Journal portugais, 14-17 mai 1974
Nous présentons ici quelques extraits du journal du voyage que Roselyne Chenu a effectué au Portugal, moins d’un mois après le coup d’Etat du 25 avril 1974 qui a mis un terme à presque un demi-siècle de dictature. Il concerne les débuts de la révolution démocratique, même s’il ne couvre qu’une période extrêmement courte : trois jours à peine. Ce n’était plus « l’aube » tant attendue, dont parle Sophia de Mello Breyner dans un poème devenu célèbre, mais un matin qui se prolongeait. Matin d’une révolution qui cherchait sa voie, où tout semblait encore possible. De ce récit, je ne retiendrai que l’effet de surprise que la révolution continuait de susciter chez ceux mêmes qui l’avaient ardemment espérée. Surprise qu’on ait pu déjouer ainsi l’étau d’une surveillance policière qui ne connaissait pas de répit. Surprise du climat de non-violence dans lequel se sont déroulées la plupart des opérations militaires. Surprise enfin de la complicité qui a rapidement rassemblé les Portugais autour de la liberté retrouvée.
Le voyage de Roselyne Chenu a été l’occasion d’une réunion du comité portugais du Congrès pour la liberté de la culture, auquel pour des raisons tactiques ses membres avaient donné le nom de Commission pour les relations culturelles européennes. Assistante de Pierre Emmanuel, elle avait en charge le suivi et la coordination du comité, composé d’une quinzaine d’intellectuels de sensibilités politiques différentes. Ce sont les noms de plusieurs d’entre eux et d’autres personnes proches du comité, que l’on retrouvera au long de ce journal. Le comité portugais a réalisé en dix ans (1965-1975) un important programme d’activités culturelles, à travers l’organisation de colloques, conférences, débats, cours d’éducation populaire, etc., parfois en collaboration avec son homologue, le comité espagnol. Et le soutien à de nombreuses initiatives à caractère socio-culturel, comme des coopératives, des publications, etc.
Au moment où l’on célèbre le quarantième anniversaire de la révolution des œillets, la publication de ce « journal portugais » tenu sur place se veut un hommage au Congrès pour la liberté de la culture pour sa contribution à la culture et à la liberté au Portugal. Et à Roselyne Chenu qui fut son infatigable ambassadrice. Nous la remercions de nous avoir autorisés à publier ce document, resté inédit jusqu’à aujourd’hui.
João Fatela
Lisbonne, 14 mai 1974
Premier spectacle du Portugal « libéré » : des parachutistes, mitraillette au poing, dans l’aérogare de Lisbonne. Mais le passage de la douane n’a jamais été aussi aisé : ni questions, ni ouverture des valises.
Alçada Baptista (1), venu m’accueillir, me raconte comment les Portugais ont vécu d’une manière étonnamment digne la journée du 25 avril et les suivantes : en réalité, ce peuple doux et tranquille a fait preuve d’une grande maturité politique.
Il me parle de l’armée, apolitique. Si en 1926 (2) elle s’est révoltée contre un abus de liberté, elle s’est élevée aujourd’hui contre un abus d’autorité. La bourgeoisie de droite ? Elle ne bouge pas. Dans la mesure où elle était la classe possédante, elle ne représentait pas un mouvement politique défini. Les grèves, les revendications syndicales ? Alçada Baptista me relate ce qui vient de se passer chez les cheminots : le mouvement a été encadré par le parti communiste - aujourd’hui le parti de l’ordre et de la mesure, me dit-il - et il n’y a guère eu de revendications salariales (incompatibles avec la situation économique actuelle). De son côté, Mario Soares (3) a joué jusqu’à présent un excellent rôle de modérateur. Le problème numéro un - j’entendrai ceci tout au long de mon séjour - est d’ordre économique et social. A l’Université, la situation est grave : il y règne une immense confusion, comparable à celle de mai 68, et l’autogestion générale y a été instaurée.
Nous arrivons dans le centre de Lisbonne : par terre, sur le bord de la chaussée, des œillets rouges et blancs. A l’hôtel Tivoli (Marcel Niedergang et Claude Roy y sont descendus et Edgar Morin est aussi au Portugal : c’est l’invasion des intellectuels français), Benard da Costa (4) nous rejoint. Il est lié au mouvement de la gauche socialiste (ce n’est pas un parti politique), qui correspond plus au moins au P.S.U., et me dit que le P.C. se tient en retrait et se veut le parti de l’ordre. Un exemple : hier, il a brisé une grève au journal O Século - il faut dire que cette grève était menée par une fraction gauchiste appartenant au M.R.P.P. (Mouvement pour la réorganisation du parti du prolétariat).
