance de ces sites. Dans une de ses installations, Djimi retrace l’évolution de la pierre patrimoine – volée en toute impunité sur un site archéologique – en asphalte, à usage urbain.
La cohabitation du rural et de l’urbain se fait également de façon tout à fait inédite dans le domaine de la danse traditionnelle marocaine, qui occupe une place importante dans un marché de l’art en plein boom économique[3]. D’octobre à mars, l’Ima propose une très large programmation qui rassemble des styles musicaux provenant de toutes les régions du Maroc : musiques berbères, genres populaires arabophones, mélodies cérémonielles, poésie chantée en dialectal, arts savants andalous, rythme du désert et tempos actuels. Parmi les troupes de danse invitées figure celle du danseur étoile et chorégraphe Lahçen Zinoun. Assassiné psychologiquement sous Hassan II, qui lui a interdit de danser, parce que « les hommes ne dansent pas », Zinoun travaille sur l’émancipation du corps, au cinéma et dans la danse. Il présentera Les chants de Mazagan[4] avec sa troupe, composée de chanteurs et danseurs issus de villages enclavés, n’ayant aucune formation artistique académique. Les femmes de la troupe célèbrent la ‘aita, « chantée à l’origine par des femmes émancipées et audacieuses qui faisaient trembler le pouvoir et qu’on a voulu taire et affaiblir en déformant leur image en femmes débauchées » explique Zinoun. Quant aux hommes, ils improvisent une danse ancestrale très « virile », cousine des claquettes[5].
Bouchra Ouizguen entreprend une démarche similaire en travaillant avec des danseuses sans expérience ni formation professionnelle, elles aussi venant des montagnes. Cependant, l’initiative de Bouchra Ouizgen est très différente de celle de Zinoun. Bouchra s’inspire des quatrains du Jalâl al-Dîn Rûmî, le grand poète persan et mystique soufi à l’origine de l’ordre des derviches tourneurs. S’il est moins présent au Machrek[6] (Levant), le soufisme, qui est loin de se limiter aux quelques clichés orientalistes, s’est intimement imbriqué à la vie sociale, politique et religieuse du Maghreb, et s’est développé dans la danse à deux niveaux. Le premier est sacré, pratiqué par exemple par l’ordre Aissawa (qui se produira à l’Ima), qui remonte au XV ème siècle, et le deuxième, profane, pratiqué dans les fêtes ou dans le recours à la « sorcellerie » à but thérapeutique – le corps entrant en transe soigne l’esprit. C’est en ce sens que les danseuses de Bouchra Ouizgen, des femmes du Rif, s’exhibent par des mouvements, oscillant entre la danse et la gymnastique, afin de se réapproprier leur corps, entrer en transe par la répétition du mouvement et en évacuer ainsi la souffrance[7].
Le mouvement du corps et son union avec l’esprit selon la pensée soufie est représentée dans la peinture abstraite de Younès Rahmoun et dans celle de Najia Mehadji, qui transmet ce moment précis de l’extase soufie où l’être passe à travers le mouvement de l’état terrestre à l’état céleste, et enfin chez Farid Belkahia, l’un des grand précurseurs de l’art contemporain marocain, mort deux semaines avant l’inauguration de l’exposition. Farid Belkahia, dès les années 1960, a quitté la forme carrée du tableau et a travaillé l’abstraction et l’érotisme. Les matériaux qu’il utilise, la peau d’agneau par exemple, de même que le vocabulaire des signes, s’inscrivent dans la lignée de l’héritage saharien.
