Le coup de tête de Zidane. Pour une lecture mythologique
Pour une lecture mythologique
Loin de se limiter à la performance physique ou à la beauté du geste, le sport se prête aussi à des mises en récits qui peuvent faire sens pour le plus grand nombre. Ainsi, le dernier geste de Zidane avant sa retraite peut-il donner lieu à un récit dans lequel on retrouve les grands schémas des mythologies antiques.
« Eli, Eli, lama sabachtani ? »
L’image est fascinante : dans L’Équipe du mercredi 12 juillet 2006, une photographie nous montre Zinédine Zidane, la bouche ouverte, les yeux tournés vers le ciel, se diriger lentement vers les vestiaires. Le cliché a été pris trois jours plus tôt lors de la finale de la Coupe du monde de football, qui opposait la France à l’Italie. Zinédine Zidane vient de recevoir un carton rouge pour avoir décoché un violent coup de tête dans la poitrine de Marco Materazzi, obscur sans-grade du Calcio.
L’image est fascinante parce qu’elle confère à Zidane quelque chose de christique. On ne peut pas, de fait, ne pas penser ici aux paroles de Jésus implorant Dieu sur la Croix : « Eli, Eli, lama sabachtani ? » Quand les médias, quand la terre entière (l’article qu’illustre la photographie susdite s’intitule « L’enquête planétaire ») attendent depuis trois jours de Zidane qu’il s’explique, Zidane, lui, cherche, dans les cieux l’explication d’un geste dont il refuse manifestement d’assumer la responsabilité. Comme Jésus l’espace d’un instant, Zidane semble vivre son expulsion sur le mode de la déréliction : Dieu l’a abandonné. Il ne comprend pas.
En fait, personne ne comprend. Ce dimanche 9 juillet 2006, en France, plus rien n’existe que la finale de la Coupe du monde. Dans les journaux télévisés, aucun autre sujet n’est vraiment abordé. C’est que le salut, non seulement de la France, mais même du monde, est en jeu. De fait, à écouter les journalistes, et en particulier J.-P. Pernaud ou Claire Chazal sur TF1, qui retransmet l’événement, une défaite des Bleus – à peine envisagée, à peine envisageable – serait catastrophique pour la terre entière. Tout se passe comme si la finale mettait aux prises, non pas deux adversaires métaphysiquement égaux, mais l’incarnation objective du Bien – la France – contre l’incarnation objective du Mal – l’Italie (pays des tricheurs, des truqueurs, des « comédiens », confrérie dont les accointances avec le Diable sont bien connues). Et dans cette perspective, Zidane, dont c’est le dernier match officiel, semble devoir assumer à lui seul cette entreprise de salut public, aux allures de croisade, tant les deux événements (le dernier match de Zidane, la finale du Mondial) sont étroitement associés dans les différents commentaires. D’où ce double sentiment d’incompréhension. Incompréhension du public, d’une part : Zizou, pourquoi ce geste qui nous vaut ta sortie et nous coûte la victoire (intuitivement, nous pressentons que sans son capitaine, l’équipe de France ne saurait gagner) ? Zizou, pourquoi nous as-tu abandonnés ? Incompréhension de Zidane, d’autre part, signifiée par ce regard tourné vers les cieux : pourquoi cette expulsion ? Pourquoi m’avoir fait ça ? « Eli, Eli, lama sabachtani ? »
On affirme souvent depuis le 12 juillet que le « mythe Zidane » s’est écroulé avec l’expulsion du joueur français. Du Capitole à la roche Tarpéienne, de l’Olympe à la fange : en décochant son coup de tête, Zidane serait brusquement redevenu « humain » (comme si l’homme se définissait avant tout négativement, par son absence de contrôle sur ses passions, vision « racinienne » renvoyant à la fameuse distinction de La Bruyère entre Corneille, peignant l’homme tel qu’il devrait être, et Racine, peignant l’homme tel qu’il est). Il serait descendu de l’empyrée où il flottait depuis longtemps, sabordant ainsi sa légende. Cette lecture n’est pas forcément erronée, mais elle est inexacte. Car si l’expulsion du meneur de jeu français peut apparaître comme un retour de l’individu Zidane au statut de mortel, elle n’enlève rien pour autant à la dimension mythique de l’aventure Zidane. Bien au contraire, même, et c’est en cela qu’elle est fascinante. Elle ne fait pas dévier l’aventure Zidane de sa trajectoire légendaire, elle l’y inscrit de manière définitive, indélébile. Jusqu’au bout, l’histoire de Zidane aura revêtu les apparences d’un mythe, et plus précisément d’un mythe tragique. « Le tragique, écrit Gustave Lanson, est la manifestation dans un cas douloureux des limites de la condition humaine et de la force invisible qui l’étreint, justicière et capricieuse. »
Et André Festugière, de son côté, dit que le tragique « repose sur la mise en scène de catastrophes humaines, et le sentiment que ces catastrophes sont dues à des puissances surnaturelles dont le sens nous échappe ». Œdipe, « maudit entre les maudits », est un criminel malgré lui : « À ces crimes, ma volonté n’eut point de part. » Victime du destin, il tue son père et épouse sa mère, sans comprendre pourquoi les Dieux s’acharnent ainsi sur lui. Zidane, de même, sort de la lice sportivement mort (il ne reviendra pas, même pour la remise des trophées), sans comprendre apparemment ce qu’il a bien pu faire pour mériter son sort.
Les héros tragiques cependant, ne sont jamais, on le sait, « ni tout à fait coupables, ni tout à fait innocents ». Œdipe est peut-être poursuivi par un Destin apparemment aveugle et injuste, son comportement n’est pas pour autant exempt de reproches. Son orgueil, ses emportements constants contre Créon ou Tirésias, son impiété (il refuse à plusieurs reprises de croire l’oracle), son désir immodéré de savoir, en un mot son excès de fierté et de confiance en lui, ne plaident guère en sa faveur. La « causalité tragique » est toujours une « double causalité » : « Quand un mortel s’emploie à sa perte », nous dit Darius dans les Perses d’Eschyle, « les dieux viennent l’y aider ». Œdipe mérite son châtiment. Zidane aussi.
Car Zidane s’est pris pour (un) Dieu. C’est pour cela qu’il quitte le champ clos d’une finale qui lui était promise, en ce dimanche (jour du Seigneur) de juillet (mois de Jupiter, dieu des dieux). Son expulsion a tout de la punition que les divinités jalouses infligent à qui s’est laissé gagner par la démesure. Le crime de Zidane, c’est l’hybris des tragiques grec : au sens étymologique du terme l’outrecuidance. Zidane récolte les conséquences du phtonos divin, cette jalousie que les êtres célestes nourrissent envers qui se laisse griser par la gloire, le pouvoir, la réussite. Souvenons-nous de l’imperator romain : à l’occasion de son triomphe dans les rues de Rome, juché sur son char, il entendait dans son dos un esclave lui souffler aux oreilles : « Souviens-toi que tu es mortel » tandis qu’autour de lui, fusaient railleries et crachats, et que les soldats chantaient des refrains satiriques à l’adresse de leur chef glorieux. Ces facéties (les carmina triumphalia, apparentés aux facéties de la pompa circensis qui précédait la célébration… des jeux) étaient prophylactiques : elles devaient protéger le général victorieux de la susceptibilité divine. Zidane, lui, fait fi de la jalousie des dieux, en ce 9 juillet 2006. Il le paie cash.