(…) Les partis politiques, qui maintenant prolifèrent, se résorberont probablement en quatre ou cinq grandes formations. Chaque parti a droit à un siège, qui lui est attribué par l’armée. Celle-ci dispose des bâtiments occupés naguère par la PIDE (5), la Légion portugaise et l’Action nationale populaire (l’ancien parti unique de M. Caetano)(6). Le président ou le « leader » de n’importe quel parti qui souhaite avoir un siège en fait la demande à la junte. On l’emmène alors en voiture à travers Lisbonne pour lui permettre de faire un choix. C’est ainsi que Francisco Balsemão, directeur de l’hebdomadaire Expresso et fondateur du Parti populaire démocratique (P.P.D.), s’en est allé la semaine dernière avec un jeune fusilier marin. Après avoir fait le tour de la ville, ils ont trouvé des locaux qui ont convenu à F. Balsemão. Le chauffeur marin s’est alors contenté de lui remettre une fiche sur laquelle il a écrit : « Je soussigné, fusilier marin untel, attribue à F. Balsemão, pour le P.P.D., les bureaux sis à tel endroit. » Pas d’autre formalité, aucune paperasserie : voilà l’absence parfaite de bureaucratie qui caractérise le gouvernement de l’armée qui, n’étant ni politisée ni prisonnière d’idéologies, publie des communiqués simples, concrets, précis, sans démagogie, ce qui fait que tout le monde les comprend et y trouve son compte. L’âge des fameux capitaines oscille autour de trente-cinq ans. Dans l’ensemble, me dit-on, ils sont assez remarquables. (J’ai pu les observer assez longuement à la télévision et ce sont des hommes jeunes et sympathiques). Lorsqu’il a visité récemment les locaux de la PIDE, Benard da Costa, assez étonné, a été salué par un jeune capitaine chargé de la surveillance de l’immeuble, qui lui a dit ne pas l’avoir oublié et lui être très reconnaissant : il y a sept ou huit ans, il avait assisté à l’Ecole navale à une conférence de Benard da Costa, qui l’avait marqué et a été déterminante pour son évolution personnelle.
Je pose la question des éventuels procès, me souvenant de ce qui se racontait à Paris à propos des intentions de représailles des communistes. Tout le monde, me dit-on, souhaite le procès des anciens ministres de l’Intérieur, de la Défense et d’Outre-mer, ainsi que celui des dirigeants de la PIDE. Celle-ci employait environ deux mille huit cents agents : mille d’entre eux sont maintenant en prison, les autres ont disparu, réfugiés en Espagne ou terrés chez eux.
Hier, un communiqué a paru dans la presse : les agents de la PIDE qui n’ont pas été repérés devront se présenter à la junte avant le dimanche 19 mai : au-delà de cette date, ils seront considérés comme « déserteurs ». La situation est parfois horrible : il y a quelques jours, un instituteur, ami de Benard da Costa, a vu arriver dans sa classe un de ses élèves, très angoissé. A la suite de je ne sais quelles circonstances, il s’est confié à son maître et lui a expliqué que son père, ancien agent de la PIDE, n’avait pas voulu se rendre et se cachait à la maison depuis près de trois semaines. Il n’y avait par conséquent plus personne pour subvenir aux besoins de la famille.
J’apprendrai plus tard qu’en plus de ces deux mille huit cents agents, plus de vingt mille indicateurs - un Portugais sur quatre cents - travaillaient pour la police politique. Ils étaient recrutés dans tous les milieux, notamment parmi les commerçants. Aussi voit-on maintenant proliférer dans la presse des annonces insérées par des commerçants craignant d’être accusés de collaboration avec la PIDE (il faut dire qu’un certain nombre de commerces périclitent et leurs propriétaires essaient de montrer patte blanche).
L’immeuble de la PIDE est situé dans la même rue que le Centro Nacional de Cultura (7) et peut maintenant être visité comme un musée sinistre : il suffit d’en demander à la junte l’autorisation, facilement accordée. Benard da Costa a donc vu les lieux la semaine dernière. Dans un coin du somptueux bureau de Silva Pais, l’ancien directeur général, un grand coffre-fort, maintenant ouvert, abrite encore les téléphones d’écoute clandestine qui étaient branchés directement sur les bureaux de la Présidence du Portugal et autres lieux officiels… Il y a aussi les milliers de fiches personnelles. Chaque personne fichée l’était sur trois fiches différentes : la première contenait les faits objectifs, c’est-à-dire les fonctions professionnelles, les déplacements, etc. (Benard da Costa a pu découvrir la sienne : il était signalé qu’il était salarié du Congrès pour la liberté de culture) ; sur la deuxième fiche étaient relevés les noms des amis et relations ; la troisième portait les commentaires de la PIDE. L’armée s’emploie maintenant à en recenser les agents et a l’intention ensuite, me dit-on, de détruire tous ces fichiers personnels (ce qui est partiellement dommage car une telle documentation serait un élément utile pour écrire l’histoire de la dictature au Portugal).
La presse. De nombreux directeurs de journaux ont retourné leur veste le soir même du 25 avril et certains ont été limogés par leurs collaborateurs. Des scènes cocasses ont eu lieu ce même soir car le directeur de la censure, encore en poste, a voulu comme d’habitude examiner les articles : tout le monde l’a envoyé promener.
Dans l’ensemble de la presse, les comités de rédaction sont en effervescence car une restructuration complète doit être réalisée. Helena Vaz da Silva (8), rédactrice en chef adjointe de l’Expresso, nous a rejoints pour le dîner. (…)
Le cinéma. En attendant une nouvelle loi, un décret a paru : les films ne seront plus coupés et les limites d’âge des spectateurs seront modifiées. Depuis le 26 avril, Le Cuirassé Potemkine et Le Dictateur - films qui n’étaient jamais sortis dans ce pays - sont projetés dans deux des plus grands cinémas de Lisbonne. (…)
L’épiscopat portugais est plutôt muet. Lorsque, dans le courant du mois d’avril, l’évêque de Nampula (Mozambique)(9) a été assigné à résidence, seul l’évêque de Porto (10) lui a témoigné sa solidarité. Les autres évêques sont restés confinés dans le silence le plus absolu et ce n’est qu’après le 25 avril qu’ils ont manifesté publiquement une certaine sympathie à l’égard de leur confrère. Hier, c’est-à-dire trois semaines après le coup d’Etat, un vague document a été publié à propos des mondes nouveaux et des bienfaits du pluralisme. En réalité, on ne se préoccupe pas de l’avis de l’Eglise et tout se passe comme si elle ne comptait plus guère dans la vie publique.
