Un Kolkhoze cinq étoiles
Stanislas Bouvier salue dans Kolhoze, d’Emmanuel Carrère, lauréat du Prix Médicis 2025, une épopée de l’intime où le récit personnel se soumet au double jugement de l’histoire et de l’esprit critique.
Les jurés du Goncourt ont jeté leur dévolu sur une Maison vide1plutôt que sur un Kolkhoze2cinq étoiles. Ce choix est sans doute fort heureux pour le lauréat couronné, mais bien dommage pour la littérature. Il était en vérité moins risqué, et certainement plus convenu de récompenser les souvenirs d’une histoire tournée vers un passé révolu et ravivée par les flux et les reflux de la mémoire, et s’inscrivant à ce titre dans le droit fil d’une tradition que l’on voudrait issue de Proust, plutôt qu’un vrai roman au regard fort singulier porté sur la vie personnelle de l’auteur, sur le destin croisé de sa famille, et sur le bruit du temps.
Des fils tendus
Si la Recherche est bien, selon le raccourci de Nabokov, « une sorte de chasse au trésor où le trésor est le temps, et le passé la cachette », le Proust qui se souvient est aussi le Proust qui observe. La cathédrale littéraire échafaudée par le solitaire du boulevard Haussmann reclus en sa chambre tapissée de liège, sensible aux tremblements de la mémoire, aux transmutations alchimiques de la sensation en sentiment, est aussi ce monument peuplé de multiples personnages imaginé par l’arpenteur mondain du Tout-Paris des années 1890. Plusieurs Proust se côtoient dans la Recherche, l’enfant rêveur, le parfait illusionniste, le chroniqueur sans pitié, l’esthète submergé de désir et de jalousie, ou le grand prêtre officiant sous les ors et les scintillements d’un temple voué tout entier au culte de l’art porté en religion. Chacun des Proust, rassemblés en un seul, garde en main les fils tendus sous les effets d’une conscience sans cesse perméable aux miroitements d’un passé imaginaire, et d’un présent perçu sous l’œil d’un moraliste.
Sur les fils tendus de Kolkhoze, plusieurs Carrère se confrontent, et se confondent, selon les trois figures métaphoriques qu’attribue Nabokov au grand écrivain : le conteur, le pédagogue et l’enchanteur. Le conteur de Kolkhoze remonte le fleuve parfois tumultueux d’une double ascendance familiale sur quatre générations, des terres profondes des Pyrénées aux confins de la Russie et de la Géorgie, le pédagogue expose les enjeux d’une guerre lancée par la Russie aux portes de l’Europe, l’enchanteur déploie la poétique romanesque de son ouvrage en littérateur maître de son art. Par la magie de l’écriture, Carrère compose son histoire et la soumet au jugement que son esprit critique lui impose.
Une épopée de l’intime
Dans Un roman russe (P.O.L., 2007), notre auteur avait endossé les attributs d’un enquêteur tricéphale explorant à la fois le destin tragique de son grand-père géorgien sans doute exécuté à la Libération pour collaboration, les heurs et malheurs d’un paysan hongrois rapatrié dans son pays après des années d’internement en URSS, et les vicissitudes de sa propre vie personnelle. Son Limonov (P.O.L., 2011) reprenait le même dispositif, mêlant les éléments biographiques du baroudeur et forte tête éponyme rencontrée à Moscou, des commentaires sur la littérature russe, et des réflexions sur l’URSS et le monde post-soviétique. Kolkhoze emprunte la même stratégie littéraire : plusieurs lignes temporelles se coupent, se chevauchent, se percutent sur les chemins tracés d’une plume alerte. L’œuvre se déploie, rebondit, offre des richesses insoupçonnées. La petite histoire des hommes, dans leurs passions, leurs malheurs, leur petitesse et leur noblesse, s’ordonne sur la grande histoire des peuples. Dès la brillante ouverture d’hommage solennel sous les roulements de tambour dans la cour des Invalides, Kolkhoze revêt d’entrée les habits d’une chronique double face où le particulier et le général se rejoignent. Le particulier, c’est le fils devant le cercueil de sa mère, le général, c’est assurément le président lui-même, représentant éminent de la nation égrenant les paroles d’un éloge officiel à la mémoire de la défunte consacrée en institution. Le fils se dédouble en témoin lucide du spectacle grandiose auquel il assiste, le sens de l’observation se teinte d’un recul presqu’amusé sous la déclamation des grandes paroles et le flottement des drapeaux tricolores ; et le lecteur, par identification, partage cette même duplication.