Tel est l’aboutissement ultime de « l’aventure Zidane ». Un aboutissement, on le voit, qui se prête tout à fait à une lecture mythique, tragique. Aussi, paradoxalement, Zidane ne pouvait-il mieux réussir sa sortie. Car si Zidane nous fascine autant (j’utilise ce verbe à dessein : il n’implique aucune prise de position morale), c’est précisément parce que tout au long de sa carrière, et jusqu’à ce coup de tête inclus, il aura fait du sport autre chose que du sport. Par sa seule présence, il aura sans cesse conféré aux matchs disputés une teneur qui transcende leur valeur purement footballistique. L’itinéraire de Zidane nous touche parce qu’il renoue avec des scénarios légendaires empruntant indifféremment aux « mythologies » chrétiennes et païennes. Son histoire nous séduit parce qu’elle remue en nous, sans que nous en soyons forcément conscients, des schémas mythiques et tragiques qui sont inscrits dans notre inconscient, et que Zidane réactive à chacune de ses apparitions. Son parcours nous enchante parce qu’il ménage des coïncidences, des échos, qui nous font confusément croire à la présence là derrière d’on ne sait quelle force mystérieuse, d’on ne sait quel fatum. On a coutume de dire que jamais rien n’est tout à fait ordinaire quand Zidane joue. De fait, avec Zidane, nous gagnons toujours la sphère de la surnature. Et l’ultime geste de « footballeur » qu’accomplit le sportif préféré des Français, si répréhensible d’un point de vue moral (j’y reviendrai, au terme de cette analyse) bien loin de briser le mythe, le parachève, en fait. C’est la généalogie de ce geste, et par la même occasion, la geste de Zidane, que j’aimerais raconter maintenant.
« L’espoir changea de camp, le combat changea d’âme », Victor Hugo, les Châtiments, V, 13
Quand Zidane agresse Materazzi à la 110e minute de France-Italie, il n’en est pas à son premier coup de tête. Six minutes plus tôt, en effet, sur un centre de Willy Sagnol, il décoche une tête de toute beauté, et parfaitement « légale », celle-ci, juste sous la transversale du but italien. Mais Gianluigi Buffon, le « meilleur gardien du monde », s’interpose et détourne le ballon en corner. Dans une perspective « mythologique », les deux coups de tête ne peuvent être dissociés l’un de l’autre. Ils ne peuvent non plus être dissociés de deux autres coups de tête de Zidane, frappés un soir de juillet 1998. Je pense ici bien évidemment aux deux buts marqués en finale de la Coupe du monde, face au Brésil, qui avaient ouvert aux Français la route de la victoire. Entre ces quatre moments fondamentaux du « mythe Zidane », s’intercale le but inscrit sur penalty à la septième minute de la finale 2006 : une « panenka », un geste fou (« Il [Zidane] est malade » aurait dit Barthez juste après le but) qui donne la clef tragique de ce qui se passe ce soir-là. C’est autour de ces cinq gestes que j’axerai ma réflexion.
Les deux coups de tête de 2006 sont le contrepoint tragique des deux coups de tête de 1998. Zidane n’est pas un joueur de tête, on l’a assez répété. Il en convient lui-même : « Moi, la tête, c’est vraiment pas mon point fort » déclare-t-il dans une interview. C’est de la tête pourtant qu’il marque en 1998, par deux fois, une fois à gauche, une fois à droite. C’est en cela que sa réussite a quelque chose de surnaturel. Zidane est touché par la Grâce, il a les dieux, Dieu (j’emploierai généralement indifféremment le pluriel et le singulier) avec lui, et emmène la France (fille aînée de l’Église) sur les voies du succès.
Pourtant, en 2006, l’histoire ne se répète pas. Et les deux coups de tête de Zidane, par le jeu d’échos qu’ils instaurent avec ceux de 1998, sont comme le signe tangible d’une colère divine. Les dieux, cette fois, se sont détournés du meneur de jeu français : les deux coups de tête ne déboucheront pas sur un but. Il ne s’agit pas de promouvoir l’Italie, Buffon ou Materazzi : la victoire de la Squadra n’est en fait que le biais choisi par les dieux pour précipiter la chute – moins des Bleus que du seul Zidane.
Ces deux coups de tête ne sont pas équivalents. Le premier est un magnifique geste sportif : sur un centre venu de derrière, Zidane esseulé grimpe dans les airs, défie la pesanteur et frappe. La séquence de jeu rappelle les deux buts de 1998. Zidane avait marqué suite à deux « coups de coin », et déjà il était étrangement esseulé, déjà son extension avait eu quelque chose de magique, et personne autour de lui n’était venu contester son assomption. En 2006, au moment où il frappe, toutes les conditions sont réunies pour qu’il renouvelle son exploit. Or Buffon, cette fois, s’interpose. Un arrêt « de classe mondiale », selon l’expression consacrée. En fait, mythologiquement, l’arrêt de Buffon a une résonance tout autre : il signifie que Dieu est désormais passé de l’autre côté. L’espoir change de camp, le combat change d’âme. Dieu guidait la tête de Zidane en 1998. Il guide maintenant la main de Buffon, se substitue à elle. (Il ne le fera plus par la suite. Somme toute, Buffon n’a véritablement réalisé que cet arrêt. Et dans la séance de penaltys, il n’en stoppera aucun : c’est le poteau qui le sauvera sur le tir de Trezeguet.) Dès lors, le destin est inéluctablement en marche. La « machine infernale » ne s’arrêtera plus. Et l’expulsion de Zidane à la 110e minute confirme définitivement la déréliction qui le frappe.
Mais ici la sanction est encore plus rude : le coup de tête que décoche alors Zidane n’a plus rien à voir, de fait, avec le sport. C’est le geste d’un voyou (on l’a assez répété), qui renvoie son auteur à sa terrible « humanité » dans les bas quartiers de Marseille (avec toute l’imagerie raciste et simpliste que cette idée véhicule). Le coup de tête est devenu un vulgaire coup de boule qui fera les beaux jours d’une chanson iconoclaste quelques jours plus tard (« Zidane il a tapé »). Le duel avec Buffon était un moment grandiose. L’agression sur Materazzi est minable. On passe de Buffon au bouffon. Il ne s’agit plus simplement pour les dieux d’abattre Zidane. Il s’agit véritablement de l’humilier, en privant sa sortie de toute dimension héroïque. Ce n’est plus un grand gardien qui fait revenir Zidane sur terre, c’est une petite frappe, un voyou des stades, un personnage apparemment sans relief, sans intelligence, sans culture (quand on l’accusera d’avoir traité Zidane de « terroriste », il niera en affirmant : « Je n’ai pas beaucoup d’éducation, je ne sais même pas ce qu’est un terroriste »). C’est ce sans-grade que frappe Zidane.