Je m’enquiers au sujet des gauchistes : le M.R.P.P. est un mouvement de jeunes maoïstes, animé par des étudiants et des « fils à papa ». Ils ont choisi la clandestinité (par romantisme ?), c’est-à-dire qu’ils ont refusé, malgré la possibilité qui leur était offerte, de constituer officiellement un parti. Ils essaient de semer le désordre, manifestent de temps en temps dans le centre de Lisbonne et font des descentes dans les quartiers pauvres pour expliquer que la révolution du 25 avril est en réalité un mouvement bourgeois, que la vraie révolution doit se préparer et viendra plus tard. Le M.R.P.P. n’est pas un danger aujourd’hui, mais il pourrait le devenir s’il rencontrait une opinion politique hésitante.
On me répète à quel point les communistes sont « prudents », ne fût-ce que pour ne pas alimenter la terreur bien réelle dans ce pays où le communiste, décrit comme un monstre qui risque à tout moment de faire irruption avec du sang sur les mains et un couteau entre les dents, était l’arme principale du régime salazariste.
De nombreux libéraux et gens de gauche d’origine bourgeoise ont des parents aujourd’hui particulièrement inquiets, et la révolution du 25 avril a provoqué de grands clivages dans les familles. (…)
Environ trois cents grands propriétaires terriens, industriels et financiers ont été arrêtés (et sont progressivement relâchés) soit préventivement, soit pour trafic d’argent, soit parce que soupçonnés d’avoir soutenu la Légion portugaise (dissoute après le 25 avril, cette organisation avait été formée pour combattre aux côtés des troupes franquistes pendant la guerre civile espagnole et servait depuis, au Portugal, de police supplétive). (…) Le samedi 27 avril, l’atmosphère du club de golf huppé des environs de Lisbonne était inénarrable : la plupart des membres du club avaient un mari, un frère, un père, un cousin ou un oncle en prison. (…) Certains financiers et hommes d’affaires se sont réfugiés en Espagne, d’autres se cachent au Portugal. (…)
Autre conséquence du coup d’Etat : le changement de comportement de la population. Depuis le 25 avril, les gens sont plus aimables ; ils se parlent plus facilement et les rapports humains sont autres. (…) Il règne une sorte de joie collective, d’amabilité générale toute neuve.
Cet enthousiasme pour la révolution (j’utilise ce terme par mimétisme, car je n’ai entendu que ce mot-là à propos du 25 avril et il sera constamment dans la bouche de tous mes interlocuteurs, qu’ils soient communistes, socialistes, centristes ou libéraux de droite) existe-t-il aussi dans les campagnes ? Mes trois amis me répondent par la négative ou, plus exactement, me disent qu’on n'y comprend pas très bien ce qui s’est passé. Un exemple : dans un village où Helena Vaz da Silva passait récemment, une vieille femme qu’elle connaît lui a dit : « Ah ! Quelle affaire ! Comme c’est beau ! Si Salazar avait pu voir cela, comme il aurait été content ! » Par contre, la réaction des populations urbaines est partout la même : le soulagement est immense et la joie a éclaté. Une anecdote illustre bien ces sentiments : en voyant, entre le 25 avril et le premier mai, que tant de monde souhaitait offrir des fleurs aux militaires, de nombreuses petites fleuristes ambulantes de Lisbonne ont amené des clients dans leurs dépôts de fleurs : « Voilà, prenez tout ce que vous voulez. Ne vous préoccupez de rien, nous nos débrouillerons avec nos patrons… »
On me parle longuement de la journée du premier mai et de son climat d’allégresse. Même les étrangers de passage à Lisbonne ont été bouleversés par le spectacle de cette journée. (…)
A l’issue de cette longue soirée, ma première impression est celle d’un mélange de joie et de forces intérieures libérées. On peut en cela comparer la Lisbonne d’avril 74 au Paris de mai 68, mais il y a ici une certaine gravité, moins d’extravagance et beaucoup moins d’agressivité. Pour un étranger, il est enfin possible de se laisser prendre sans arrière-pensée par le charme de cette ville.
Mercredi 15 mai
(…) Ribeiro dos Santos (11), membre du bureau du parti socialiste, me fixe rendez-vous en fin de journée, au siège du parti : « C’est une occupation, me dit-il au téléphone, car nous sommes installés dans les anciens locaux de la censure ! »
Cardoso Pires (12) vient me voir à l’hôtel. Sympathisant communiste, il attend qu’apparaissent au grand jour les visages des partis socialiste et communiste pour adhérer éventuellement à l’un ou à l’autre. Romancier, il a l’intention de ne pas écrire pendant six mois afin de se consacrer entièrement à l’action politique et culturelle. (…)
Tout est à faire en matière de politique culturelle. A la Société des écrivains, un groupe présidé par Sophia de Mello (13) est chargé de proposer un programme. (Benard da Costa me dira plus tard que cette future politique culturelle sera certainement très marquée par le P.C., d’où la nécessité de pouvoir créer une revue "ouverte", qui puisse jouer le rôle rempli naguère par O Tempo e o Modo). (…)
Pour me rendre au pied du château São Jorge, je prends d’abord le métro (à côté de moi, une petite fille tient deux œillets : un rouge et un blanc), puis monte par une rue populaire et arrive à un moment donné à la hauteur de trois jeunes gens qui ont chacun une grande marguerite dans la main. L’un d'eux s’avance vers moi et me demande, dans un français hésitant, si je suis française. A ma réponse positive, il me tend sa fleur en disant : « C’est pour vous, voilà pour mettre à … à … (il désigne ma boutonnière) ». J’accepte en souriant, reprends ma marche et il me lance : « Bon promenade, Madame ! » Voilà l’atmosphère dans les rues de Lisbonne.