Sur différents registres, c’est Carrère qui nous parle, et lui seul, sur le ton amical d’une conversation au long cours, à bâtons rompus, habilement menée où la confidence se mêle à l’ironie, la gravité à la drôlerie. Certains passages font sourire, les péripéties afghanes de l’aventureuse Hélène en mission impossible, d’autres serrent le cœur, le sort funeste réservé aux Géorgiens revenus au pays et trompés par Staline. Tout au long de ce récit foisonnant conjugué à la première personne, où les morts côtoient les vivants, Carrère fait entendre ce qu’il est, ce qu’il ressent, et ce qu’il pense. Attentif aux variations des idées et des émotions, l’écrivain se veut le prosateur de ce que l’on pourrait appeler une épopée de l’intime. Non pas la litanie autofictionnelle d’un narcissique délivrant sans filtre les angoisses et les atermoiements de ses affects, ni même la confession autocentrée par laquelle l’âme enfoncée dans l’amour de soi se dévoilerait sans mentir sous de prétendues exigences de sincérité, mais une dramaturgie intérieure qui s’accorde aux bouleversements du temps. À travers le prisme de la sensibilité et de l’intelligence, les évènements narrés de l’existence acquièrent une dimension morale : parler de soi, intégralement, sans rien cacher, parler du monde tel qu’il est, sans tricher.
La dame du quai Conti
On a dit que Kolkhoze était le livre d’un fils sur sa mère, ou un ouvrage dédié, en creux, à son père que la main forte de son épouse avait relégué dans l’ombre. Dans le labyrinthe obscur et fangeux des certitudes et des aveux, Emmanuel a su en effet préserver les liens d’affection vécus depuis l’enfance, où la pudeur se joint à l’amour filial. Mais l’auteur se devait de garder les yeux ouverts et respecter le pacte conclu avec lui-même.
La dame du quai Conti ne pouvait échapper aux règles de ce pacte. Retranchée derrière l’empilement des nuances, des complexités, des concepts destinés à établir un continuum historique en trompe l’œil, du règne des tsars aux dirigeants communistes, Hélène Carrère d'Encausse ne voulut pas entendre les voix de ceux qui, à l’Est comme à l’Ouest, s’attelaient à déchirer le voile du mensonge. Sensible au chant des sirènes de la Place rouge, au décorum liturgique trompeur de la grande et sainte Russie, indulgente pour le moins vis-à-vis d’un pouvoir autoritaire se réclamant des valeurs traditionnelles, « l’historienne soviétique » n’a pas voulu regarder de face la vraie nature d’un système politique fondé sur le culte de la force, de l’intimidation, du mépris et de la haine. Si le malheur russe est bel et bien la marque d’une histoire frappée au fer rouge de la terreur, de la soumission et de la mort, c’est le péril russe qu’il convenait de prendre en compte sous l’angle de la menace existentielle qu’il représente pour la Russie elle-même, le continent européen et le monde démocratique.
La guerre totale
Sur cette question, la position de Carrère diffère sensiblement de la vision qu’a toujours défendue sa mère, et s’accorde au constat saisissant de « son camarade écrivain » Iegor Gran : en ce nouveau millénaire, la Russie de Poutine s’apparente à une « gigantesque dystopie » peuplée de zombies errant à travers les ruines d’une fantasmatique Troisième Rome. Méprisés, impuissants, passifs, fatalistes, abrutis de fake news, intoxiqués de discours mensongers et belliqueux contre un Occident honni et décadent, entraînés dans le maelström d’un ensauvagement planifié irrigué d’un millénarisme apocalyptique hanté de rêves impériaux, les Russes subissent le tropisme militariste clamé haut et fort du Kremlin. Alors que le peuple ukrainien défend la souveraineté de sa nation et l’intégrité de son territoire au prix du sang, la dynamique d’une guerre totale s’affirme désormais à visage découvert sous le matraquage d’une hystérie patriotique tambour battant. L’obsession belliciste agit sur les esprits de la même façon que la propagande officielle les corrompt, et la guerre devient l’instrument, l’expression même, d’une passion de nuisance qui défie l’entendement.
Madame Carrère d’Encausse avait rejeté le terme « d’annexion » après l’invasion militaire de la Crimée en 2014. Un jugement sans appel sanctionnait le manque de clairvoyance de notre « académicienne en plein brouillard3 » quand les chars russes franchissaient les frontières de l’Ukraine en février 2022, jetant le feu et la cendre pour la détruire. Dans cette affaire, le dur principe de réalité reprenait ses droits : l’agresseur est le Russe, l’agressé l’Ukrainien. Le premier appartient au camp des prédateurs où la volonté de domination prime sur le droit, le second résiste en état de légitime défense. Le choc fut rude pour la spécialiste dont le prestige subit une éclipse. Dans un entretien accordé quelques mois après le déclenchement de « l’opération spéciale » en Ukraine, la soviétologue tentait de relativiser la responsabilité de l’agression, accusant l’Occident, lors de l’effondrement du communisme, d’avoir traité la Russie, « avec légèreté, voire mépris et condescendance, et comme un adversaire vaincu4 ». Proust se désolait jadis : « les faits ne pénètrent pas dans le monde où vivent nos croyances ». L’établissement de la vérité suppose une disposition de l’esprit fondée sur le bon sens, ce bon sens « carré » dans la signification que Nabokov lui accorde, « la capacité de juger sans passion et sans subtilité intellectuelle ».