Pendant trois jours, Zidane refusera de s’expliquer. C’est qu’en fait il en semble incapable. Rien ne paraît pouvoir conférer du sens à son acte. D’ailleurs, les images sont éloquentes : juste avant l’agression, les deux hommes se parlent, sans aménité apparente, certes, mais enfin, sans que rien puisse laisser présager du coup de sang à venir. La conversation s’interrompt, Zidane fait quelques pas, puis, brusquement, alors que l’incident semble clos, il se retourne et frappe, comme pris de folie. On pense ici au furor qui saisit les héros de Sénèque, la frénésie furieuse qui brutalement s’empare des hommes et leur fait commettre l’irréparable, sans que l’on puisse rationnellement rendre compte de ce qui arrive. On pense surtout à l’até des tragiques grecs : Zidane, comme on dit, « pète un cable » de manière apparemment inexplicable. Mais l’até a une signification métaphysique : c’est l’égarement envoyé aux hommes par les dieux (le furor latin, lui, même s’il est au centre des tragédies latines, est d’abord une réalité juridique, comme le rappelle bien Florence Dupont. Présent dans le plus ancien code romain, la loi des 12 tables, il correspond à une perte de contrôle de la mens – l’esprit de discernement – sur l’animus – la volonté –, frappant à ce titre celui qui en est atteint d’incapacité juridique). Zidane a perdu son auréole : désormais, il est celui sur lequel s’acharnent les êtres célestes. Mais pourquoi ?
C’est ici qu’il faut revenir au cinquième geste, point de jonction entre les quatre coups de tête et clef de la tragédie qui se joue en ce soir de juillet. À la 5e minute du match, Florent Malouda est bousculé dans la surface de réparation par Marco Materazzi. L’arbitre n’hésite pas et désigne le point de penalty. Zidane, comme toujours, se charge d’exécuter la sentence. Et comme (presque) toujours dans de telles circonstances, il marque. Mais ici, il ne marque pas n’importe comment : il fait ce qu’il ne fait jamais, il ose une « panenka » – geste technique extrêmement audacieux, consistant à piquer le ballon tout en douceur sous la transversale. Le ballon rebondit sous la barre et vient s’écraser de justesse derrière la ligne de but. Rappelons le commentaire de Fabien Barthez, juste après la transformation du penalty : « Il est malade. » Certes. Mais il s’agit d’une maladie toute particulière, une arrogance démesurée – une outrecuidance, au sens étymologique du terme, une marque d’hybris : « Je voulais que ça reste », confiera-t-il au micro de Canal Plus, quand le mercredi 12 juillet, il répondra aux questions de Michel Denisot, dans une interview sur laquelle je reviendrai. Marquer l’histoire, plus que marquer un but : il est clair qu’à l’occasion de ce penalty l’orgueil seul semble dominer le personnage. Autocélébration, culte de la personnalité : Zidane a choisi de ne plus servir Dieu : il est Dieu. La « panenka », geste d’un solitaire mégalomane abymé dans la contemplation de soi, est un pied de nez aux puissances célestes. Celles-ci ne sauraient laisser faire. Sous l’effet de la jalousie (c’est le phtonos), les dieux se vengent (c’est la Nemesis) – par deux fois : un coup de tête sans effet, un coup de boule aux conséquences définitives, fatales (on est en pleine tragédie) : Zidane est exclu, entraînant son équipe dans la dérive. « On vit ensemble, on meurt ensemble » aimait-il à déclarer au cours du Mondial. Or, à l’occasion de cette finale, il s’est comporté en solitaire. C’est en solitaire qu’il tire la « panenka ». C’est en solitaire qu’il quitte la pelouse, dieu déchu, bouffon, tristement humain. Il ne reviendra pas, laissant ses camarades recevoir seuls la médaille des vaincus.
On notera au passage la présence récurrente de Marco Materazzi tout au long de cette tragédie sportive : c’est Materazzi qui provoque le penalty. C’est Materazzi (toujours) qui rétablit le score, de la tête (décidément), à la 19e minute. C’est Materazzi (enfin) qui reçoit le coup de tête fatal. Materazzi (qui marquera aussi lors de la séance des tirs au but) est le principal instrument de la Nemesis divine.
« Un pour tous, tous pour un ! », Alexandre Dumas, les Trois Mousquetaires
Pour autant, la « panenka » n’est pas seule responsable de la colère divine. Elle vient en fait au terme de tout un processus, elle clôt une série de comportements déviants qui ont fait perdre aux dieux leur patience. C’est l’histoire de cette lente plongée au cœur de la démesure qu’il s’agit de retracer maintenant. Mais pour cela, il faut d’abord faire l’historique de l’élection de Zidane.
« Mythiquement », Zidane vient au monde le 17 août 1994 à Bordeaux. La France rencontre ce jour-là la République tchèque en match amical. C’est la première sélection de Zidane en équipe nationale. Ce jour-là, dans les représentations collectives, Zidane n’est qu’un excellent joueur, promis sans aucun doute à un avenir prometteur, mais en aucun cas légendaire. La machine mythologique s’ébranle quand Zidane rentre sur le terrain, alors que la France est menée 2 à 0 (il était jusqu’alors remplaçant) et marque coup sur coup deux buts « d’anthologie » (selon l’expression consacrée) qui ramènent les deux équipes à égalité. Un mythe est né. Pour sa première « apparition » chez les Bleus (ici, on ne peut négliger la connotation mystique d’un terme par ailleurs si banal, dans le langage footballistique), Zidane se comporte comme le Sauveur, animé par la Grâce divine. La France entière peut dès lors s’enflammer pour ce joueur dont la dimension surnaturelle s’exprimera toujours plus au service de la « fille aînée de l’Église » qu’au service de ses différents clubs, où il sera avant tout un excellent joueur (jusqu’à ce qu’il arrive au Real de Madrid).
De fait, toute l’histoire de Zidane au sein des Bleus est jalonnée d’exploits qui ravissent d’autant plus le public qu’ils semblent totalement irrationnels, et c’est pourquoi, vu cette part de merveilleux, on parlera moins d’histoire que d’épopée (« long poème où le merveilleux se mêle au vrai », selon la définition du Robert), de geste (avant tout à l’heure de parler, à nouveau, de tragédie). Le climax est atteint lors de la finale du Mondial 1998 avec les deux buts totalement inattendus que marque Zidane contre le Brésil et que l’on a déjà commentés. La geste « Zidane » n’en continue pas moins. Elle retrouve un lustre tout particulier à l’occasion du championnat d’Europe des nations, en 2000, et notamment lors de la demi-finale disputée contre le Portugal. Zidane y est encore le sauveur : il marque le « but en or » à la 117e minute, trois minutes donc avant la fin des prolongations, et sur penalty, non sans avoir au préalable vomi, comme pour expurger toute son humanité.
Par ce but, comme par ceux qu’il a pu marquer en 1998 ou lors de sa première sélection, Zidane apparaît en fait comme le premier « maillon » de ce qu’on pourrait appeler une véritable « chaîne sotériologique » : Zidane, inspiré par les dieux, sauve les Bleus, qui sauvent la France, qui sauve le monde. Nous sommes dans le cadre d’un affrontement métaphysique opposant les forces du bien aux forces régressives. Zidane, comme Achille, comme Roland, est le champion de cette lutte manichéenne. Pour autant, en tant que maillon, fût-il fort, il n’est pas seul investi d’une mission de salut cosmique. Par conséquent, il n’est pas le seul dépositaire du surnaturel au sein de l’équipe de France. À preuve, son statut en finale de l’Euro 2000 : il ne marque pas, il n’est même pas le héros du match. Ici, Zidane n’est même plus le premier maillon de la chaîne sotériologique. Il se fond dans la masse, perdant ses prérogatives de sauveur au profit d’autres que lui (Wiltord, Trezeguet). C’est l’équipe de France qui est mythique, autant, voire plus, que Zidane. Achille est le héros de l’Iliade, mais il est bien entouré.
