Ces jeunes chrétiens partis en Syrie


Le soir du 29 juin 2017, des centaines de personnes se réunissaient dans le 5e arrondissement de Paris pour assister à un spectacle son et lumière projeté sous le dôme baroque de Notre-Dame du Val-de-Grâce. Intitulé Martyre et espérance des chrétiens d’Orient, ce spectacle écrit par Richard Millet était organisé par Sos chrétiens d’Orient en soutien à la communauté arménienne d’Alep. Présente en Syrie, en Irak, au Liban, en Jordanie et en Égypte, cette jeune association a déjà réussi à mobiliser près de mille volontaires, généralement âgés de 20 à 23 ans, pour mener des actions caritatives et culturelles auprès des populations déplacées par la guerre en Syrie.

Elle se distingue de la majorité des associations présentes dans cette région meurtrie par la tradition de pensée dont elle est issue. Face à un courant dominant du tiers-secteur dont les références sont le progressisme et le tiers-mondisme, Sos se définit par rapport à des repères nationaux et confessionnels. L’association a pour principal objectif d’aider les chrétiens d’Orient à rester chez eux, dans leur région d’origine. Elle est aussi porteuse d’une volonté de projet sociétal pour les chrétiens d’Occident en France, qui est de renforcer leur identité chrétienne et d’affirmer cette identité dans l’espace public.

Sos est créée en 2013 par Charles de Meyer et Benjamin Blanchard après la prise de Maaloula (un village majoritairement chrétien au nord de Damas) par le Front al-Nosra et dans le contexte de l’effervescence résiduelle au lendemain de la Manif pour tous. Ce mouvement conservateur a rassemblé une énergie latente et diffuse dans la société française, permettant à une forme de « catholicisme d’identité » d’émerger en force sur la scène publique et de conquérir un large terrain médiatique, social et politique1. Alors que la Manif pour tous a échoué dans son objectif premier (endiguer la réforme du mariage civil), le mouvement a réussi à créer un élan populaire et à disséminer un champ discursif qui unissait références nationales et confessionnelles, de telle sorte que l’on n’avait pas besoin d’être catholique pratiquant pour y adhérer.

Quoique indépendante de l’Église et de tout parti politique, Sos cultive un profil catholique traditionaliste et souverainiste. Mais, à l’encontre d’un certain repli sur soi qui caractérise ces deux courants, Sos repousse l’horizon de ses adhérents au-delà des frontières de l’Hexagone en mobilisant le récit du lien historique entre la nation française et les peuples chrétiens orientaux. Charles de Meyer caractérise ce lien ainsi : « Que signifient ces chrétiens d’Orient ? Ils signifient qu’il y a une vocation supérieure de la France. Nous avons un devoir qui n’est pas simplement humanitaire mais aussi civilisationnel d’aider les chrétientés orientales2. » Ce propos renvoie aux discours du « choc des civilisations » qui gagnent du terrain dans la pensée de droite, suite à la diversification ethno-religieuse de la population française, aux multiples attentats islamistes en Europe et à l’instabilité croissante au Moyen-Orient.

La chrétienté orientale est enfouie dans les profondeurs de l’imaginaire français et refait surface périodiquement en fonction des secousses géopolitiques au Moyen-Orient. Ainsi, en 1856, le traité de Paris qui mit fin à la guerre de Crimée raviva cette tradition en inscrivant la France comme protectrice des chrétiens dans l’Empire ottoman. Une clause de ce traité renvoyait à la signature, en 1535, du traité des Capitulations, par François Ier et Soliman le Magnifique, qui désigna le monarque français comme protecteur des chrétiens en Terre sainte3. Plus récemment, en 2015, sous la présidence de François Hollande, la France a saisi le Conseil de sécurité de l’Onu sur le sort des chrétiens d’Orient. Laurent Fabius, alors ministre des Affaires étrangères, affirme à cette occasion que la protection des chrétiens d’Orient « est constitutive de l’histoire de la France, au-delà des clivages politiques4 ».

