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Répétitions et régressions : une exception espagnole ?

septembre 2017

#Divers

Il est difficile de savoir si Benoît de Nursie, le fondateur de l’ordre des Bénédictins, eut vraiment conscience d’être le témoin de la « fin d’une civilisation » lorsque, en 529, il lui fallut fuir le monastère du Mont-Cassin, au milieu des ruines de l’Empire romain – ou si, bien plus probablement, il considéra alors vivre les « derniers jours » qui annonçaient et retardaient à la fois l’inexorable retour du Christ. Ce qui est certain, c’est que la conception chrétienne du temps – contrairement à la conception grecque, circulaire, et à la conception gnostique, verticale – étirait ce dernier de manière à en faire un continuum linéaire, qui, déplacé de la sphère du salut vers la sphère sociale, engendra, de différentes façons, les concepts d’histoire propres aux Lumières et à la civilisation capitaliste. Pour les chrétiens d’alors, l’histoire était en régression constante ; pour les modernes, elle était, depuis la Révolution française et la révolution industrielle, en progression constante. Dans les deux cas, cependant, elle se déroulait sans pause, avec ses hauts et ses bas, en direction de son heureux dénouement. Depuis la formalisation de cette idée par Hegel en 18071, l’humanité occidentale a vécu chacune de ses crises et chacune de ses guerres comme une étape nécessaire sur le chemin d’un avenir meilleur. La série numérique ascendante trouvant son point de départ dans l’« année zéro » de notre ère est spontanément envisagée comme un bénéfice, un accroissement irréversible de notre solde bancaire ; il nous est impossible de concevoir que 2017, plutôt que d’être « plus », puisse être « moins » que 2016. Nous avons passé deux millénaires à accumuler les années – à nous endetter, à nous sacrifier et nous soumettre – afin de les échanger enfin contre une barre chocolatée ou un téléphone mobile.

Cette conception de l’histoire comme progrès, que partagèrent Marx et ses disciples, ne fut interrogée que par une poignée de pessimistes : Hermann Lotze au xixe siècle, Walter Benjamin et Louis Althusser avant et après la Seconde Guerre mondiale. Leur manière d’interroger les ruines et les défaites, ces batailles irrémédiablement perdues sans compensation possible, semblait mettre au défi le sens commun, un sens commun contraint depuis 1945 par l’accélération consumériste, par la deuxième révolution industrielle et l’effondrement de l’Urss en 1989 – ce seuil utopique d’une fusion définitive, hors l’histoire, de la paix et de la démocratie. Ces dix dernières années, l’illusion s’est brusquement dissipée, partout – de façon aussi globale qu’elle était apparue. La crise de 2008, le passage de l’optimisme technologique à la menace robotique, les reculs de l’État-providence ainsi que des droits sociaux et civiques, le retour de la guerre, avec ses cortèges de réfugiés et ses métastases terroristes, ont également transformé notre conscience du temps, qui semble désormais bloqué, donnant l’impression d’avoir coagulé, de s’être embourbé. Un sentiment général se fait jour, sentiment de « fin d’une civilisation » tout autant que sentiment de régression, comme en témoigne l’ouvrage collectif intitulé l’Âge de la régression, paru au printemps 2017 dans différents pays d’Europe2.

La conception linéaire du temps qui est celle du christianisme et des Lumières s’est vue de nouveau remplacée par la conception grecque. L’histoire cesse d’être considérée comme ce courant plus ou moins stable, ou zigzagant, fait d’un progrès continu : elle revient désormais aux limes de l’Empire romain ou de l’entre-deux-guerres : elle dessine une boucle, fait un cercle, retombe soudainement, en tournoyant, dans le passé le plus tragique. Si le changement avait pu se dérouler auparavant comme une sorte de passage transitoire conduisant du registre quantitatif au qualitatif, la transformation aujourd’hui est brutale, frappante : elle nous tombe dessus, sans préparation ni signes avant-coureurs. L’histoire de l’espèce humaine est soudainement vécue comme une très hasardeuse succession de catastrophes. Le capitalisme, le plus destructeur et le plus optimiste des systèmes, a soudainement gagné en pessimisme livide. Contrairement à ce qu’avaient annoncé les prophètes libéraux de 1989, la temporalité propre au tiers-monde a pris le pas, pourrait-on dire, sur celle des centres capitalistes. Tout, désormais, est périphérie – raison pour laquelle tout le monde s’évertue à définir et à renforcer les frontières.