Attardons-nous sur cette équipe mythique et sur son histoire. La « génération dorée » des années 1998-2000 sauve la France et le monde. Son « avènement » (« Chantons tous son avènement ») a été préparé par les générations précédentes et, en particulier, la « génération Platini ». Comme l’Ancien Testament annonce le Nouveau, comme Moïse annonce Jésus, l’équipe de Platini annonce l’équipe de Zidane (les deux hommes joueront à Turin, la ville du saint Suaire). Mais insistons-y, il ne s’agit que d’une préfiguration. Le seul titre de gloire des Bleus de Platini (et de Michel Hidalgo, dont la « simplicité » annonce celle d’Aimé Jacquet) est une victoire à l’Euro. Cette victoire est certes « mythique » (pensons en particulier au coup franc marqué par Platini, en finale : il semble ne rentrer qu’avec l’aide de Dieu, qui fait glisser le ballon sous Arconada, ici piégé comme un débutant), mais elle n’a pas l’aura que pourrait avoir une victoire dans un Mondial. Conduire vers la terre promise, même guidé par Dieu, n’est pas enlever le péché du monde. Et dans la quête du Graal footballistique, l’équipe de France, si elle a su se montrer brillante, n’est jamais parvenue, en revanche, à dépasser le stade des demi-finales. En particulier, la défaite contre l’Allemagne à Séville, quand la victoire semblait inéluctable, est comme le signe indéniable que Dieu, les dieux, s’acharnent à reculer le moment de l’apothéose.
En 1998, le moment est venu. Zidane, ses dix coéquipiers, son coach (12, donc, soit le nombre de Jésus et de ses disciples, Judas en moins incarné dans le corps collectif des adversaires ?) apportent cette année-là à la France et au monde la victoire salutaire. Ils le font, insistons-y, avec l’aide de Dieu, dont ils ne sont que les médiateurs. Tout en témoigne dans cette Coupe du monde. Pensons par exemple à la personnalité du coach. Aux yeux de tous, dans les représentations collectives, Aimé Jacquet est un médiocre, dépourvu de « personnalité », de talent, de charisme. Un tel homme ne saurait mener ses troupes à la victoire sans un coup de pouce du destin. Ce motif de la « chiquenaude divine », on le retrouve dans le dénouement dramatique, « catastrophique » (au sens propre du terme) de certains matchs. C’est le cas de France-Paraguay. La France est alors privée de Zidane. Elle s’en sort malgré tout (preuve que Zidane n’est pas toujours nécessaire) grâce à un but en or, marqué in extremis par Laurent Blanc. Même secours de Dieu, plus manifeste encore, à l’occasion de France-Croatie, quand Lilian Thuram marque coup sur coup deux buts « entrés dans la légende ». Responsable du but encaissé par la France, Thuram sauve son équipe en « scorant » par deux fois, de manière totalement improbable : il ne marque jamais ! La manière dont le défenseur français célèbre son second but est célèbre : Thuram glisse sur le sol et se fige, deux doigts posés sur la bouche, dans une attitude songeuse, perplexe. Il ne se tourne pas vers les Cieux, mais c’est tout comme. Pourquoi ? Pourquoi moi ? Le « vieux sage africain » cristallise de manière sublime en cet instant la dimension surnaturelle de ce qui vient de se passer. La grâce est tombée du Ciel, les dieux ont guidé son pied.
On reviendra enfin une dernière fois sur la finale remportée contre le Brésil. C’est que Zidane n’y est pas la seule preuve vivante que Dieu s’est glissé dans la lice. Songeons d’abord au fameux troisième but (trois, chiffre magique, chiffre de La Trinité), marqué par Emmanuel Petit (Emmanuel : étymologiquement, « Dieu est avec nous ») dans les dernières minutes de jeu. Le but a ceci de surnaturel qu’il semble inévitable quand son élaboration se met en marche. « On le sent venir. » Instinctivement, de manière totalement intuitive, le spectateur sait que l’action ira au bout. La glorieuse incertitude du sport fait ici place à la certitude que le Brésil encaissera un troisième but. Cette conviction relève, en termes pascaliens, de l’ordre du cœur – celui-là même qui nous fait accéder, de la manière la plus authentique et la plus directe, à Dieu. L’autre fait « surnaturel » marquant de cette finale, c’est l’étrange maladie qui affecte Ronaldo. Ronaldo, le meilleur joueur de la Sélécao, n’est à l’occasion de cette finale que l’ombre de lui-même, victime d’un mal mystérieux sur lequel le Brésilien et toute son équipe avec lui garderont le silence. Comme s’ils ne voulaient pas, comme s’ils ne pouvaient pas l’expliquer. De petits esprits parleront de dopage. Pure médisance : le mal de Ronaldo est d’origine divine ; aucune explication humaine, profane, ne saurait en rendre compte. Il fait partie d’un plan céleste, visant à consacrer l’équipe de France. L’impuissance de Ronaldo se cristallise dans ce fameux choc avec Barthez, à la limite de la surface de réparation. À la lutte avec Ronaldo, Barthez vole au-dessus du Brésilien et boxe le ballon au-dessus de la tête de son adversaire. Le « divin chauve » sort vainqueur du duel. Sur son banc, Laurent Blanc peut souffler : le baiser thaumaturgique qu’il apposait au début de chaque match sur le crâne de son ami pour forcer le destin, comme les rois de France soignant les écrouelles par la simple imposition miraculeuse des mains le jour de leur sacre, à la manière du Christ guérissant les malades, n’aura pas été nécessaire. Le message au demeurant est clair : Blanc n’est qu’un médiateur. C’est Dieu qui compte, et c’est pour l’avoir oublié que le gentil Laurent Blanc est privé de finale. L’apparente injustice de son expulsion en demi-finale trouve ainsi une légitimité sur le plan métaphysique.
Les Bleus remportent donc le Mondial 1998. Deux ans plus tard, ils sont champions d’Europe. Cette victoire ne fait en un sens que répéter la victoire de 1998. Elle fonctionne donc à la manière d’un rite. Un mythe, nous rappelle Mircea Eliade, relate un événement qui a eu lieu dans un temps primordial, le temps fabuleux des commencements, et les rites ont pour fonction de réactualiser sans cesse les événements mythiques. 2000 réactualise 1998, et en reproduit le scénario sotériologique. L’équipe de France n’a pour ainsi dire pas changé dans l’intervalle. Roger Lemerre a bien remplacé Aimé Jacquet, mais il faisait déjà partie du « staff » technique de 1998. Par ailleurs, dans l’imagerie collective, Lemerre n’a pas plus d’envergure que Jacquet. Beaucoup s’interrogent, mettant en doute (comme pour Jacquet avant la Coupe du monde, avant qu’il ne devienne un héros national) ses compétences et ses capacités. Quant aux joueurs, les cadres sont pour ainsi dire tous restés. Et Dieu continue de reconnaître les siens : la France gagne, et le scénario de cette nouvelle épopée victorieuse relève encore du surnaturel, fût-ce sur un mode moins spectaculaire qu’en 1998. On notera par exemple (divine coïncidence) que les Bleus remportent leur premier match (à Bruges, la « Venise du Nord », contre les froids danois) sur le score de 3-0. Or, c’est sur ce même score qu’ils avaient battu les (chauds) Brésiliens trois ans plus tôt, dans la « plus belle ville du monde », ce qui montre clairement la continuité entre les deux événements.