La place de l’artiste dans la cité
Toutefois, si l’œuvre dans certains cas, comme le corps, se libère de son propre énonciateur, le discours artistique se fait sans nulle censure ou autocensure, dans la mesure où on ne franchit pas les « lignes rouges » traditionnellement admises au Maroc- le Sahara occidental, l’homosexualité[8], et la personne du roi. Les artistes interrogent les conventions sociales religieuses et/ou politiques. Ils dénoncent la pression qu’exercent certains fondamentalistes religieux sur le corps et la sexualité. Morabti sculpte une série de seins sur lesquels il marque « Allah », afin d’exprimer la « sainteté du sein » et de contredire les injonctions dictés selon lui par une mauvaise interprétation du Coran. Belka peint un tableau représentant des femmes voilées dans une situation inhabituelle dansant dans un night club, Nadia Bensallam se filme marchant dans les rues de Marrakech en talons hauts vêtue d’une burqa lui couvrant totalement le visage et les cheveux, s’arrêtant au niveau des genoux. On entend dans la vidéo fuser les insultes prononcées exclusivement par des femmes qui lui demandent si elle n’a pas « honte ». Moubarak Bouhchichi dénonce l’exercice du pouvoir religieux radical sur la population, en inventant un outil de manipulation de masse, un compas se terminant par un minaret.
L’œuvre de certains artistes, comme l’écrivain et peintre Binebine, est encore très marquée par le traumatisme du règne de Hassan II. Ceci à l’échelle collective et individuelle. L’histoire de Binebine ressemble par l’intensité de son drame à une histoire des Mille et Une Nuit. Le père de Binebine était un « amuseur » et confident du roi. Il a renié publiquement son fils Aziz[9], frère aîné de l’artiste, emprisonné pendant 17 ans à Tazmamart dans des conditions atroces pour avoir participé au putsch en 1971. Binebine peint inlassablement une figure d’homme multipliée, souvent dans une même œuvre. Si les formes sont souvent dédoublées, ce n’est pas pour adoucir la solitude et l’angoissante condition de l’être, mais pour en montrer les tiraillements. Les corps entrelacés et enfermés sont insoumis, malgré l’intensité du désespoir des personnages. Binebine réussit, en jouant sur le contraste entre les émotions et les couleurs joyeuses, à équilibrer ses toiles et à réduire la tragédie par l’espérance.
Le printemps arabe est également exprimé par divers artistes et de divers points de vue : la cocotte minute de Batoul S’himi, Proche Orient, les insectes sur la toile de Ilken Abdellatif, de même que son installation de créatures à moitiés faites d’armes et à moitié d’araignées, les « armaignées ». Il veut exprimer par ce néologisme que « les guerres d’aujourd’hui ne se font pas pour amener la démocratie mais pour servir les intérêts des acteurs dans le conflit ». Quant au Sans titre de Lahçen Achik, il exprime le cri silencieux, l’étouffement de l’être arabe, « l’explosion » suite au printemps, une souffrance, un amas de silence et d
’anxiété et un mouvement de contestation encore inachevé.
Tout ceci pousse à repenser la place de l’artiste dans la « cité » en marge du débat sur le rôle même de l’artiste. Dans la foulée de l’émergence d’un nouveau marché de l’art en pleine explosion au Maroc, les artistes tentent d’occuper la scène publique.[10] D’ailleurs, les commissaires de l’exposition rassemblent toutes les formes d’expressions artistiques jusqu’à l’architecture, le stylisme (le grand Noureddine, qui travaille à partir de matériaux naturels sur la confrontation du corps et de la matière), et l’artisanat, qui constitue une part importante de l’économie (20%). Le Maroc a la plus grande diversité artisanale du monde, raison pour laquelle Eric Van Hove a choisit d’y installer une petite usine d’art, unique en son genre, afin de produire un moteur Mercédès entièrement marocain. Ainsi réalise-t-il un rêve poétique et fou. Son moteur, langage universel car mécanique, est une métaphore poétique de la société marocaine, de même qu’une conservation du patrimoine du savoir faire artisanal.