Le compte à rebours et le recommencement de tout

L’année 2017 est probablement moins marquante que 2016, ou même que 2011 ; moindre même que 1945. Le xxe siècle s’est terminé en 2016 avec la mort de Fidel Castro, un dirigeant qui fit de la petite île de Cuba le très inconfortable épicentre de la guerre froide, et qui, dans son indéniable grandeur, incarna tous les vices et toutes les vertus de la géopolitique de la seconde moitié de ce siècle. Avec sa mort, en tout cas, le siècle le plus sanglant de l’histoire de l’humanité retourna à sa case départ ; le xxe siècle revint à ses débuts. Si nous recommençons le xxe siècle, comme je le crois, alors il nous faut indiquer ici les points communs et les différences.

Nous sommes en train de recommencer le xxe siècle parce que les deux dernières décennies que nous avons traversées ont réduit à néant le ciment politique, juridique et moral au moyen duquel avait été construit l’ordre international qui prévalait depuis l’après-guerre – un ordre dont l’équité n’était rien moins que douteuse. Il y eut tout d’abord la fin de l’équilibre entre superpuissances qui avait caractérisé la guerre froide ; ensuite, ce fut le tour des prétentions hégémoniques des États-Unis, qui s’étaient considérés à tort comme la colonne vertébrale d’une stabilité proclamée sur un ton triomphant. La démolition de ces deux piliers – avec la défaite de l’Union soviétique en 1989 et celle des États-Unis en 2003 – généra un « nouveau désordre mondial », pour citer une expression choisie par la revue Esprit en 20143 : une configuration dénuée de centre et n’ouvrant pas d’autre perspective, dans la mesure où le déclin des États-Unis ouvrit la voie à une flopée de puissances néo-impérialistes cohabitant dans une certaine promiscuité et concluant des alliances de circonstance, sans vision stratégique, pour se disputer des territoires – le tout dans le vide symbolique laissé par le retrait continu de Washington ces douze dernières années (et sans doute ce vide symbolique est-il ici la chose la plus importante). L’actuelle guerre en Syrie symbolise incontestablement – et alimente – ce nouveau « désordre » qui, d’une certaine manière, vient réinstaurer les conflits inter-impérialistes de 1914, à la réserve près qu’il n’y a plus ici de colonies à se répartir, puisque nombre des anciennes colonies européennes sont désormais engagées dans la bataille.

Nous pouvons le dire ainsi : la fin de la guerre froide, qui laissa les États-Unis sans le moindre rival, et qui permit à l’Union européenne de démanteler sans résistance l’État-providence que les Européens avaient édifié à l’après-guerre pour se prémunir de l’Urss, généra également – à l’extérieur des gouvernements et des mouvements de gauche classiques – une demande diffuse et transversale de démocratisation. Dans l’ancienne Urss, désormais mise à bas, le légitime sentiment anticommuniste donna lieu à toute une réaction en chaîne de protestations, que l’on baptisa, sur un ton plutôt dépréciateur, « révolutions de couleur » (en Ukraine, en Géorgie, en Yougoslavie et au Kirghizistan), et qui se virent appuyées par les États-Unis et leurs alliés. Mais la disparition de l’Urss permit aussi en Amérique latine, à partir de 1994, ce que l’on appela le « cycle progressiste », qui marqua la rupture du continent à la fois avec l’héritage du socialisme du xxe siècle et avec l’influence néocoloniale exercée sur lui par Washington. Ce dégel, cette fin de guerre froide et l’impulsion démocratique qu’ils générèrent refirent leur apparition, une dernière fois, en 2011, lorsque les peuples du « monde arabe » se révoltèrent contre les dictateurs d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, ces derniers survivants de l’ancien ordre bipolaire4. Le mal nommé « printemps arabe » – qui n’était pas seulement arabe et qui dura plus d’une saison – raviva alors une « révolution démocratique globale », dont l’un des points focaux fut le mouvement 15M, en Espagne, qui fit par ailleurs son chemin, à travers l’Europe, la Turquie et les États-Unis.