Mais c’est la finale, chargée d’émotion, qui cristallise le mieux la dimension épique du parcours des Bleus, et témoigne le mieux du secours divin qu’ils reçoivent pour sauver le monde. Menée 1 à 0 à quelques secondes de la fin du temps réglementaire par l’Italie (la référence sur le plan européen, comme le Brésil l’est sur le plan mondial), la France égalise de manière totalement improbable (sur une relance de Barthez, toujours chauve et toujours divin), et gagne en prolongation : Robert Pires, éternellement décevant en équipe de France (selon la représentation que l’on s’en fait), pousse une accélération brutale et totalement inattendue de sa part, centre en retrait pour David Trezeguet, qui reprend le ballon de volet et marque. Un but splendide, rentré dans la légende.
Et Zidane dans tout cela ? On remarquera que le meneur de jeu français (qui de l’avis des spécialistes joue à cette époque son meilleur football) est pour ainsi dire absent de la finale. Entendons-nous : il ne la marque pas mythologiquement de son empreinte. C’est en demi-finale, contre le Portugal, et dans des conditions que j’ai rappelées plus haut, qu’il le fait. Car à l’époque, dans cette phase épique de son aventure au sein des Bleus, Zinédine Zidane, répétons-le, n’a pas l’exclusivité du surnaturel, même s’il en est, incontestablement, le principal dépositaire.
« La roche Tarpéienne est près du Capitole », Proverbe
L’équipe de France est championne du monde. L’équipe de France est championne d’Europe. Elle s’est installée au sommet de la hiérarchie du football, elle a sauvé le monde et rien ne semble pouvoir la faire descendre de l’Olympe où elle s’est juchée avec l’aide des Dieux.
C’est pourtant ce qui se passe deux ans plus tard. L’histoire de l’équipe de France n’en reste pas moins « mythologique ». Mais désormais, il ne sera plus question de grâce divine, d’apothéose ou d’assomption, mais d’hybris, de phtonos, de punition divine et de déréliction. L’épopée vire à la tragédie. Les dieux se détournent de leurs médiateurs, précisément parce que, grisés par leurs succès, ceux-ci ont oublié leur statut de simples intermédiaires. Dans cette histoire, Zidane est préservé. Il échappe aux foudres de Dieu… et du public.
Selon l’expression consacrée, les joueurs français, entre 2000 et 2002, se « prennent le melon » (c’est peut-être une reconstruction a posteriori, mais cette reconstruction fait partie intégrante de la légende). Ils « ont le chou », ils « ne passent plus aux portes ». Manière triviale, laïque, profane, de stigmatiser l’hybris dont ils se rendent coupables et qu’une justice transcendante, à l’occasion du Mondial au Japon et en Corée, leur fait payer très cher et très vite : victorieuse du Mondial 1998, l’équipe de France est éliminée dès le premier tour. Pis : elle se montre incapable de marquer un seul but. L’humiliation est à la hauteur de l’apothéose de 1998. Hier tout en haut, la France est maintenant tout en bas. Son sort dans cette Coupe du monde est définitivement scellé le 11 juin, lors du dernier match de poule, contre le Danemark. La France, qui pouvait encore se qualifier, perd la rencontre qu’il ne fallait pas perdre. Divine coïncidence, là encore, ou plutôt ironie du sort, et même, bien plus, ironie tragique : les Bleus sont sortis par ceux-là mêmes qu’ils avaient battus en ouverture de l’Euro 2000, déjà un 11 juin. Sanctionnée pour son outrecuidance, l’équipe de France s’en va par la petite porte, châtiée par une Divinité qui leur a retiré sa confiance. Dès le premier match au demeurant, l’on savait à quoi s’attendre. Trezeguet, le héros de la finale de l’Euro, voit l’un de ses tirs s’écraser contre le montant du but adverse. On l’a suffisamment répété : si le ballon était alors rentré… Mais le ballon n’est pas rentré. Les dieux, Dieu, en ont décidé autrement.
Et Zidane dans tout cela ? Il échappe à la Nemesis. De fait, le meneur de jeu des Bleus ne participe pour ainsi dire pas au Mondial 2002. Blessé, il ne rentre que contre le Danemark, où il se révèle impuissant à empêcher la débâcle, malgré les efforts dont il se montre prodigue, et qui lui vaudront un respect général. La signification est claire : Zidane ne peut à lui seul sauver la France et le monde. Il n’est qu’un médiateur. Or Dieu ne veut pas d’une victoire française. Mais il garde pour Zizou une forme d’indulgence qu’il n’a plus pour le reste de l’équipe. Le public ne s’y trompe pas, qui fait de Zidane à cette époque l’une de ses personnalités préférées (avec l’abbé Pierre !).
La disgrâce des Bleus est définitivement consacrée par l’Euro 2004. La Nemesis frappe à nouveau. Cette fois, l’équipe de France, sous la houlette de Jacques Santini, n’est pas d’emblée éliminée, mais en un sens, c’est encore pire. Rabaissée au rang des plus faibles nations du football mondial en 2002, la France en 2004 n’est plus qu’une équipe médiocre : la médiocrité, avatar grotesque de la nullité, constitue finalement une sorte de climax à l’envers dans la déchéance. Dans cet Euro, la France passe le premier tour, mais tombe dès les quarts de finale contre la Grèce. La Grèce est certes le futur vainqueur du tournoi. Mais c’est une équipe sortie de nulle part (elle retournera d’ailleurs à l’anonymat après la compétition, ne participant même pas au Mondial de 2006), qui pratique un football sans relief et sans éclat. Champion-météore dans l’histoire du ballon rond, elle est un adversaire sans génie et une défaite contre semblable nation ne saurait en rien redorer le blason d’une équipe de France définitivement déchue. N’oublions pas cependant que la Grèce est le pays des dieux par excellence. Est-ce un hasard si la vindicte divine se cristallise dans un match perdu face au pays des Olympiens ?
Et Zidane ? Cette fois, il est de la partie. Mais là encore, il préserve son aura. De la gangue de médiocrité dans laquelle s’est engluée l’équipe, il est le seul à émerger. Dieu ne l’a pas abandonné, s’il a décidé de ne pas épargner ses coéquipiers. Zidane demeure un être exceptionnel, habité par la Grâce. Cette élection se manifeste tout particulièrement le 13 juin 2002 contre l’équipe d’Angleterre, à l’occasion du tout premier match disputé par les Bleus. Alors que la France est menée 1 à 0, Zidane marque coup sur coup, et dans les arrêts de jeu, deux buts extraordinaires, l’un sur coup franc, l’autre sur penalty. Le renversement de situation est proprement miraculeux. Pas de doute : la Grâce est revenue. En fait, il n’en est rien. Le deus ex machina qui sauve la France à l’issue de France-Angleterre ne prouve finalement que l’élection de Zidane (qui d’ailleurs ne fera plus rien de notable par la suite dans l’Euro). Les dieux ne sont plus pour autant du côté des Bleus dans leur ensemble, qui seront piteusement éliminés en quart de finale. Conscient que la magie n’opère plus désormais que pour lui-même, Zidane décide sagement de quitter l’équipe de France. Une page est tournée.