Les fougères d’Hergas
« Vitam impendere vero », consacrer sa vie à la vérité, telle fut la devise du poète satirique Juvénal que Rousseau reprend à son compte dans une lettre à d’Alembert et que Carrère pourrait à son tour s’approprier. Afin de peindre la figure maternelle de la façon la plus exacte, la plus complète, la plus conforme à ce que fut la personne humaine dans son tempérament et son destin, l’auteur de Kolkhoze devait tout embrasser, les réussites et les échecs, les contradictions et les aveuglements, mettre en sourdine « la croûte de rancune et de malentendus stratifiée » qui aurait pu altérer son propos, et s’affranchir de la matrice intellectuelle de l’essayiste. Aucune volonté de nuire dans cette entreprise de discernement, aucun règlement de compte post-mortem. « Je fais des portraits » confie-t-il lors d’un entretien radiophonique. Le couple Hélène et Louis, L’ancêtre Kano et sa femme Nino, le grand-père Georges, Nathalie et la cousine Salomé, tante Teliko, Fédor le baroudeur ou le père Olympe, les Panine, Pelken, Komarovsky et Wiazemski, les Carrère et les d’Encausse, ornent de motifs dessinés par petites touches l’arbre fleuri de Kolkhoze dont les branches entrelacent avec bonheur les physionomies et les caractères.
Le narrateur privilégie l’image poétique dans l’adieu touchant qu’il adresse à son père Louis, perdu dans les fougères d’Hergas du côté d’Encausse à la recherche d’une pierre militaire témoignant du passage des légions de Pompée en route vers le Caucase et la Géorgie. Dans cet épilogue crépusculaire, infiniment mélancolique, se recoupent les lignées familiales des deux parents, et se superposent à nouveau la grande et la petite histoire.
Au sein de sa caverne, où règne la solitude pensive propice aux rêveries, aux larmes, à la fantaisie et au chuchotement des muses, l’écrivain tisse les fils d’or de son art. Sur l’échiquier de la littérature, se meut à pas comptés la figure du scribe traçant les contours d’un autoportrait. Le climat affectif, sensuel et mental transcrit au fil de la plume à coups de jongleries verbales, de manipulations narratives, de sortilèges romanesques et mimétiques, s’ouvre au mystère de l’irrationnel irradié de féeries et d’éblouissements. Le réel est une énigme, c’est l’art qui lui donne vie et reflète ce qu’il est. Un livre est un monde nouveau, une invention de l’esprit et de la sensibilité, une « entité flambant neuve » comme l’écrit Nabokov. Exilé en son royaume, l’écrivain se nourrit des œuvres de ceux qui, avant lui, ont parcouru le chemin herbu sur lequel il s’aventure. Tolstoï, Nabokov ou Dostoïevski, auxquels Carrère consacre des pages magnifiques, sont les grands frères d’armes du narrateur de Kolkhoze.
Cependant, si l’auteur de L’Idiot et des Possédés est célébré comme un génie littéraire avec ferveur, le « slavophile enragé, nationaliste, bigot, antisémite, chantre de la Troisième Rome, persuadé que la Russie a pour mission de sauver le monde de l’impiété et de la dépravation où se vautre l’Occident » est dénoncé avec vigueur. Le pouvoir toxique contenu dans l’ADN russe peut contaminer les plus grandes œuvres, et pervertir les plus grands esprits, ce que Tetyana Ogarkova, l’amie francophile de Carrère rencontrée à Kyiv, résume d’une formule lapidaire : « châtiment sans crime, crime sans châtiment. » Transporté « d’indignation biblique », Dostoïevski ne rêvait-il pas, devant le russophile Eugène-Melchior de Vogüé, d’une « apocalypse détruisant dans les flammes les cités damnées de l’Europe5 » ?
- 1. Laurent Mauvignier, La Maison vide, Minuit, 2025.
- 2. Emmanuel Carrère, Kolkhoze, P.O.L., 2025.
- 3. L’expression est d’Hélène Carrère d’Encausse, citée dans le journal Le Monde. Raphaëlle Rérolle, « Hélène Carrère d’Encausse, une grande connaisseuse de la Russie “en plein brouillard” », Le Monde, 26 janvier 2023.
- 4. Dans un entretien à Politique Internationale, n°177, automne 2022.
- 5. Françoise Thom, « Un docteur Folamour au Kremlin? », Desk Russie, 21 août 2021.