Si l’art contemporain engage l’artiste par rapport à ce qui l’entoure, il n’en reste pas moins cantonné à une élite. Ce discours artistique quasi-libre reste inaccessible à la population marocaine, marquée par les inégalités sociales et la marginalisation de certains acteurs politiques. Pour être plus proche de la rue, donc de la réalité, c’est au hip hop qu’il faudrait s’intéresser. Et Jack Lang, dès sa nomination à la tête de l’Ima, a annoncé son désir d’accorder une plateforme d’expression aux artistes hip hop, un art né dans la périphérie des grandes villes dont les thèmes de prédilection sont la misère, la violence, la drogue, les « barbus »[11], le sexe, l’émigration et l’injustice. Evoquer ces thèmes a valu à certains des mois de prison, comme deux membres du groupe le plus connu « Hoba Hoba Spirit » dont Reda Allali, le chanteur du groupe est éditorialiste à la revue dissidente Telquel, ou encore Mouad Belghouat, plus connu sous le pseudonyme « El Haqed », « l’enragé », surnommé « le troubadour des temps modernes », qui a dû faire un an de prison ferme suite au mouvement du 20 février, pour avoir commis, entre autres délits, celui de chanter :
« Laissez le peuple choisir ses hommes politiques, on en a marre, on veut un gouvernement issu du peuple, et pas un gouvernement qui nous vole ».
Rita Bassil
Images: Anes situ n°17, Hicham Benohoud, 2012-2013
8, technique mixte, El Imam Djimi
Proche-Orient, Batoul S’himi, 2012 ©Hassan Nadim
[1] « Le Maroc médiéval », Musée du Louvre, du 17 octobre 2014 au 19 janvier 2015, informations : http://www.louvre.fr/expositions/le-maroc-medieval-un-empire-de-l-afrique-l-espagne
[2] Figure majeure de l’art contemporain, il a été directeur de nombreux musées et lieux d’exposition, et commissaire du pavillon français à la 54e Biennale de Venise. Il a notamment conçu l’exposition Magiciens de la Terre, en 1989 au Centre Pompidou et plus récemment Salvador Dali (2013) dans le même lieu.
[3] Pour suivre l’actualité artistique marocaine, voir la jeune revue Diptyk, http://diptykblog.com/.
[5] Les danseurs de la troupe, sous la pression de leur chorégraphe et malgré leur réticence devront, pour le spectacle parisien, se raser la moustache.
[6] « Le soufisme est (a été) très présent au Machrek notamment en Égypte en Syrie et en Palestine. Il a seulement été persécuté pour des raisons politiques et/ou folklorisées, parce qu'il représente un contre-pouvoir, mais a été "récupéré" au Maroc, et tout récemment en Algérie » Entretien avec Sonia Dayan Herzbrun.
François Burgat dans l’Islamisme au Maghreb : la voix du Sud (Karthala, Paris, 1988 ; Payot, Paris, 1995), rappelle le rôle des confréries soufies dans la résistance au colonialisme (où ils ont été le fer de lance de la résistance avant qu’on les réprime dans la violence et qu’on les oblige à collaborer) de même que leurs rebellions contre le pouvoir.
[7] L’une d’elles, Fatima, dit que la transe l’aide à guérir ses souffrances, et la dureté de la vie. Elle a été abandonnée sans moyens, elle et ses cinq enfants, par son mari.
[8] Nous avons pu suivre récemment la polémique suscitée par le roman de Abdellah Taïa adapté au cinéma, « L’armée du Salut ». Abdellah Taïa se dit protégé par son statut d’écrivain. L’homosexualité est criminalisée au Maroc comme dans la plupart des pays arabo-musulmans.
[10] Pour donner une idée de la dimension que prend le marché de l’art au Maroc, La Fondation Alliance a récemment ouvert un premier parc de sculpture monumental d’Afrique dans un resort golfique où certaines statues atteignent les 8 mètres de haut ou encore 14 mètres de longueur. La Fondation Alliance présentera à l’IMA sont projet de Musée d’art contemporain Africain Al Maaden sur une collection de plus de 500 œuvres.
[11] La question de l’islamisme au Maroc est complexe. « Il faut faire la différence essentielle entre les « islamistes » qui ont accepté le jeu du pouvoir (le PJD) et ceux qui l’ont refusé (al ‘adl wal ihsan) » explique François Burgat lors d’un entretien. On peut lire également du même auteur l’Islamisme au Maghreb : la voix du Sud (Karthala, Paris, 1988 ; Payot, Paris, 1995).