Déjeuner chez Sophia de Mello. Nous étions ensemble à l’Odéon en mai 1968, le soir où le théâtre fut pris : elle est donc mieux placée que quiconque pour établir certains éléments de comparaison avec mai 68. Elle me dit d’abord combien les manifestations de rue ont été ici moins agressives et plus joyeuses. De plus, il n’y a eu aucun conflit de génération, bien au contraire.
Un jeune ami de Sophia, qui fait actuellement son service militaire dans les environs de Lisbonne, lui a raconté comment s’est passée pour les jeunes recrues la nuit du coup d’Etat. Sa chambrée a été réveillée vers deux heures du matin et on leur a dit : « L’armée va prendre le pouvoir. C’est un mouvement de gauche ; il s’agit de rendre le Portugal aux Portugais. Ceux d’entre vous qui sont d’accord descendent sur Lisbonne, ceux qui ne le sont pas restent dormir. » Les choses se sont alors passées dans un calme et une discipline remarquables, et les « putschistes » sont partis pour Lisbonne. Un peu plus tard, ils ont rencontré un régiment envoyé par Caetano. Il y eut alors des pourparlers, une partie du régiment caetaniste est passée de l’autre côté et l’autre partie s’est finalement rendue : tout ceci sans un coup de fusil. Et il en fut de même en différents points de la capitale.
L’armée a enfin retrouvé un rôle : rendre le Portugal aux Portugais. Réalisant que les guerres d’Afrique étaient une impasse, les jeunes officiers, las et écœurés par un sentiment d’inutilité, voulaient modifier le cours des choses. Il ne s’agit donc pas d’un mouvement politique au sens restreint du terme ou d’une simple prise de pouvoir, mais plutôt d’une fonction à remplir. Sophia et son mari, l’avocat Francisco de Sousa Tavares (14), me disent également que les déclarations et les textes publiés par le mouvement des forces armées ne sont empreints d’aucune démagogie et que, chose rare, tout ce que prévoient ces textes est parfaitement respecté. Un exemple : il a été annoncé le jeudi 25 avril qu’un gouvernement provisoire serait constitué trois semaines plus tard : demain, jeudi 16 mai, ce gouvernement prêtera serment.
On me raconte longuement la libération des prisonniers politiques, à laquelle Sophia et son mari ont été mêlés de près (ils n’appartiennent à aucun parti politique - aujourd’hui, comme tant d’autres, ils attendent et observent - et sont membres depuis plusieurs années de la commission nationale d’aide aux prisonniers politiques). Dès le matin du 25 avril, ils se sont d’autant plus préoccupés du sort de ces quatre-vingt-dix ou quatre-vingt-quinze prisonniers que l’armée, ne pouvant être partout à la fois, n’a pas pu se rendre tout de suite à la forteresse de Caxias où ils étaient enfermés. Or, la crainte était grande de les voir pris en otages ou même exécutés par leurs gardiens. Environ trente mille personnes se sont massées autour de la forteresse et sont restées là pendant plus de quinze heures. Leur présence, ainsi que les démarches des civils à défaut des militaires (mais démarches entreprises en accord avec les militaires qui utilisaient toutes les bonnes volontés), ont permis de gagner du temps et peut-être d’empêcher des sévices sur les prisonniers.
Il semble bien qu’au début l’armée était prête à libérer les prisonniers pour délits d’opinion, mais non ceux accusés d’actes terroristes, comme c’était le cas de Palma Inacio (déjà emprisonné et évadé à trois reprises, chaque fois dans des conditions rocambolesques) (15). Or, la foule voulait la libération de tout le monde. Quelques avocats, parmi lesquels Francisco de Sousa Tavares, se sont installés vers seize heures dans la prison, afin d’examiner chacun des dossiers et décider, en collaboration avec les militaires, du sort de chaque prisonnier. En réalité, les avocats eux-mêmes voulaient obtenir une libération générale. C’est finalement ce qui s’est produit : à minuit, les portes de la prison se sont ouvertes et tout le monde est sorti. Cette scène, retransmise en direct par la télévision, fut pour les Portugais une séquence de cinéma-vérité comme ils n’en avaient jamais vue.
Les prisonniers les plus renommés ont alors été interviewés et ceux qui avaient subi des tortures - c’était le cas de Nuno Teotonio Pereira - n’en ont pas soufflé mot (16). Ce n’est que pour répondre à l’insistance de certains journalistes qu’ils ont reconnu avoir été torturés mais, j’insiste là-dessus, c’étaient des réponses : leur discrétion à ce sujet a été remarquable.
Les prisonniers libérés sont ensuite partis vers Lisbonne. Le hasard a fait que leur convoi a croisé sur la route celui des agents de la PIDE emmenés à la prison de Caxias.