Cette impulsion démocratique a laissé place à son exact contraire. La guerre en Syrie est d’une importance critique pour au moins trois raisons : elle a permis à la Russie de retrouver sa place sur la scène internationale ; elle est l’expression féroce d’une deuxième Première Guerre mondiale, opposant des puissances affranchies de la tutelle de Washington ; enfin, le fait que la dictature de Assad ait survécu – alors qu’elle semblait être le dernier résidu d’un monde moribond – n’a pas seulement contribué à redonner de l’oxygène aux autocraties régionales : le djihad et les déplacements de population ont poussé l’Europe et le monde à se replier sur eux-mêmes, au nom de l’antiterrorisme et de la sécurité des personnes. Six ans après le choc plus qu’encourageant du « printemps arabe », l’illusion d’une démocratisation générale à bonne distance des idéologies a définitivement laissé place à une guerre inter-impérialiste accompagnée d’une dé-démocratisation planétaire. Le déclin des États-Unis n’a pas été synonyme de justice sociale plus grande ni de droits et de libertés plus nombreux : il a entraîné un retour à l’« âge de l’empire5 ». C’est que les conflits entre ces États nouvellement libérés de leurs alignements idéologiques témoignent dans le même temps, comme en 1914, de l’apparition d’une « Weimar globale », pourrions-nous dire, qui ne peut qu’évoquer celle des années 1920 et du début des années 1930. La démocratie perd de son prestige et cette tendance s’accompagne d’une nouvelle caractérisation identitaire des conflits et des alliances. La récente victoire de Trump à la présidentielle américaine montre que l’ancienne grande puissance hégémonique a succombé à une tendance qui s’était déjà imposée, progressivement, dans quasiment tous les pays : l’autoritarisme de Poutine, le retour des dictatures dans le « monde arabe », la dérive d’Erdogan depuis le coup d’État manqué du mois d’août 2016 en Turquie, la fin du « cycle progressiste » en Amérique latine, le Brexit britannique, la montée en puissance des formations populistes d’extrême droite et néofascistes en Europe, etc. Si nous ajoutons à cela les transformations de l’économie et du travail, qui sont à la fois la cause et l’effet de la crise, ainsi que le retour à des formes d’exploitation pré-fordiennes – liées au fait qu’une grande partie de la population mondiale est désormais économiquement surnuméraire –, nous avons beaucoup de raisons de penser que 2017 est plus proche de 1917 ou de 1930 que de 2018.

Ce que nous lègue le xxe siècle

S’il est certain que les deux piliers de soutènement sur lesquels avait été édifié l’ordre post-Seconde Guerre mondiale ont disparu, et que nous sommes en un sens revenus à l’ère de la Première Guerre mondiale, la seconde moitié de ce xxe siècle n’en a pas moins marqué de son empreinte ce sinueux retour en arrière.

Il faut en effet tenir compte de quatre éléments nouveaux. Le premier est une globalisation plus décisive et innovante que la globalisation économique dont la première vague remonte à 1870. La Seconde Guerre mondiale a imprimé sa marque. Je pense aux bombes atomiques larguées sur Hiroshima et Nagasaki, matrice négative d’une « conscience de l’espèce » qui n’existait pas avant la première explosion nucléaire. Aujourd’hui, il existe une humanité et une seule ; en effet, depuis Hiroshima, nous savons que l’humanité peut être détruite dans sa totalité, d’un seul coup. Le refoulement permanent de cette conscience facilite la vie quotidienne mais rend aussi celle-ci plus dangereuse. Comme nous le savons, le célèbre tribunal de Nuremberg, mis précisément en place au mois d’août 1945, condamna les instigateurs des camps de la mort nazis mais pas les bombardements aériens qui, depuis, ont intégré le registre du « droit coutumier », pour citer une expression du juriste Danilo Zolo6 : un droit aérien, pour ainsi dire, qui vient suspendre le droit pénal terrestre, sa présomption d’innocence et ses garanties d’un procès équitable, et qui, sous la forme de drones, s’est même affranchi de cette entrave qu’était il y a quelques années encore la responsabilité matérielle. La destruction totale par des moyens aériens, symbole parfait de la globalisation négative de l’humanité, est une tentation toujours à portée de main, une erreur toujours sur le point d’être commise.

