Kurdistan irakien : que faire ?
Fondateur et rédacteur en chef de l’hebdomadaire kurde Hawlati (Le Citoyen), l’un des seuls médias d’opposition encore actifs au Kurdistan irakien, Tarek Fatih revient, dans cette conversation menée à Souleymanieh au lendemain du second tour des élections présidentielles turques (28 mai 2023), sur les effets de la réélection de Recep Tayyip Erdogan pour les citoyens kurdes de la région. Inquiet de l’influence du président turc sur les dynamiques politiques et économiques du Gouvernement régional du Kurdistan (GRK), établi en 1992 et disposant aujourd’hui d’une autonomie partielle vis-à-vis de Bagdad, il propose une lecture critique de la paralysie politique actuelle et du manque d’engagement de la communauté internationale pour les Kurdes d’Irak.
La victoire de Recep Tayyip Erdogan, le 28 mai 2023, à l’élection présidentielle turque a été accueillie avec joie et soulagement par Nechirvan Barzani, le président de la région autonome du Kurdistan irakien, qui y trouve la promesse d’un partenariat renouvelé. Mais, contrairement à leur dirigeant, les Kurdes ne voient pas nécessairement cette victoire d’un si bon œil. Comment risque-t-elle d’affecter les citoyens kurdes d’Irak ?
Les conséquences de cette réélection vont se faire sentir dans plusieurs secteurs. Le Parti démocratique du Kurdistan (PDK), dirigé par le clan Barzani, est un allié de longue date d’Erdogan, avec qui ils entretiennent des accords économiques et sécuritaires, bien que le raïs soit extrêmement méfiant de tout ce qui s’apparente à une forme d’autonomie et de montée en puissance des forces kurdes. Ankara joue ainsi du conflit entre Erbil et le gouvernement fédéral de Bagdad portant sur l’étendue de l’autonomie, acquise depuis 2005, à accorder au Kurdistan irakien, afin d’éviter qu’une solution pérenne ne soit trouvée. Au cœur de ces litiges se trouve, par exemple, la question de l’exportation du pétrole kurde, principale ressource de la région. Depuis 2014, le Gouvernement régional du Kurdistan (GRK) vendait du pétrole brut à Ankara. Suite à une décision de la chambre de commerce internationale de Paris en mars 2023, l’accord pétrolier entre la Turquie et le Kurdistan a été interrompu au profit de Bagdad. Ankara a été condamnée à payer 1, 4 milliard de dollars de dédommagement au gouvernement fédéral et, depuis, Bagdad multiplie les mesures pour contrôler les ressources financières du Kurdistan, ce qui fragilise son autonomie. Au fond, c’est surtout le profit personnel d’Erdogan qui dicte les échanges, au détriment des Kurdes.
De manière générale, ce qui est bon pour les Kurdes est mauvais pour Erdogan. Ainsi, dans la même dynamique, ce dernier sape les efforts pilotés par les États-Unis pour la réunification des peshmergas, les forces armées liées respectivement au Parti démocratique du Kurdistan et à l’Union patriotique du Kurdistan (UPK). Ces deux partis rivaux au Kurdistan possèdent chacun des contingents importants de combattants que Washington souhaite réunir sous un commandement unifié au sein d’un ministère des affaires des peshmergas afin de stabiliser la région, pour éviter les risques de guerres civiles, comme on en a vu dans les années 1990, et assurer une défense efficace face à la menace islamiste dans la région. Les Américains ont investi des montants considérables pour cette unification. Mais la Turquie ne cesse de perturber ce projet, tout en s’opposant systématiquement à l’achat d’armes lourdes par les peshmergas en faisant pression sur la famille Barzani.
Le coup d’État manqué de 2016 en Turquie a marqué, du côté du gouvernement du Parti de la justice et du développement (AKP), un tournant islamo-conservateur associé à une forte promotion du sentiment nationaliste. Comment, selon vous, cette influence s’est-elle répercutée au Kurdistan irakien et comment la réélection d’Erdogan pourrait jouer sur la résurgence de l’islamisme radical dans la région ?
