Edgar Morin au Portugal, une amitié vive
La disparition d'Edgar Morin le 29 mai, à l'âge de 104 ans, résonne bien au-delà de la France. Parmi les nombreuses amitiés intellectuelles qu'il noua à travers le monde, il faut compter avec ses liens au Portugal dans les années 1960, et l'influence durable de sa pensée sur la reconstruction politique et culturelle du pays après la Révolution des Œillets.
Dans les années 1960, tout commence par une relation très étroite entre deux revues d’idées, l’une portugaise et l’autre française, O Tempo e o Modo et Esprit. Jean-Marie Domenach était directeur d’Esprit tandis qu’António Alçada Baptista animait la revue portugaise, fondée en 1963. L’époque était particulièrement difficile au Portugal, entre une guerre coloniale et le défi de la démocratisation et du développement. Le groupe d’intellectuels portugais qui gravitaient autour de la revue était constitué par de jeunes catholiques et non catholiques, non conformistes, animés par la volonté du pape Jean XXIII de mener à son terme le Concile Vatican II. C’est alors que Jean-Marie Domenach eut l’idée d’organiser une rencontre entre António Alçada Baptista et Edgar Morin. Ce fut un vrai coup de foudre. Une grande amitié se noua entre les deux hommes, qui devait durer toute leur vie. Leur convergence d’idées et de projets sera ensuite élargie à Pierre Emmanuel, qui animait alors le Congrès pour la liberté de la culture (fondé en 1950 en pleine guerre froide, pour contrer l’influence du communisme chez les intellectuels occidentaux). Leur amitié devint profonde, et fertile. Il fallait semer des idées à tout vent.
C’était fascinant d’écouter et de lire Edgar Morin. La pensée complexe était une méthode, un outil pour mieux comprendre la réalité humaine et planétaire. Grand pédagogue, Morin reconnaissait le besoin d’une nouvelle perspective sur les relations entre individu et société, et l’universalité de la dignité humaine. C’est avec lui que les idées de dialogue et de complexité sont reconnues comme fondamentales pour la compréhension de l’humanité. Ces nouveaux cercles intellectuels portugais, dans les années 1960, comptaient notamment plusieurs jeunes militaires, comme Ernesto Melo Antunes, qui joueront ensuite un rôle fondamental dans la Révolution des Œillets de 1974. Edgar Morin fut un observateur enthousiaste de celle-ci, qu’il reconnût tout de suite comme un événement majeur. Après la Révolution, c’est Alçada Baptista qui présentera Edgar Morin à Mário Soares, fondateur du Parti socialiste et futur président de la République. Leur relation eut une influence considérable sur la construction démocratique du Portugal, contribuant à la formulation de plusieurs de ses principes fondateurs. Comme système de valeurs, la démocratie devait être le résultat de la participation citoyenne. Nous ne sommes pas propriétaires d’une culture. Nous en sommes héritiers, ce qui est bien différent. Il nous fallait un dialogue vivant non entre protagonistes de premier plan mais entre personnes qui se reconnaissent comme égales, et appartenant à un monde commun. Un évènement vu comme peu important pouvait s’avérer fondamental, comme clé essentielle d’une explication. L’événement devenait donc notre vrai maitre intérieur.
Pendant la Révolution portugaise, Edgar Morin a dit que si le pain était important, on ne pouvait oublier que la liberté était essentielle, en tant que valeur inaliénable. Il nous fallait toujours assurer l’équilibre entre liberté et dignité. Comprendre l’erreur et l’illusion, le contexte et le complexe, enseigner la condition humaine et l’identité terrienne, affronter les incertitudes, apprendre la compréhension, et assumer une éthique du genre humain. Voici la grande leçon d’Edgar Morin, toujours aussi vivante aujourd’hui.