« Au-dessus du bétail ahuri des humains… », Stéphane Mallarmé, « Le Guignon », Poésies
Après l’Euro 2004, les Français sont définitivement redescendus sur terre. Jacques Santini sur le départ, c’est Raymond Domenech qui prend les rênes d’une équipe dont les médias aiment à répéter qu’elle ne fait plus peur à personne. Laborieusement, péniblement, les Bleus entament les éliminatoires du Mondial 2006, promis aux éternels Brésiliens, vainqueurs de l’édition précédente et finalistes des trois dernières coupes du monde. De la génération précédente, de nombreux cadres sont partis. Parmi ceux-là, Zinédine Zidane.
Mais Zidane va revenir. En août 2005, il annonce à la France entière qu’il rejoint l’équipe de France, sur laquelle, pourtant, il avait tiré un trait : « Il revient » titre L’Équipe. Qui plus est, Zidane annonce clairement ses objectifs : qualifier l’équipe de France pour le Mondial 2006, en Allemagne. Cette décision marque le début d’une ère nouvelle pour Zidane – qui, dès lors, mais nul ne le sait encore, perd la faveur des dieux.
C’est que Zidane, en prenant cette décision, fait à son tour preuve d’une hybris coupable. Zidane s’est toujours fait remarquer par une certaine forme de simplicité, d’humilité indissociable de sa popularité. Zizou aime d’ailleurs, dans ses interviews, mettre en avant cette vertu, qu’il met sur le compte de son éducation : parents pauvres mais fiers, soucieux d’autrui, respectueux, etc. Qu’elle soit réelle ou fictive, l’humilité fait partie du « mythe » Zidane. Elle participe de son côté christique (Jésus, en se subordonnant à la volonté de son père céleste, incarne l’humilité par excellence). Or en décidant de revenir chez les Bleus, Zidane semble bien renoncer à cette humilité qui le caractérisait jusqu’alors. Ses déclarations sont significatives à cet égard. Pensons en particulier à la formule suivante : « J’ai envie d’aider, mais je ne suis ni le sauveur, ni le messie. » La phrase fonctionne à la manière d’une dénégation : elle dit exactement le contraire de ce qu’elle semble vouloir dire. En d’autres termes, « je suis le Sauveur, je suis le Messie ». Car prétendre avec une telle insistance (je pense ici à la redondance : quelle différence entre le sauveur et le messie ?) que l’on n’est pas le Christ revient implicitement à suggérer qu’on puisse l’être : les modalités de l’énonciation contredisent le contenu de l’énoncé. En assumant, implicitement mais superbement, ce statut christique, Zidane fait preuve d’une forme d’outrecuidance à laquelle il ne nous avait pas habitués jusqu’alors. Cette outrecuidance va le poursuivre jusqu’au Mondial, où elle trouvera son châtiment dans des circonstances que j’ai déjà évoquées et sur lesquelles je reviendrai plus bas.
Notons au passage que le public garde son estime à Zidane. C’est qu’en reprenant du service, Zidane (qui, rappelons-le, n’a jamais déçu) ranime des rêves, réveille la flamme : il (re)donne le feu aux hommes, tel Prométhée, le titan châtié par Zeus, condamné à voir son foie rongé par un vautour. À nouveau, la France se prend à rêver d’un monde parfait, à nouveau la France rêve d’une rédemption dont elle serait à la fois le pourvoyeur et le bénéficiaire, dans la logique de la « chaîne sotériologique » dont j’ai parlé plus haut.
Revenons cela dit en arrière : l’hybris chez Zidane ne naît pas ex nihilo. Après Turin, Zidane est parti pour le Real de Madrid. C’est alors qu’il change officiellement : il devient un « galactique ». Figo, Beckam, Carlos… tous ces joueurs gravitent dans une sphère, étymologiquement métaphysique (« au-dessus de la Nature ») et semblent clamer à la face du monde : « Nous ne sommes plus des hommes, nous vivons “au-dessus du bétail ahuri des humains ”. Nous sommes des Galactiques. » Où est l’humilité, ce premier degré vers l’union en Dieu pour Bernard de Clairvaux ? Mais il ne s’agit plus de s’unir à Dieu. Il s’agit d’être Dieu. Pour Zidane, comme pour les autres Galactiques.
Cette hybris de Zidane trouve sa plus belle expression dès la première année du joueur au Real, en finale de la Ligue des Champions. Il inscrit en effet ce jour-là un but décisif, sur un centre de Roberto Carlos, juste avant la pause : un but phénoménal, considéré comme le plus beau but de sa carrière, un but venu d’ailleurs, là encore, un but surnaturel… et assumé comme tel. « Ce n’est pas un centre que tu m’as envoyé, c’est un melon et moi je l’ai transformé en but » déclare-t-il à son coéquipier. La formule évoque irrésistiblement le célèbre vers de Baudelaire, dans le projet d’épilogue des Fleurs du Mal (édition de 1861) : « Tu m’as donné ta boue [le poète s’adresse à Paris] et j’en ai fait de l’or. » Baudelaire, le grand maudit, alchimiste moderne, transformant la boue de la capitale en or. À sa manière, Zidane aussi prétend réaliser le grand œuvre. Il est un sorcier moderne (l’alchimiste traîne derrière lui une odeur de soufre), risquant d’attirer sur lui la colère de Dieu, en se prenant si ouvertement « le melon », fût-ce pour l’œuvre au noir, assumant à lui seul un but qu’il refuse manifestement d’attribuer à la grâce divine.
La manifestation de l’ire divine se fera attendre. Indulgence des Cieux pour qui fut leur champion pendant tant d’années ? Manière au contraire de rendre encore plus spectaculaire le châtiment à venir ? En tout cas, la Divinité laisse Zidane s’enfoncer dans une outrecuidance grandissante. De toute évidence, Zidane entend désormais organiser seul le salut de l’humanité. Il fait la pluie et le beau temps au sein des Bleus. Il s’impose au sein de la sélection. Il rappelle d’anciennes gloires parties comme lui à la retraite, et en particulier le vieux sage noir Lilian Thuram, à son corps défendant. Personne n’a son mot à dire, et surtout pas le sélectionneur officiel, Raymond Domenech, qu’il écrase de son mépris : de fait, pour le nouveau capitaine des Bleus (une distinction qu’il avait toujours humblement refusée jusque-là), Domenech n’est rien. Nous avons tous en mémoire ces poignées de main refusées, ces regards ostensiblement détournés, nous avons tous en mémoire ce refus opiniâtre de nommer le sélectionneur par son nom. Si la France doit gagner (et elle gagnera), ce sera grâce au seul Zidane et par le seul Zidane (on notera qu’à l’époque Zidane se prend parfois à parler de lui à la troisième personne). Elle ne gagnera pas autrement. Dieu est congédié au même titre que Domenech.
C’est pourquoi il se met en colère.
« Tu seras châtié de ta témérité », Jean de La Fontaine, « Le loup et l’agneau », Fables
Commence alors, de fait, une lutte larvée entre le monde céleste et Zidane. Cette titanomachie sourde semble d’abord tourner à l’avantage des Olympiens. La France se qualifie pour le Mondial, mais dans la douleur, à l’issue du dernier match des éliminatoires, remporté 4 à 1 contre la modeste équipe de Chypre. Les rencontres de préparation sont inquiétantes pour les Bleus, et Zidane n’y fait pas oublier les pâles prestations de ses camarades. Il obtient à cette époque les plus basses notes de sa carrière dans L’Équipe. Il rate un penalty à l’occasion de France-Chine, le 7 juin 2006, d’une manière qui frôle le grotesque (il glisse et fait un involontaire pointu qui expédie le ballon dans les airs). Le galactique semble redescendu sur terre. Pour s’être pris pour Dieu, il a perdu la faveur divine.