Le nouveau gouvernement, qui peut être qualifié de centre gauche modéré, a l’agrément de mes hôtes, exception faite du ministre de l’Education nationale. Le ministère des Finances - poste clef pour un pays dont plus de 40% du budget national était englouti par la guerre - est attribué à un homme assez jeune, qui dirigeait avec grande compétence une banque privée : il a donc la confiance des libéraux de droite. Le projet social serait le suivant - ceci sous toute réserve, je n’ai pas eu le temps de me faire confirmer cette information : pour éviter des revendications salariales trop brutales, qui risqueraient de menacer gravement non seulement l’économie du pays, mais l’existence même du nouveau régime, le salaire minimum serait fixé à 3300 escudos (environ 660 francs). Cette base étant acquise, on peut alors espérer que la population se montrera patiente. Un certain nombre de mesures ont déjà été prises pour que soient garantis les besoins élémentaires : l’exportation du poisson a été interdite (du coup, le prix en a baissé et les gens pauvres peuvent se nourrir plus facilement). Même chose pour le tissu. Reste le problème du logement qui, lui, est entier.
On me parle à nouveau de la grève des cheminots. Les revendications ont moins porté sur les salaires que sur la réorganisation du travail, la nécessité d’une nouvelle législation sociale et l’épuration des conseils d’administration. Le document issu de cette grève (que je n’ai pas eu l’occasion de lire) porte essentiellement sur des questions de « participation ».
A chacun de mes interlocuteurs, je pose inlassablement les mêmes questions, seul moyen de vérifier la véracité des propos et la cohérence des points de vue. Ici aussi, on ne me parle pas des interrogations que représentent l’Espagne et la C.I.A. Sophia de Mello et son mari estiment impossible aujourd’hui - car vouée à l’échec - une contre-offensive de la droite. Mais si les difficultés économiques s’aggravent, l’éventualité d’une telle contre-offensive représenterait un danger réel. Il ne faut pas oublier non plus que la situation actuelle ne manque pas d’ambiguïtés : le général Spinola (17) est un homme de la droite ; il n’y a pas eu de cessez-le-feu en Afrique : le pays est donc toujours en état de guerre, tout en ne l’étant plus psychologiquement depuis le 25 avril ; etc.
A seize heures, nous assistons à la télévision à la cérémonie, impressionnante par sa brièveté et sa simplicité, au cours de laquelle le général Spinola devient le douzième président de la République. Aussitôt après son discours - remarquable, me dit-on, de précision, d’absence de démagogie et de réalisme -, le nouveau président reçoit les félicitations des personnalités présentes. (…) En écoutant parler Spinola et, avant lui, le général Costa Gomes (18) qui l’a proclamé président, Sophia de Mello me fait la réflexion : « Comme c’est surprenant de se reconnaître dans un gouvernement ! Cela fait du bien de pouvoir admirer ses dirigeants. » Et elle ajoute : « Il y a une chose tout à fait nouvelle dans la vie portugaise : plus personne n’a peur. En fait, tout le monde est dans la joie et la peur a disparu. » (…)
Je m’en vais maintenant à pied au siège du parti socialiste et passe devant le Bureau national du tourisme portugais, dont les vitrines sont pleines de photographies du 25 avril et du 1er mai. Le hall du rez-de-chaussée de l’ancien immeuble de la censure est encombré de caisses de carton pleines de documents, probablement les dossiers de la censure destinés aux poubelles municipales. (…) Beaucoup de jeunes passent, six ou sept personnes remplissent des fiches d’inscription au parti. Bien entendu, Mario Soares est le héros : de nombreuses personnes viennent pour le voir (il est absent ce jour-là), pour tenter d’obtenir un rendez-vous.
Le soir, à l’issue de la réunion de notre Comité, Joel Serrão (19) et Lindley Cintra (qui a refusé d’être candidat au poste de ministre de l’Education nationale)(20) me parlent de la situation à l’Université où règne le désordre le plus complet. Chaque faculté est maintenant dirigée (!) par un comité paritaire. (…) Les réunions diurnes et nocturnes sont interminables et les questions les plus diverses, depuis le salaire du jardinier jusqu’à l’idéologie de tel cours, en passant par l’organisation et la gestion financière de la faculté, sont mises sur le même plan : la confusion mentale est générale. Des professeurs ont été destitués par les étudiants : ce fut le cas de Mario Murteira (nommé ministre trois jours plus tard !)(21) qui l’a été pour avoir déclaré, je ne sais dans quelles circonstances, que le marxisme est une philosophie de pays sous-développé.
Le concierge de l’université se cache, lui aussi, car des étudiants l’ont accusé d’avoir travaillé pour la PIDE. Lindley Cintra s’est adressé à la junte pour savoir si cette accusation était fondée (c’est à cette occasion qu’il a appris l’existence de plus de vingt mille indicateurs). On n’a pas pu lui répondre car seuls les agents permanents sont actuellement repérables, ce qui n’est donc pas le cas des indicateurs occasionnels. « Evidemment, ajoute-t-il, il y des risques de jugements sommaires, donc de tomber dans ce contre quoi on s’est battu. »
Jeudi 16 mai
(…) Midi. Dans le hall de l’hôtel Tivoli, c’est la fête. L’intelligentsia portugaise est rassemblée pour accueillir un écrivain, Sarmento Pimentel (22), qui vient d’arriver du Brésil après quarante-sept ans et trois mois d’exil.