Le deuxième élément, lié au premier, a trait à l’imaginaire consumériste célébré aux États-Unis depuis les années 1950, qui s’est propagé au reste du monde. J’utilise le terme d’« imaginaire » pour mieux souligner que les citoyens du monde sont des consommateurs, y compris en pleine crise et dans les secteurs les plus défavorisés. Avec le démantèlement de la production fordiste, les sujets globalisés considèrent en effet appartenir bien plus à la sphère de la consommation qu’à celle du travail – et le regard qu’ils portent sur eux-mêmes ainsi que leur position de classe s’en trouvent naturellement transformés. En outre, le capitalisme hyperindustriel en est venu à exploiter le temps libre, générant une « prolétarisation du loisir7 », qui s’accompagne d’une perte des traditions, de la mémoire collective et d’une grande variété d’idiosyncrasies. Cette « prolétarisation du loisir » est à son tour inséparable de la destruction écologique, que le rapport du Club de Rome annonce dès 1972. Deux siècles de capitalisme intensif et trois décennies d’hyper-commercialisme consumériste ont laissé très peu de marge de manœuvre, que ce soit en termes de résistance culturelle ou de répartition des ressources. Il suffit de se pencher quelques minutes sur les indicateurs de la fonte polaire concernant la seule année 2016 pour mesurer avec horreur ce que la seconde moitié du xxe siècle a « ajouté » à cette nouvelle année 1917 ou 1930 où nous nous trouvons vivre : l’insécurité la plus radicale qui puisse se concevoir.

Le troisième élément, ce sont les nouvelles technologies dont la dimension sociophobique a été pensée avec grande perspicacité par le philosophe César Rendueles dans son ouvrage Sociophobia8. Lesdits « réseaux sociaux » ont provoqué une authentique révolution anthropologique, éloignant la « réalité » et la « vie » des corps, les projetant dans un espace qui rend incapable de distinguer l’intérieur de l’extérieur, le privé du public, l’avant de l’après, et qui, en conséquence, fragilise ou entrave les mémoires comme les engagements, leur interdisant toute densité et toute force. La seconde moitié du xxe siècle nous a laissés avec cet « homme sans inconscient9 » qui, pour exactement les mêmes raisons, ne sera jamais « fasciste » ni « moralement kantien » comme avaient pu l’être ses prédécesseurs.

Le quatrième élément est la globalisation du terrorisme, qui doit être envisagée comme une radicalisation homéopathique et décentralisée de la Seconde Guerre mondiale, la majeure partie de ses victimes étant des civils. Aujourd’hui, on peut dire que le terrorisme constitue intrinsèquement l’ordre social ; il est l’un de ses piliers, incrusté comme il l’est au cœur de nos codes juridiques et de notre ethos, tel une fonction de reproduction économique et sociale. Nos régimes politiques post-11 Septembre ne survivraient pas sans les attaques terroristes. La terreur, qui se tapit dans les recoins les plus intimes, latente et invisible, construit une fidélité à l’ordre post-démocratique qui, à son tour, est avivée par la réponse à cette terreur, avec pour conséquence l’abolition du droit éclairé et de l’éthique commune. Le terrorisme donne une forme organique aux menaces à l’œuvre dans un monde fait d’une prospérité abstraite. Pour cette raison même, il est inséparable des frontières, de la racialisation et des crispations identitaires, ainsi que des législations d’exception qui viennent naturaliser la perte des droits. Ce que la seconde moitié du xxe siècle a ajouté à l’humanité, et a transmis à notre ère, c’est une dé-universalisation des contrats sociaux et des protections collectives.

L’absence de choix

Des quatre éléments « ajoutés » à cette régression dans la seconde moitié du xxe siècle, il est aisé de déduire les éléments « retranchés ». Nous avons à nouveau des guerres inter-impérialistes ; nous avons une Weimar globale et une dé-démocratisation générale ; dans le même temps, nous avons la construction d’un « ennemi de l’intérieur », qui adopte cette fois, en Europe, la forme de l’islamophobie (et non plus de l’antisémitisme). Nous avons la menace consécutive d’une majorité sociale se cristallisant autour de propositions de sélection et de hiérarchisation des populations, relevant de la xénophobie et du populisme de droite – un néofascisme, disons, dans la mesure où il s’agit, à strictement parler, de proclamer et de légitimer la nécessité de restreindre à une partie de la population seulement la jouissance des droits civils et économiques.