Le Kurdistan irakien fait déjà face à une résurgence des courants islamistes et salafistes, qui gagnent en popularité dans plusieurs villes. Ce second mandat est donc d’abord la promesse d’une collaboration continue et renforcée entre Erdogan et les différents partis islamistes, qu’il s’agisse des branches associées aux Frères musulmans ou bien des factions djihadistes déployées dans la région, comme par exemple le groupe Hayat Tahrir al-Sham dans le Nord-Est syrien, frontalier de l’Irak. Salahadin Bahadin, le chef de l’Union islamique du Kurdistan (Yekgrtu), la branche locale des Frères musulmans, a été parmi les premiers à saluer la réélection d’Erdogan, et ce dernier ne manquera pas d’user de son influence dans ces sphères.
Cette montée en puissance des courants islamistes sunnites favorise-t-elle la rivalité régionale entre la Turquie et l’Iran, au détriment des citoyens kurdes d’Irak ?
Le Kurdistan occupe une place maudite dans le système international. Les réseaux islamistes sont proches de la Turquie, tout comme la famille Barzani et le Parti démocratique du Kurdistan. Or ces derniers s’opposent, au sein du Gouvernement régional du Kurdistan, à l’Union patriotique du Kurdistan, soutenu par l’Iran chiite. Les deux partis, censés représenter et gouverner les citoyens kurdes se retrouvent donc pris dans des rivalités qui les dépassent. Face à tout cela, la communauté internationale reste largement silencieuse. Cela alimente l’incapacité des partis kurdes à réellement se saisir des enjeux politiques, sociaux et économiques auxquels les Kurdes font face au quotidien. Mais, au-delà de leur enchâssement dans les dynamiques régionales, ces deux partis ont globalement perdu le soutien de la population.
Pourquoi la confiance en ces deux partis, pourtant à l’origine du processus d’indépendance et d’autonomisation du Kurdistan, s’est-elle autant érodée ?
C’est un problème de corruption généralisée. Après les soulèvements populaires en 1991, j’ai commencé à travailler de près avec l’Union patriotique du Kurdistan, qui s’était battu contre le régime baasiste de Saddam Hussein. Mais, très vite, une fois descendus des montagnes où avaient lieu les combats, les peshmergas ont commencé à s’approprier illégalement des biens publics. Au début, comme ils étaient kurdes, que nous partagions la même histoire, qu’ils avaient des martyrs qui avaient sacrifié leurs vies pour le peuple kurde, nous avons toléré leurs dérives. Nous espérions que la formation d’un gouvernement, après les premières élections libres en 1992, permettraient de mettre fin à ces dérives, mais nous avons vite déchanté. Ni le Parti démocratique du Kurdistan ni l’Union patriotique du Kurdistan n’ont su se réformer de l’intérieur et limiter les phénomènes de corruption. Ces deux partis ont essentiellement reproduit le système baasiste au sein du Kurdistan : ils n’ont pas peur de tuer leurs ennemis politiques, ils manipulent et s’approprient les organisations de la société civile, qu’elles réunissent des ouvriers, des femmes ou des étudiants.
Le 1er mai 1995, ce que nous appelons « la guerre intérieure », c’est-à-dire la guerre civile entre le Parti démocratique du Kurdistan et l’Union patriotique du Kurdistan, a commencé. Au bout de trois ans, la guerre s’est officiellement terminée, mais la situation politique et économique n’arrêtait pas d’empirer. À l’époque, je tenais une petite imprimerie qui est rapidement devenue une sorte de centre culturel, car nous y publiions des revues intellectuelles et contestataires. Tout le monde se posait la question : que faire face à ces partis incapables de gouverner correctement ? Le 5 novembre 2000, nous avons ainsi créé Hawlati, un journal critique qui replace la citoyenneté au centre du débat. Petit à petit, l’atmosphère générée par ce nouveau média a gagné les groupes politiques qui se sont aussi mis à se demander : que faire ? Et, devant l’impossibilité de réformer le Parti démocratique du Kurdistan et l’Union patriotique du Kurdistan, le parti d’opposition Goran, dirigé par Nawshirwan Mustafa, a été créé en 2009, ce qui a été un moment très fort dans la politique kurde.
L’élan du mouvement Goran s’est essoufflé après le décès de Nawshirwan Mustafa en 2017. Existe-il aujourd’hui d’autres mouvements ou d’autres partis d’opposition qui puissent agréger un soutien populaire solide ?