Après m’avoir présenté à un bel homme que j’avais pris pour un frère d’Arsène Lupin et qui n’est autre que le "terroriste" Palma Inacio, Cardoso Pires m’amène déjeuner au Policia, restaurant dirigé par un ancien policier, où l’on mange la meilleure cuisine populaire de Lisbonne. (…)
Je vais voir un peu plus tard Urbano Tavares Rodrigues (23) au journal Diario de Lisboa où il m’accueille avec une joie de gosse : « Ce qui s’est passé est merveilleux. Mais ce n’est pas tout. Maintenant, un très lourd travail nous attend. » Membre du P.C. (il peut enfin le dire, la clandestinité n’étant plus de rigueur), il estime que les problèmes les plus urgents sont la situation sociale et l’ordre à maintenir. (…) Tavares Rodrigues me parle de ses projets : chassé de l’université il y a plus de dix ans, il a été réintégré et pourrait à nouveau enseigner. Il ne veut jouer aucun rôle politique, mais rester un militant de base et œuvrer pour que se réalise au Portugal « une chose originale qui n’existe pas encore en Europe, une véritable union populaire générale ». Il me parle aussi de la nécessité de politiser l’armée afin de la rendre plus consciente de ses responsabilités et moins fragile devant d’éventuels changements ou désordres.
Cette conversation illustre bien ce qui me disait quelques heures plus tôt Alçada Baptista : « Le parti communiste est le gendarme de l’armée et de la révolution. »
Averti de ma présence à Lisbonne, Miller Guerra (24) me reçoit deux heures plus tard. Je lui avais demandé une demi-heure, il me donne une heure et demie pour répondre à deux questions : l’une concerne sa position personnelle et son retrait de la direction du P.P.D. ; l’autre, ses réflexions sur l’avenir du mouvement des capitaines. Il m’a brossé un vaste tableau de la situation passée, présente et future, tout en précisant : « Il ne s’agit pas de théories. En réalité, je ne comprends pas exactement ce qui s’est passé. Bien sûr, j’en parle, comme tout le monde, et j’observe, mais ce que je vous livre ne sont que des impressions personnelles, subjectives et superficielles : un long travail serait nécessaire pour pouvoir interpréter les événements. »
Il m’explique d’abord pourquoi il avait accepté d’être député (non inscrit) sous le régime précédent. En 1969, avec d’autres libéraux, il croyait aux promesses de libéralisation de Caetano et était prêt à y collaborer « de l’intérieur ». Avec le temps, Caetano s’est montré de plus en plus influencé par la droite et même l’extrême droite ; de plus, sa politique était caractérisée par une véritable absence de programme. C’est pourquoi Miller Guerra a démissionné en janvier 1973 (le discours qu’il a prononcé à cette occasion à l’assemblée nationale a été censuré). Pendant ces quatre années, les députés libéraux étaient si peu nombreux qu’ils tenaient tous dans le petit salon où nous nous trouvons aujourd’hui : les réunions de travail avaient lieu ici, jusqu’au jour où Miller Guerra s’aperçut que la PIDE était installée dans le hall d’entrée de son immeuble et que les va-et-vient de ses collègues étaient soigneusement surveillés. (…)
Comment explique-t-il le mouvement des capitaines ? L’armée était de plus en plus morose et dégoûtée de la guerre ; mécontente aussi de certaines méthodes, comme celle qui consistait à envoyer les militaires en Afrique tous les deux ans, pour une période de deux ans : à la longue, cette discontinuité leur a été insupportable. D’autre part, ils se sont heurtés là-bas à la population blanche qui en est venue à les considérer comme des parasites puisque leur présence n’améliorait aucunement la situation. C’est ainsi que les jeunes capitaines ont été progressivement politisés, soit par leurs propres réflexions, soit par des éléments extérieurs qui ont trouvé là un terrain inquiet, donc disponible. De plus, certains d’entre eux étaient d’anciens universitaires socialistes ou communistes.
Caetano était un homme indécis, sans imagination, ce qui n’est guère le cas de Spinola (dont le livre (25) ne défend pas une thèse hétérodoxe mais présente le rêve d’une grande fédération portugaise : c’est pourquoi l’autorisation donnée à la publication de ce livre fut une erreur psychologique et non une négligence de la censure).
Aujourd’hui, la junte est indécise au sujet des territoires d’outre-mer : une grande partie des militaires souhaite la fédéralisation, avec un référendum qui aurait lieu le plus tard possible. Par contre, l’aile gauche de l’armée souhaite un cessez-le-feu immédiat, suivi de l’indépendance.
Comment se présente aujourd’hui la population portugaise ? Il y a d’abord la classe moyenne, perplexe devant une situation ambiguë pour elle : elle souhaite la liberté mais, d’origine prolétarienne, elle craint le processus de prolétarisation, l’instabilité, l’inflation, etc. Il y a ensuite la bourgeoisie, qui est divisée. Dans sa majorité, elle a peur (notamment des communistes), d’autant plus que ses méthodes de gestion sont particulièrement rétrogrades. La grande industrie, elle, ne craint rien : elle se situe à un niveau international et, quel que soit le régime politique, elle aura toujours sa place. Quant au prolétariat, sa situation n’est quand même plus celle d’il y a vingt ans. Les ouvriers savent qu’ils peuvent obtenir sans révolution des améliorations de leurs conditions de travail et de leur niveau de vie. Depuis le 25 avril, un certain nombre de choses ont déjà été acquises et d’autre le seront encore, grâce à la syndicalisation. L’adhésion au parti communiste ne paraît donc plus la panacée. (Mais il est d’autant plus difficile de connaître son impact dans les milieux ouvriers qu’il se montre prudent dans ses manifestations.)