Que manque-t-il donc dans cette répétition de l’histoire ? En premier lieu, la polarisation politique ou – ce qui revient au même – la possibilité de choisir. Le xxe siècle a en effet éliminé la possibilité (et le désir) du communisme, qui mobilisa des millions de gens et donna lieu à des expériences politiques de gouvernement dont la seule existence délégitimait le système capitaliste et ses politiques. Contrairement à la situation en vigueur en 1917, il n’y a pas en 2017 de révolution russe à l’horizon ; et contrairement à 1930, il n’y a pas en 2017 de gauche organisée capable de faire office de contrepoint et de frein sur le front soudainement plissé du capitalisme néolibéral. Le couple gauche/droite a disparu, non pas dans une démocratie globalisée et transversale, mais dans le contexte d’une victoire sans précédent de la droite, qui occupe désormais, quasiment partout, l’espace politique entier. La gauche, qui a dénigré le « petit peuple conservateur », lui a ouvert un boulevard10.

Dans cette Europe post-révolutionnaire, avec ses consommateurs ratés et son loisir prolétarisé, prisonniers des « ça » des réseaux, l’alternative populaire aux dommages sociaux causés par le néolibéralisme n’est pas la « gauche », quels que soient ses formats possiblement envisageables : cette alternative populaire s’incarne plutôt dans ce que l’écrivain et activiste Amador Fernández Savater décrit très justement comme des « élites anti-élites » ou des « oligarques anti-oligarques ». Trump en est l’exemple le plus évident. Les milliardaires se sont substitués au discours social de la gauche – des hommes d’affaires et des financiers qui, bénéficiant au maximum de ce capitalisme dont ils dénoncent les excès, prônent un néo-machisme, un populisme raciste et une hiérarchie des citoyens selon des critères identitaires. Si l’on constate aujourd’hui une polarisation politique, alors elle n’est pas celle des années 1930 : ses protagonistes sont, d’un côté, un populisme droitier très conservateur et clairement « nationaliste » et, de l’autre, une classe libérale capitaliste qui, avec chacune des mesures qu’elle adopte, prépare la voie à son ennemi.

Le cas de l’Espagne

L’Europe du Sud représente ici une fragile mais frappante exception. Je pense à trois pays : la Grèce, le Portugal et l’Espagne. Ces pays, qui sont restés des dictatures jusque tard dans le xxe siècle, ont ensuite rejoint l’Union européenne avec grand enthousiasme. L’imaginaire consumériste s’y imposa alors pleinement, suivi de près par les politiques d’austérité – des politiques qui semblent mettre au défi ou du moins éroder cet imaginaire-là.

Le cas de l’Espagne est particulièrement troublant. Pourquoi le pays qui, en 1975, était le plus catholique au monde est-il aujourd’hui le moins homophobe ? Pourquoi ce pays qui avait fondé son « projet national » sur l’exclusion de l’autre est-il désormais le moins raciste et xénophobe ? Pourquoi, comme le rappelle Sergio del Molino, le pays qui fut le plus atrocement fracturé, il y a huit décennies de cela, par une guerre civile terrible, est-il aujourd’hui le moins violent et le plus tolérant qui soit, le seul pays où ne s’imposent, ou du moins ne progressent, ni un populisme droitier ni un fascisme « culturel » ?

Comme en Grèce et au Portugal, cet avantage tient à un défaut ou à un manque : l’éradication totale de la mémoire historique. Quarante ans après la mort du dictateur, l’Espagne n’a préservé aucune des racines qui la reliaient au franquisme. En témoigne le fait que même la droite patriotique espagnole – les héritiers actuels de Franco – a abandonné le mot patria au profit de la « marque Espagne ». Ce nouveau catalyseur identitaire témoigne avant tout d’une dynamique libérale-commerciale, ce qui a d’ailleurs permis à la gauche, en l’occurrence au parti Podemos, de récupérer le terme de « patriotisme », désormais libre d’usage.

