La pensée de comptoir de Michel Onfray
Michel Onfray souscrit à la thèse de Samuel Huntington du « choc des civilisations », qu’il comprend à la lumière du « nihilisme guerrier à prétexte islamique1 ». Malgré l’intention louable de dénoncer la politique étrangère de la France, menée à coups de bombardements, Michel Onfray s’inscrit de plain-pied dans une perspective qui confond le monde arabe avec l’islam.
Afin de démontrer le ressentiment des musulmans envers l’Occident, il cite un rapport qui dénombre les victimes des interventions militaires en Irak, en Afghanistan et au Pakistan2. Mais, dans la bouche de Michel Onfray, les quatre millions de victimes de la guerre contre le terrorisme deviennent des musulmans. Peu importe donc la diversité religieuse de ces pays, Michel Onfray ne retient que l’islam. Fort de cette conception, il relit toute la politique à l’aune d’une « communauté musulmane » fantasmée.
Que faire alors des appels lancés par le sultan-calife Abd al-Hamîd II aux populations musulmanes du Caucase et d’Afghanistan pour qu’elles se soulèvent contre le tsar et qui resteront lettre morte ? Et des échecs du panislamisme, instrument politique pour contrer les velléités territoriales européennes3 ? Des soulèvements en Syrie et en Palestine contre l’occupant ottoman ? Est-il besoin de préciser que le premier Congrès arabe tenu à Paris en 1913 ne fait pas grand cas de la dimension religieuse ? Marxisme, socialisme, nationalisme, panarabisme : tous ces courants de pensée politique ne sont donc que du vent pour le philosophe4.
En outre, Michel Onfray se complaît dans la dérive culturaliste de Samuel Huntington, lorsqu’il s’interroge :
N’y a-t-il pas deux civilisations entre ceux qui veulent s’amuser au Stade de France, boire un coup à une terrasse de café, écouter de la musique au Bataclan […] et de l’autre côté, des gens qui estiment qu’il ne faut pas boire d’alcool, qu’il ne faut pas s’amuser, que c’est une musique diabolique, etc.5 ?
Il nie ainsi la diversité du monde arabe pour n’en retenir que la dimension religieuse, ciment de ce qu’il désigne comme une civilisation. Jean-François Bayart a dénoncé les présupposés de ce culturalisme : considérer la culture comme « un corpus de représentations stables dans le temps », « clos sur lui-même » et qui « détermine une orientation politique précise ». Par conséquent, Michel Onfray se rend aveugle à la diversité des pratiques culturelles dans le monde arabe, tout comme au fait que « l’islamisme combat l’Occident, mais non sans s’approprier ses idées et ses institutions6 ».
Par ailleurs, Michel Onfray convoque pêle-mêle des concepts censés marquer un fossé entre les civilisations judéo-chrétienne et musulmane. Pour lui, il existe « un réel islamique » qu’il faut appréhender au travers des « catégories de la civilisation islamique ». Outre l’anhistorisme de ces concepts, le problème réside dans leur emploi déformé et hors de leur contexte sociohistorique. Ainsi, les concepts de dar al harb (« demeure de la guerre ») et dar al islam (« demeure de l’islam »), censés régir les relations entre musulmans et non-musulmans, sont présentés comme immuables, alors qu’ils ne prennent leur sens que dans une période de conquêtes, où les guerres menées par les successeurs du prophète étaient motivées notamment par des questions d’impôt et ne visaient « pas forcément des renégats de la nouvelle religion, mais, dans la plupart des cas, des gens qui voulaient retourner aux formes anciennes de l’organisation politique tribale7 ».
Michel Onfray, qui se présente comme philosophe, délivre une interprétation farfelue d’Averroès, en fait un contresens. Il reprend à son compte la vieille thèse issue de la tradition latine, erronée et réfutée, selon laquelle il y aurait chez Averroès deux vérités qui peuvent se contredire, alors qu’il y a deux chemins pour arriver à une seule et unique vérité : la « voie philosophique du raisonnement scientifique et la voie littéraliste de la simple religion8 », la première étant accessible à l’ensemble de l’humanité. Il verse encore dans l’erreur quand il convoque le concept de taqiyya, « dissimulation mentale » employée par les chiites afin d’éviter des tensions avec les sunnites, pourtant absent des écrits d’Averroès.
À force de tout vouloir embrasser, Michel Onfray en vient à faire de la pensée de comptoir. Ignorant la dimension de prophétie auto-réalisatrice de la thèse de Huntington, Michel Onfray n’explique pas non plus pourquoi les civilisations seraient devenues les nouveaux acteurs du système international. Palliant cette lacune, il considère l’organisation « État islamique » (Oei) comme un État à part entière, puisqu’il « frappe sa monnaie, il a un drapeau, il a un calife […], il y a une organisation, un système social, un territoire, une armée9 ». Qu’importe que l’Oei ait prospéré sur la désespérance sociale et l’effondrement des États, que sa monnaie soit un pur élément de propagande et qu’elle ait choisi une stratégie jusqu’au-boutiste excluant tout dialogue avec les autres acteurs présents sur le terrain en Syrie… Michel Onfray s’empêche ainsi d’interroger les spécificités de cet acteur transnational ou les rapports avec les populations civiles – par ailleurs différents en Irak et en Syrie. De quel choc des civilisations parle-t-on quand les premières victimes de l’Oei sont syriennes et irakiennes ?
- 1.
« Les rencontres du Figaro » du 22 mars 2016. Voir son livre, Michel Onfray, Penser l’islam, Paris, Fayard, 2016.
- 2.
Body Count, mars 2015 (www.ippnw.de).
- 3.
Voir Nabil Mouline, le Califat. Histoire politique de l’islam, Paris, Flammarion, 2016.
- 4.
Voir Georges Corm, Pensée et politique dans le monde arabe. Contextes historiques et problématiques, xixe-xxie siècle, Paris, La Découverte, 2015.
- 5.
Sur Paris Première, le 27 novembre 2015.
- 6.
Voir Jean-François Bayart, l’Illusion culturelle, Paris, Fayard, 1996.
- 7.
Makram Abbès, « Guerre et paix en islam : naissance et évolution d’une “théorie” », Mots. Les langages du politique, no 73, 2003 (https://mots.revues.org).
- 8.
Voir Alain de Libera, « Averroès, le trouble-fête », Alliage, no 24-25, 1995 et Jean-Baptiste Brenet, « Averroès, pour quoi faire ? », Qantara, no 100, juillet 2016.
- 9.
Sur Arte, le 16 juin 2016.