Au-delà de cette inscription historique, Sos fait de la cause des chrétiens d’Orient un projet de ralliement pour renforcer l’adhésion à l’identité française et catholique et élaborer une communauté imaginée des Églises ancrées dans leurs traditions ethno-nationales. Sans basculer dans l’œcuménisme, cette communauté imaginée rend légitime une pluralité d’Églises, du moment que chacune s’enracine dans une tradition, un peuple, un lieu. De plus, la défense des traditions ecclésiales du Moyen-Orient implique la défense de la France comme foyer de sa propre tradition ecclésiale.

Ainsi, Sos vise à enraciner les chrétiens d’Orient sur leurs terres ancestrales au travers des actions caritatives et culturelles de ses volontaires. Mais ce travail dans le monde constitue en même temps un travail sur soi, qui cherche à enraciner le catholicisme dans la nation française. La mission des volontaires est fortement régulée par une pratique spirituelle quotidienne et une formation en ecclésiologie. Tous les volontaires ne sont pas catholiques, mais tous sont tenus de participer aux temps spirituels et sont encouragés à découvrir un rite oriental différent chaque dimanche. Un prêtre de la Fraternité Saint-Vincent-Ferrier, d’inspiration dominicaine traditionaliste, offre un accompagnement pastoral aux équipes en mission.

La majorité des volontaires que nous avons rencontrés évoquent la rencontre avec les chrétiens orientaux comme un facteur d’approfondissement dans leur identité religieuse. Nombreux sont ceux qui se disent inspirés par la ferveur et surtout par la démonstration publique que font les chrétiens orientaux de leur foi. Pour B., un volontaire qui a fait sa mission au Liban, « les cathos en France ne se revendiquent pas comme les musulmans. Mais, là-bas, ils s’affichent vraiment ». M., une volontaire partie en Syrie, explique cette ferveur en ces termes : « Là-bas, leur sang est chrétien. » Les volontaires reviennent en France marqués par une religiosité chrétienne vécue publiquement, même sous la menace de persécution. M. retrouve le thème du culte martyrologique : « J’avais besoin de trouver des martyrs chrétiens. La foi chrétienne est basée sur le martyre et c’est ce que j’ai trouvé sur place. »

Pour René Girard, la figure sacrificielle fonctionne comme point de ralliement autour duquel une communauté peut surmonter ses divisions internes et renforcer son unité5. Dans son schéma, Girard privilégie la figure du bouc émissaire, plutôt que celle du martyr, pour détourner une violence qui risquerait sinon de frapper au sein même de la communauté. La martyrologie des chrétiens d’Orient, telle qu’elle est cultivée en France, s’apparente à ce mécanisme victimaire, puisque la figure du martyr est localisée dans le lointain oriental. Et ce discours sert à renforcer le sentiment d’une mission commune. La martyrologie participe à la consolidation d’une communauté autour d’un projet de construction identitaire, le martyr incarnant les valeurs que la communauté entend porter6 et son sacrifice constituant un acte social fondateur.

Chez les volontaires qui s’engagent, il y a, sinon un désir de partager l’expérience de persécution, la volonté d’être témoin-acteur de cette histoire qu’ils perçoivent comme étant en partie la leur : « Pour ma génération, notre guerre, c’est celle du Moyen-Orient. »

  • 1.

    Sur le catholicisme d’identité, voir Philippe Portier, « Pluralité et unité dans le catholicisme français », dans Céline Béraud, Frédéric Gugelot et Isabelle Saint-Martin (sous la dir. de), Catholicisme en tensions, Paris, Ehess, 2012, p. 19-36 et Guillaume Cuchet, « Identité et ouverture dans le catholicisme français », Études, février 2017, p. 65-76.

  • 2.

    Entretien, Boulevard Voltaire, 14 juin 2017.

  • 3.

    En réalité, l’enjeu principal était d’affaiblir l’ennemi commun, Charles Quint et l’empire Habsbourg. Voir Edith Garnier, l’Alliance impie. François Ier et Soliman le Magnifique contre Charles V, Paris, Félin, 2008.

  • 4.

    La Croix du 26 mars 2016.

  • 5.

    René Girard, la Violence et le Sacré, Paris, Grasset, 1972.

  • 6.

    Magali Boumaza, « La martyrologie de l’extrême droite française depuis 1945 : mise en ordre des émotions et réécriture de l’histoire », Signes, discours et sociétés [en ligne], no 15, juin 2015.