Lorsque la crise vint ébranler l’Espagne, et que le système bipartisan, qui avait été le fruit de la dite « transition démocratique », perdit bruyamment toute légitimité, l’Espagne était déjà un pays privé de toute mémoire, traditions ou drapeau, un pays « réformé », comme on dit, par une combinaison de consensus répressif et d’« hédonisme de masse » (Pier Paolo Pasolini). Un pays sans mémoire est un pays vulnérable, inconstant, aux prises avec la post-vérité – un pays où, au fond, n’importe quoi peut se produire. Et ce qui se produisit, ce fut la chose la plus inattendue, ou la plus éloignée des événements qui se déroulaient alors au même moment dans le reste de l’Europe. Le mouvement 15M fit son apparition, occupant les grandes places du pays selon les formes du « printemps arabe ». Au mois de mai 2011, le « régime de 1978 » était symboliquement détruit, ainsi que ses partis politiques. Ce faisant, ce mouvement parvint à prémunir la moitié des Espagnols au moins contre n’importe quel type de populisme économique droitier ou de néofascisme culturel. Et s’il parvint à ce résultat, c’est en nommant les responsables de cette crise : non pas les immigrés, mais les banques, non pas les cycles économiques ou les carences de la main-d’œuvre, mais les politiciens et leurs mesures antisociales. Des centaines de milliers de jeunes gens, qui n’avaient aucune mémoire, ni de la guerre civile, ni des ruses de la transition, qui n’avaient jamais mis en question la légitimité de la monarchie ni n’avaient milité à gauche, passèrent alors de nombreuses semaines dans les rues, dans tout le pays, à dénoncer la nullité du régime de 1978 – « Ils ne nous représentent pas » – et à exiger une authentique « démocratie ».

À en croire certains sondages, jusqu’à 85 % des citoyens espagnols se reconnurent dans les exigences du 15M ou témoignèrent de la sympathie à son égard, ce qui explique le succès considérable rencontré trois ans plus tard aux élections européennes de 2014, par le nouveau parti Podemos. Fondé dans la hâte afin de tirer avantage de cette nouvelle configuration, défendant un programme de gauche mais sans autre étiquette que celle du sens commun et d’une répulsion transversale pour l’austérité, Podemos se présenta comme la réponse à opposer au Parti populaire et au Psoe (Parti socialiste ouvrier espagnol), qui se partageaient le pouvoir, sur le mode de l’alternance, depuis 1982. Après un cycle électoral étourdissant (les élections municipales et régionales de mai 2015, les deux élections générales de décembre 2015 et de juin 2016), Podemos et les formations qui s’étaient ralliées à lui obtinrent une représentation institutionnelle sans précédent. Bien qu’insuffisante pour accéder au gouvernement, celle-ci permet d’opposer une réponse « sudiste » à la France et à l’Allemagne et de pousser ainsi l’Union européenne à changer de politique économique – ou, pour le dire plus exactement, à mettre un terme à son management « idéologique » destructeur.

L’Espagne continue d’être une « fragile exception » à la dé-démocratisation à l’œuvre dans la plupart des sociétés européennes. « Exception », parce que la moitié de ce pays privé de mémoire a redécouvert la politique au moyen de la « démocratie » plutôt qu’à travers le vieil « ouvriérisme » ou la xénophobie. « Fragile » néanmoins, non seulement parce que le pays est coupé en deux, mais aussi parce que la défaite, entropique ou induite, des forces du changement laisserait le pays, affligé par cette « absence de mémoire », à la merci d’une « révolution populiste droitière » et de ses solutions autoritaires.

Note

  • 1.

    L’année de la publication de la Phénoménologie de l’esprit.

  • 2.

    Un collectif paru en France aux éditions Premier Parallèle, traduit de l’anglais et de l’allemand par F. Joly et de l’espagnol par J.-M. Saint-Lu, Paris, 2017 (NdT).

  • 3.

    Voir le dossier « Le nouveau désordre mondial », Esprit, août-septembre 2014.

  • 4.

    Gilbert Achcar, Le peuple veut. Une exploration radicale du soulèvement arabe, Arles, Actes Sud, coll. « Sindbad », 2013.

  • 5.

    Eric Hobsbawm, The Age of Empire: 1875-1914, Londres, Abacus, 1989.

  • 6.

    Danilo Zolo, Victors’ Justice: From Nuremberg to Baghdad, Londres, Verso, 2009.

  • 7.

    Bernard Stiegler, De la misère symbolique, tome I, l’Époque hyperindustrielle, tome II, la Catastrophe du sensible, Paris, Galilée, 2004 et 2005.

  • 8.

    César Rendueles, Sociophobia: Political Change in the Digital Utopia, New York, Columbia University Press, 2017.

  • 9.

    Massimo Recalcati, L’uomo senza inconscio, Milan, Raffaello Cortina Editore, 2010.

  • 10.

    Voir Jean-Claude Michéa, les Mystères de la gauche. De l’idéal des Lumières au triomphe du capitalisme absolu, Paris, Flammarion, 2013.

ALBA RICO Santiago

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