Le gouvernement installé ce matin est le meilleur possible, estime Miller Guerra. L’avenir dépend du parti communiste, des gauchistes et de l’extrême droite : il y a effectivement un danger de contre-révolution et certains patrons regardent avec complaisance les revendications ouvrières car elles favorisent une agitation qui permettrait le retour au régime antérieur (c’est pourquoi les partis politiques de gauche ont donné des mots d’ordre pour que les revendications soient limitées). Mais une difficulté réside dans le fait que les salariés ignorent le plus souvent les méthodes à suivre pour obtenir des améliorations : ils ne les ont jamais apprises et ne savent pas comment s’y prendre. Timorés, il leur arrive d’être trop prudents.
On trouve aussi de la prudence - mais d’une autre nature - chez les capitaines et les membres de la junte, qui parlent beaucoup avec ceux qui viennent les voir (pratiquement tout le monde peut aller les trouver pour discuter et tenter de résoudre des problèmes d’ordre pratique ou autres. A écouter mes divers interlocuteurs, je songe à la gendarmerie d'un village français, ouverte à n’importe qui !). Sous la direction des militaires, la situation du pays est calme, basée sur un sorte de compréhension et d’accord réciproque. Il faut cependant se méfier car les « orphelins de Salazar », comme les appelle Miller Guerra, se taisent. Or, en réalité, ils sont les détenteurs de la force économique et de l’organisation du pays, et le gouvernement provisoire doit maintenant détruire l’appareil administratif et social, écarter tous ceux qui forment l’armature de l’ancien système (c’est ainsi, par exemple, que quatre généraux ont été limogés hier). (…)
A cours de mes brèves promenades dans les rues de Lisbonne, j’ai vu la prolifération des banderoles déployées sous des fenêtres ou au-dessus des portes d’immeubles : syndicat du livre, syndicat des médecins, etc. Le syndicalisme est le nouveau jouet, tant convoité, du Portugal. Des inscriptions également (surtout celles du M.R.P.P.) sur les socles des statues, sur la cathédrale. J’ai vu aussi, en petit nombre, soldats et marins de garde devant quelques bâtiments, le sourire aux lèvres et la fleur à la boutonnière. Quant à la police, elle file doux. Restée quelques heures du côté de Caetano, elle n’ose pas aujourd’hui se montrer très sévère car elle risquerait des ennuis avec la foule : si un policier se montre un peu trop autoritaire, il y a tout de suite quelqu’un pour le traiter de fasciste. Les contraventions sont donc très rares. (…)
Vendredi 17 mai
Il est plus facile d’entrer au Portugal que d’en sortir. A six cents mètres environ de l’aérogare un barrage militaire arrête voitures privées et taxis : il faut montrer son billet d’avion, qui est soigneusement examiné. A l’entrée de l’aérogare, un autre barrage de civils et de militaires : le billet doit être de nouveau présenté. Ensuite, en haut du premier escalier intérieur, la douane : un inspecteur demande si on a de l’argent portugais. Puis vient le contrôle des passeports, après quoi seulement se fait l’enregistrement des passagers. Toutes ces mesures sont évidemment destinées à empêcher la fuite des capitaux et de certaines personnes.
Cela dit, me trouvant plus tard dans l’avion avec Augusto França (26), celui-ci me confie à quel point il est étonnant de pouvoir quitter le Portugal dans les conditions actuelles : « Avant, chaque fois que je partais, j’avais peur d’être arrêté par la PIDE. Aujourd’hui, je découvre ce que c’est que de quitter librement le Portugal. »
Deux journées et trois soirées à Lisbonne, c’est peu. J’ai cependant pu avoir une quinzaine d’entretiens et puis regarder, observer. J’ai senti un immense soulagement et une joie indéfinissable, tranquille et grave. Personne encore ne comprend pourquoi et comment les choses se sont passées de cette manière-là, aussi rapidement, aussi calmement, avec autant de discipline et une telle adhésion populaire.
Et ensuite ? Une réflexion que m’a faite Joel Serrão est à garder en mémoire : « Il y a un travail énorme à faire. C’est comme si nous étions au commencement du monde et que nous venions de naître. Mais cette naissance s’ouvrira-t-elle sur le chaos ou sur la création ? Nous n’en savons rien. Pour l’instant, c’est encore Mai qui dure. Mais l’avenir est un point d’interrogation. »
Roselyne Chenu
Notes
1) Antonio Alçada Baptista (1927-1908). Avocat et écrivain. Il fut l’un des premiers intellectuels à s’engager dans le combat contre la dictature au nom de son catholicisme. Après avoir quitté la profession d’avocat, il achète à la fin des années 1950, une maison d’édition, Moraes Editora, qui alors chercha, par sa programmation audacieuse, à faire évoluer les mentalités. Marqué par le personnalisme de Mounier visant à relier pensée et action, il a fondé en 1963 la revue O Tempo e o Modo, dans le sillage de la revue Esprit. Si dans les premières années tout au moins, la présence des catholiques y était dominante, la revue, sous l’influence entre autres de Jean-Marie Domenach, a su d’emblée s’ouvrir à d’autres courants de pensée, dans un souci constamment réaffirmé de pluralisme et d’approche critique des problèmes du monde et de la société portugaise.