Les matchs de poule, au Mondial, semblent confirmer cette perte d’aura. Zidane y est poussif, à l’image de ses partenaires, incapables de sortir la tête haute d’un groupe pourtant particulièrement faible : France-Suisse se solde par un pitoyable 0-0. On y voit même Zidane et Gallas s’expliquer vertement sous les yeux consternés du revenant Makelele. La première mi-temps de France-Corée est de bonne qualité mais la seconde voit la France rattrapée par ses vieux « démons », et le match s’achève sur un résultat nul 1-1. Le sort semble décidément s’acharner sur la France pendant ces deux rencontres (les Bleus marquent un but contre la Corée qui lui est injustement refusé) et Zidane, cette fois, n’est pas épargné : il récolte deux cartons jaunes stupides (un contre la Suisse et un contre la Corée) ; il se prive ipso facto du dernier match de qualification, pourtant décisif ; il se fait sortir par Raymond Domenech à quelques minutes de la fin de France-Corée, essuyant de la sorte une humiliation publique. La France, Zidane surtout, sont à la dérive : les dieux n’épargnent pas qui leur résiste. Certes, les Bleus se qualifient pour le second tour, en venant à bout du Togo. Mais cette victoire ne saurait être significative. Les problèmes de l’équipe togolaise (la valse des entraîneurs, les menaces de boycott pour des problèmes de prime) ont suscité la compassion hilare (aux relents racistes) de la communauté internationale. Le Togo est par ailleurs l’une des équipes les plus faibles du Mondial (certains joueurs n’ont pas de club, d’autres évoluent dans les championnats amateurs…). La joie des joueurs français à l’issue du match n’en paraît que plus démesurée et plus grotesque. En tout cas, les Bleus n’ont pas eu besoin de Zidane pour l’emporter. Le Sauveur n’est plus nécessaire.
Qualifiés dans la douleur, les Bleus doivent logiquement disparaître au tour suivant. C’est d’ailleurs ce que prédisent tous les observateurs, d’autant que la France se prépare à affronter la séduisante équipe d’Espagne. Les journaux ibériques ne se font aucune inquiétude : les Espagnols vont remporter leur huitième de finale et par la même occasion pousser définitivement vers la retraite ce vieillard de Zidane qui prétend échapper aux lois de la Nature. Le 27 juin, la titanomachie trouvera son épilogue. Or, c’est précisément le jour que choisit Zidane (mais est-ce le choix de Zidane ?) pour renaître de ses cendres. Dans le combat qui l’oppose aux forces célestes, il reprend le dessus : il redevient cet être surnaturel qu’il n’était plus. Si Patrick Viéra est de l’avis de tous les observateurs « l’homme du match », c’est pourtant Zidane, par son but dans les arrêts de jeu, qui retient l’attention et frappe les esprits. Comme Emmanuel Petit contre le Brésil huit ans plus tôt, Zidane marque dans les dernières secondes l’ultime but d’une partie pliée depuis longtemps, en partant seul (il pouvait passer) prendre à contre-pied Casillas, son coéquipier du Real de Madrid, à l’issue d’une phase de jeu qui, comme celle de 1998, ne pouvait se conclure que victorieusement. Zidane est redevenu Zidane. Retour en grâce (c’est alors l’hypothèse du public) ? Victoire (momentanée ?) de l’ange rebelle, « l’esprit qui toujours nie », avec (ou sans ?) la complicité maligne des dieux (c’est a posteriori mon hypothèse, on l’a compris) ? En tout cas, la légende renaît de ses cendres.
Cela se confirme dans la rencontre suivante, disputée contre le Brésil. Zidane y est au zénith de sa forme, qui livre à l’occasion de ce quart de finale un match « d’anthologie ». Jamais le meneur de jeu français n’a semblé aussi fort que ce soir-là. Il retrouve un niveau digne de ses plus vertes années. Il virevolte, il danse : on ne voit que lui sur le terrain. Les Brésiliens sont eux en pleine déroute. Ronaldo, qui avait lui aussi trouvé une nouvelle jeunesse à l’occasion des deux matchs précédents, est cette fois impuissant (comme en 1998) à contrecarrer une équipe de France porté par un Zidane proprement prodigieux. Ronaldinho (dans cette rencontre comme dans tout le Mondial) est absent. Seuls les Bleus existent, portés par leur lider maximo, qui offre le but de la victoire à Thierry Henry (on l’a assez dit, c’est la première passe décisive de Zidane pour l’attaquant des Gunners) et illumine la rencontre de sa virtuosité. Moins percutant contre le Portugal, Zidane n’en est pas moins « surnaturel », en marquant le but de la victoire à la 33e minute, sur un penalty qui rappelle celui de la demi-finale (déjà) de l’Euro, disputée contre ces mêmes Portugais. Double coïncidence « divine », qui, en donnant le sentiment que l’histoire recommence, inscrit le match dans une temporalité qui n’est précisément plus historique mais mythique. Tout se passe comme si les années noires n’étaient plus qu’un mauvais souvenir, une simple parenthèse, fût-elle à méditer : le veau d’or n’a pas empêché Moïse de conduire ses troupes en terre promise. Zidane, absent ou impuissant entre 2002 et août 2005, quand les autres Bleus, « trop payés », sont incapables de se mobiliser pour l’équipe de France, c’est Moïse se retirant 40 jours et 40 nuits sur le mont Sinaï, quand Aaron, les prêtres et le peuple d’Israël bâtissent un autel pour leur nouveau dieu. Le retour de Zidane, c’est le retour du prophète, habité, de nouveau, par la flamme divine.
Mais Zidane ne se prend plus simplement pour un prophète : il a abandonné les oripeaux du médiateur divin, pour revêtir ceux du Père céleste, mettant sur le compte de sa seule excellence les coups de génie dont il illumine alors les rencontres auxquelles il participe. La punition de cette outrecuidance survient le 9 juillet 2006 contre l’Italie, dans les conditions que j’ai rappelées tout à l’heure.
On notera cependant que les dieux, dans un dernier sursaut de tendresse pour celui qu’ils avaient élus, avaient, dans ce match, prévenu Zidane. Premier avertissement : sur la fameuse « panenka » (contrepoint sublime du penalty grotesque de France-Chine : les deux sont des « pointus »), le ballon frappe la barre transversale avant de rebondir juste derrière la ligne de but. Second avertissement : à la 79e minute, Zidane se blesse à l’épaule et semble un moment demander à sortir. Ce qui, sur l’instant apparaît comme un cruel coup du sort, doit en fait se lire comme l’ultime faveur de dieux qui refusent in fine de châtier l’enfant chéri, en lui offrant une sortie honorable. Peine perdue : muré dans son hybris, Zidane se relève en grimaçant, sous les applaudissements des spectateurs (pardonnons-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font) et repart à l’attaque, filant vers son destin, filant vers la mort. Plus rien dorénavant n’attendrira les Dieux. Zidane quitte la lice par la petite porte, et fait passer l’équipe de France « du paradis à l’enfer » – pour reprendre les mots mêmes de Thuram, à l’issue de la demi-finale contre le Portugal, quand le « vieux sage noir » prédisait justement que la victoire que les Bleus venaient de remporter pouvait augurer de la meilleure comme de la pire des choses.