Le mécontentement du peuple vis-à-vis du Parti démocratique du Kurdistan et de l’Union patriotique du Kurdistan n’a cessé de grossir et a atteint un point critique. Le peuple n’espère plus qu’une réforme soit possible et souhaite aujourd’hui un dépassement de ce clivage politique. L’atmosphère n’a pas changé et reste dominée par cette question obsédante : que faire ? Les autres offres politiques, qu’il s’agisse des partis islamistes ou encore de Nouvelle Génération, un parti libéral créé en 2017 en opposition au référendum pour l’indépendance du Kurdistan, souffrent des mêmes faiblesses que ces partis : ils sont aussi gangrénés par des phénomènes de corruption et sont incapables de développer une pensée politique affirmée qui se saisisse pleinement de la spécificité des enjeux de la société kurde irakienne.
Le Kurdistan est partagé entre quatre États (la Turquie, l’Iran, la Syrie et l’Irak), ce qui engendre à la fois des problèmes vis-à-vis de chacun de ces États sur la question d’une possible indépendance, mais aussi des problèmes internes à chaque région. Quels sont ces problèmes spécifiques au Kurdistan irakien, auxquels les partis actuels ne semblent pas pouvoir offrir de solutions satisfaisantes ?
Au sein même du Kurdistan irakien, nous sommes déjà une société multiculturelle et multilinguistique. Or nous avons ici un gros problème d’analphabétisme qui reste mal pris en charge. La question religieuse domine encore la société, tout comme la gestion tribale et la place des cheikhs. On ne peut pas simplement ignorer ces facteurs et les balayer d’un revers de manche. Il nous faut une pensée politique qui puisse les prendre en compte et composer avec eux. Typiquement, si on proclame un État laïque, on va avoir un souci avec les chefs religieux. Si on proclame un État de droit, cela peut réveiller la colère et l’opposition des tribus et des chefs tribaux, qui exercent aujourd’hui certaines fonctions régaliennes, comme la justice. Dans le même temps, de nombreuses personnes cherchent à s’émanciper du poids de ces institutions religieuses et tribales, notamment les femmes, qui sont ici dans des situations de domination et d’oppression très préoccupantes. À ce jour, ce qui se rapproche le plus d’une solution intéressante, c’est le communalisme démocratique développé par Abdullah Ocalan et promu par le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK).
Pourquoi cette idéologie serait-elle plus à même de répondre aux enjeux présents au Kurdistan irakien ?
Avec le temps, Ocalan est parvenu à proposer une solution politique pour le Kurdistan qui repose sur une connaissance approfondie de cette société et de son histoire. Je ne veux pas nier les problèmes et les fautes commises par le Parti des travailleurs du Kurdistan, surtout dans ses premières années de formation. Par exemple, leur regard initial sur la religion, ancré dans la pensée athéiste du marxisme-léninisme, était une faute grave, incapable de se saisir du poids et de la place du religieux dans cette société. Il en va de même avec l’idée de la formation d’un État-nation kurde, qu’ils ont petit à petit abandonnée au profit de structurations politiques locales, qui permettent d’intégrer les dynamiques tribales à la démocratie, à l’écologie et à l’égalité de genre. Face à cette proposition, les courants islamistes sont capables de fédérer, mais la religion, davantage que la justice sociale, reste leur priorité. C’est pour cette raison que la situation est dangereuse.
Pour un journal comme Hawlati, quels peuvent être les effets du vide politique qui résulte d’un un rapprochement entre le Parti démocratique du Kurdistan et Erdogan ?
Hawlati est un petit projet, presque marginal comparé aux conséquences dramatiques que la réélection d’Erdogan va générer. Compte tenu de la conjoncture politique, notre soutien idéologique à la proposition politique d’Ocalan risque de nous coûter cher. Cela fait déjà des années que la famille Barzani et le Parti démocratique du Kurdistan se sont accordés avec Erdogan contre le Parti des travailleurs du Kurdistan. Par extension, tout courant qui s’exprime, même de loin, en faveur des idées défendues par la guérilla, accusée de terrorisme, s’expose à l’hostilité des forces existantes. Il ne s’agit plus seulement d’une bataille juridique : comme journal d’opposition, Hawlati sera perçu comme un ennemi à abattre. Face à cela, la communauté internationale reste à ce jour largement silencieuse.
Propos recueillis par Iris Lambert