2) Le 28 mai 1926 marque le début de la dictature militaire (1926-1933) qui renverse la République parlementaire (1910-1926) et annonce le régime de Salazar, qualifié d’Etat Nouveau (1933-1974).
3) Mario Soares (1924). Avocat. L’une des figures incontestables de l’opposition à la dictature et du Portugal démocratique. Ancien secrétaire-général du parti socialiste portugais dont il fut le principal fondateur. Après le 25 avril, il a occupé successivement les fonctions de ministre des Affaires étrangères, Premier ministre et président de la République.
4) João Benard da Costa (1935-2009). Essayiste. Il a succédé à Alçada Baptista à la tête de la revue O Tempo e o Modo (1969-1973), dont il a démissionné quand un groupe de jeunes maoïstes réussit à la contrôler idéologiquement. Auteur d’un livre sur Emmanuel Mounier et traducteur de deux de ses ouvrages. Fin connaisseur de cinéma, il a dirigé la Cinémathèque portugaise pendant de nombreuses années.
5) Police politique. Au moment du coup d’Etat, la PIDE (Police internationale et de défense de l’Etat) n’existait plus formellement. Elle avait été remplacée, en 1969, par la DGS (Direction générale de sûreté). Mais le rôle et les pratiques n’ayant pas changé, on a continué à parler communément de « PIDE ».
6) Marcello Caetano (1906-1980). Juriste et haute figure de l’ancien régime. A succédé à Salazar au poste de Premier ministre, entre 1969 et 1974.
7) Le Centre national de culture a été créé en 1945, en tant qu’espace de rencontre et de débat entre personnes de différents secteurs politiques et idéologiques. Il a abrité à partir de 1970 le comité portugais du Congrès pour la liberté de la culture. Après le 25 avril 1974, le Centre cherche à promouvoir l’idée d’une « culture sans frontières ».
8) Helena Vaz da Silva (1939-2002). Journaliste. Elle devient directrice du Centre national de culture et députée européenne après 1974.
9) Mgr. Manuel Vieira Pinto (1938). Son expulsion du Mozambique est liée à sa prise de position en faveur de l’autodétermination de cette ancienne colonie.
10) Mgr. Antonio Ferreira Gomes (1906-1989). Une lettre à Salazar dans laquelle il critiquait certains aspects de sa politique lui a valu plusieurs années d’exil. Il fut autorisé à rentrer au Portugal par Marcello Caetano en 1969.
11) José Ribeiro dos Santos (1908-1988). Spécialiste de l’éducation, il fut l’un des fondateurs du parti socialiste portugais.
12) José Cardoso Pires (1925-1998). Ecrivain. Dans le numéro d’Esprit de septembre 1972, il a publié un article remarqué, « Le régime de la censure », qui n’a pu paraître en portugais qu’après la chute du régime.
13) Sophia de Mello Breyner Andresen (1919-2004). Poète. Elle est présente dans le numéro d’Esprit consacré aux poètes portugais, juillet-août 1967.
14) Francisco Sousa Tavares (1920-1993). Avocat, écrivain et journaliste. Il fut l’un des fondateurs du Centre national de culture. De sensibilité social-démocrate, il fut après 1974 député et ministre.
15) Herminio da Palma Inacio (1922-2009). Dirigeant de l’organisation armée LUAR, dont les actions retentissantes (sabotages, détournements, etc.) ont secoué l’ancien régime. Après l’instauration de la démocratie, il s’est rapproché du parti socialiste et est devenu député. Comme l'explique François Colcombet dans un article d'Esprit paru en janvier 1978, "Terrorisme et répression", il s'est réfugié en France et il a évité l'extradition suite à un arrêt important de la Cour d'Appel de Paris, qui a jugé que le caractère politique de son action justifiait un refus français de le réexpédier chez Salazar.
16) Nuno Teotonio Pereira (1922). Architecte. Figure active de l’opposition, en tant que membre du groupe dit des « catholiques progressistes ».
17) Antonio de Spinola (1910-1996). Son prestige au sein de l’armée fut un facteur décisif dans la légitimation du coup d’Etat qu’il a soutenu dès la première heure. La publication, peu de temps avant la révolution, de son livre Portugal e o futuro, dans lequel il prône l’autodétermination et une solution fédéraliste pour les colonies, avait scellé sa rupture avec le régime.
18) Francisco da Costa Gomes (1914-2011). Chef de l’état-major des forces armées avant le 25 avril. A l’instar de Spinola, son soutien au mouvement des capitaines fut déterminant dans le succès du coup d’Etat. Il a remplacé Spinola à la présidence de la République, dans la période qui a précédé la première élection présidentielle au suffrage universel.
19) Joel Serrão (1919-2008). Historien.
20) Luis F. Lindley Cintra (1925-1991). Linguiste et philologue de réputation internationale.
21) Mario Murteira (1933-2013). Economiste. Ministre dans trois des gouvernements provisoires qui ont suivi l’établissement de la démocratie.
22) João Sarmento Pimentel (1888-1987). Militaire et écrivain. Pendant son exil, il n’a pas cessé de combattre le régime.
23) Urbano Tavares Rodrigues (1923-2013). Ecrivain et journaliste. Il a enseigné dans plusieurs universités françaises, ce qui lui a permis de nouer des liens avec les milieux intellectuels français, notamment autour de la revue Preuves.
24) João Pedro Miller Guerra (1911-1993). Médecin neurologiste.
26) José-Augusto França (1922). Historien de l’art.
(Sélection du texte, introduction et notes de João Fatela)