Le Liban vu par « Envoyé spécial »
Jeudi 18 octobre, France 2 diffuse un « Envoyé spécial » au titre racoleur : « Liban, bonnes à vendre ». Ce reportage suscite l’indignation, mais pas celle attendue par la réalisatrice de cette enquête. Des employées de maison sont maltraitées au Liban, comme dans tous les pays de la région. Il est nécessaire de dénoncer des abus indéniables et l’injustice qui frappe les travailleurs immigrés arrivant au Liban. Mais on peut attendre d’un journaliste qu’il le fasse avec sérieux et ce ton juste qui, seul, sied à la vérité. Pourtant, ce documentaire relevait plutôt du pilonnage médiatique d’un pays presque moribond, l’un des rares dans la région où il est possible pour un journaliste étranger d’œuvrer en toute liberté. Ce reportage qui regorge de jugements expéditifs, d’incohérences, d’a priori, n’a évité aucun cliché ni aucun slogan. Il établissait une démarcation nette entre deux mondes : celui du Libanais, exploiteur, violent, violeur et celui des employées vers qui va spontanément notre sympathie, de diverses nationalités, opprimées, affamées et abandonnées, en temps de guerre, au feu israélien. Que la réalisatrice n’ait pas pu interroger les intéressées en français se comprend, mais par quel tour de passe-passe a-t-elle réussi l’exploit de tomber dans ce Liban, chantre de la francophonie, sur des gens dont la grande majorité ne sait pas aligner deux phrases en français à part « pas congé », « pas photo » qui servent à souhait son objectif ?
Pas un employeur ou presque ne trouve grâce aux yeux de notre réalisatrice, tous fourbes et retors alors que dans le camp exploité, observé avec condescendance, où l’on pleure et prie, tout le monde dit la vérité. « Tout n’est pas blanc et noir », concède la réalisatrice sur le plateau dans les brèves minutes qui suivent cette enquête menée exclusivement à charge. Il fallait bien nuancer, sinon comment expliquer qu’à la question que lui pose la présentatrice de ce qui était advenu des trois malheureuses qu’elle protège sous son aile à la fin du reportage, elle puisse claironner que deux d’entre elles ont trouvé des employeurs qui leur ont donné satisfaction … Deux oiseaux rares tombés à point nommé du ciel. Où, se demande-t-on, dans ce monde uniformément mauvais a-t-elle réussi à dénicher si rapidement ses deux justes, garants du succès de l’intervention miraculeuse de notre reporter dans la vie de ces laissées-pour-compte ?
Comment expliquer, si le tableau était si noir, que depuis des décennies, des dizaines de milliers de demandeuses d’emploi continuent à affluer dans ce pays « esclavagiste » ? Prenons au hasard le Sri Lanka où dans le village le plus reculé, les habitants ont entendu parler du Liban, par une sœur, une cousine, une voisine qui ait été au moins une fois employée dans ce pays. Ce qui laisse supposer qu’à défaut d’être totalement rassurées, elles sont en tout cas bien renseignées. Ce que les offices de placement de personnel qu’elle a visités ont omis de lui dire, c’est qu’ils souffrent d’une concurrence forte de la part des employées des maisons sur place qui essaient de placer dans la famille ou chez les connaissances de leurs employeurs, qui une sœur, qui une amie. Si elles étaient toutes aussi maltraitées qu’on le laisse entendre pourquoi agiraient-elles de la sorte ? Tout cela n’est pas dit. Pas plus que n’est précisé que le misérable salaire mensuel de 100 à 150 ou 200 dollars qu’elle dénonce vaillamment est aussi celui de la caissière du supermarché ou de l’ouvrier du bâtiment au Liban ou du chauffeur qui l’a accompagnée dans ses déplacements. Ceci ne justifie pas cela bien sûr, mais un reportage constructif est d’abord une enquête objective et honnête, et à défaut de cohérence, il se doit de présenter l’image sans trucage.
Que la plupart des émissions qui se rapportent au Liban se heurtent à l’écueil de la simplification réductrice, pourrait s’expliquer par le découragement devant la complexité de la situation de ce pays que ressent immanquablement qui cherche à mettre de la cohérence dans ses propos. La fameuse boutade – « si vous avez compris le problème libanais, c’est qu’on vous l’a mal expliqué » – semble avoir de beaux jours devant elle … Mais la question dépasse le cadre du Liban. D’où vient cette difficulté à aborder une cause humanitaire – et celle du reportage en est sans doute une – sans tomber dans le sentimentalisme à fleur de peau et l’impudeur du voyeurisme ? Pourquoi ce besoin d’exagération, comme si dire la simple vérité n’était pas en soi suffisant pour donner la bonne mesure et mobiliser l’opinion ? Il est évident que le sort de cette main-d’œuvre surexploitée est révoltant. Comme l’est celui des « esclaves » du Sentier à Paris, des sans abris, du boat people ou du simple misérable que nous pouvons croiser à tout moment en bas de chez nous. Une émission de télévision est certes utile pour secouer les consciences, à condition toutefois qu’elle soit crédible et qu’elle respecte son sujet. Le donquichottisme fanfaron est à la personne qui l’adopte ce que le trait caricatural est à la réalité : au pire il la charge, au mieux la ridiculise …