« Je suis encore vivant », Albert Camus, Caligula, IV, 14
Pour autant Zidane n’a pas dit son dernier mot. « Les souffrances et l’expérience de tant d’années de souffrance m’enseignent la résignation » dit Œdipe dans Œdipe à Colone. Le fils de Laios en est venu à accepter son sort, au lieu de se révolter. Il a expié ses fautes et connaît maintenant la rémission à la place de la malédiction. « Tout est bien. »
Zidane, lui, refuse de plier. « Je suis encore vivant » clame-t-il comme Caligula à la fin de la pièce de Camus. Jouet des dieux dans la finale, il entend redevenir le maître du jeu dans le commentaire de la finale. À défaut d’avoir orchestré sa geste, il en orchestre la chanson. Il accorde pour ce faire une interview à Canal Plus et TF1. La date retenue est éminemment symbolique : nous sommes le 12 juillet 2006, soit trois jours (le temps d’une résurrection, donc) après la finale perdue, et huit ans jour pour jour après le sacre de 1998 (Franck Lebœuf le souligne fort justement : « C’est symbolique qu’il parle aujourd’hui, jour anniversaire de notre victoire en 1998 »). On notera par ailleurs que Zidane se présente au micro des journalistes vêtu d’un magnifique treillis militaire. Incontestablement, le titan lutte encore.
Zidane revient d’abord dans l’entretien sur sa fameuse « panenka » : « Je l’ai fait [ainsi] pour que ça reste. […] Ce n’est pas aussi simple que ça, mais vous vous concentrez pour essayer de marquer. D’autres fois, ça sort. À Saint-Étienne, contre la Chine, le ballon est parti dans les nuages. » Le penalty de la finale est clairement opposé à celui du match amical : il est présenté comme la réponse du berger à la bergère : la réplique du dieu déchu à ceux qui l’ont fait tomber. En outre, l’absence de toute motivation sportive (« je voulais que ça reste ») achève de montrer la dimension « mythologique » d’un geste dont l’enjeu dépasse le cadre profane d’une simple finale de Coupe du monde. Zidane est seul avec les Dieux, et les combat. Pour le coup de tête, il donne l’explication suivante : « C’est des choses très personnelles. Ça touche la maman, la sœur » avant d’ajouter « je suis un homme avant tout » et de formuler, dans un distinguo désormais célèbre, « des excuses, pas des regrets ». Tout est dans ces quelques mots. Zidane a beau invoquer un problème « personnel » (« c’est des choses très personnelles »), il ne s’en place pas moins sur un plan collectif, quand il parle de la sœur, la mère, et non de sa sœur, sa mère : il est le superhéros, défenseur de toutes les mères et toutes les sœurs de France et du monde. Dès lors, Zidane refuse de se présenter comme l’incarnation d’on ne sait quelle outrecuidance coupable : il est l’éternel défenseur de la veuve et de l’orphelin (n’oublions pas que Zizou est « l’ami des enfants » – L’Équipe magazine – surtout ceux qui sont atteints de leucodystrophie), injustement châtié par des dieux jaloux et mesquins. Par son discours (où implicitement il dissocie le coup de tête-juste – et l’expulsion-injuste – qui en découle), il fait de l’agression dont il s’est montré coupable un geste hautement moral. Ainsi s’éclaire le fameux distinguo tant glosé : « des excuses, pas de regret ». Sur un plan élémentaire, au nom d’une morale basique, Zidane a tort. On ne donne pas de coup de boule, c’est pas bien. D’où ses excuses. Mais sur le plan d’une morale plus élevée, Zidane a incontestablement raison. « Pas de regret. » Le droit contre la Loi. Les décrets du prince contre des règles qui les transcendent. Kerugmata contre nomima : ce n’est plus Œdipe à Colone, c’est Créon contre Antigone, les lois de la cité contre les lois divines, seules justes. Mais ici, par son discours, Zidane tend à montrer qu’il est le seul à respecter les lois divines, alors que les dieux au contraire, en se mettant du côté du règlement, se comportent paradoxalement d’une manière bassement humaine. Les puissances célestes se discréditent, qui ont sanctionné Zidane en le faisant sortir. (Nous sommes moins proche d’Eschyle, chez qui la puissance et la justice sont deux attributs divins, que d’Euripide, qui fait de la puissance le seul attribut spécifiquement divin. Le dessein le plus profond des dieux est que l’homme ne soit pas trop heureux.)
On mesure bien toute l’habileté de Zidane dans cet entretien. En se présentant comme l’acteur volontaire de sa chute, il récupère à son propre compte la Nemesis divine, et en fait l’instrument d’une plus grande gloire. Ce faisant, il « chipe aux dieux sa propre destruction », pour reprendre l’expression qu’utilisait Barrault à propos du héros tragique. Zidane à Berlin n’est peut-être pas Œdipe à Colonne (et non à Thèbes), mais il n’en est pas moins un personnage de tragédie, par ce défi ultime qu’il jette aux dieux. Il ne faut donc pas se méprendre sur l’apparente humilité de certains propos, où Zidane semblait admettre la puissance des dieux et, ce faisant, accepter son statut purement humain ; à Michel Denisot qui lui demande comment il agirait s’il devait « refaire la fin de sa carrière », il répond, en se situant très clairement dans une sphère mythologique (et tragique) : « Non, je laisserais comme ça. Là-haut, on a décidé comme ça. » Manière d’exprimer cette « sauvage joie au tragique » dont parle Clément Rosset dans la Philosophie tragique. Pour rien au monde, Zidane ne reviendrait en arrière, car en voulant l’abattre, les dieux, finalement, lui ont redonné une forme de grandeur, et se sont quant à eux disqualifiés.
« Dans l’Ouest, lorsque la légende devient un fait, c’est la légende qu’il faut imprimer », L’homme qui tua Liberty Valence, John Ford, 1962
Ce qui précède est une lecture mythique de « l’aventure Zidane ». Si Zidane fascine, c’est précisément parce que son histoire épouse parfaitement les courbes de mythes immémoriaux, convoque des référents tragiques et semble toujours imprégnée d’un parfum de légende. Sans aucun doute, il existe d’autres joueurs de talent. Mais aucun ne donne ou n’a donné comme Zidane le sentiment de drainer à chacune de ses apparitions quelque chose de surnaturel dans son sillage. Quand Zidane entre sur le terrain, nous savons, instinctivement, que nous quitterons pendant 90 minutes l’espace profane pour la sphère sacrée. L’équipe de France dans son intégralité permet parfois ce saut dans l’au-delà. Zidane le permet toujours. C’est pourquoi on l’aime.
Mais il y a quelque chose de malsain dans cette adoration – une sorte de confusion des genres, de « confusion des ordres » pour parler comme Pascal. Le « cœur » apparente Zidane à un héros tragique, un christ déchu, poursuivi par la vindicte d’une divinité jalouse et inique. Mais « l’esprit », la raison, nous rappelle que Zidane n’est finalement qu’un footballeur talentueux, qui, lors de la finale du Mondial, s’est comporté comme un voyou. Le problème est que nous n’écoutons pas la « raison » et n’entendons que le « cœur », dont les impulsions en viennent à contaminer les discours de « l’esprit ». Or « dominer dans son ordre, c’est être un roi. Hors de son ordre, c’est être tyran ». La fascination que Zidane exerce sur nous nous conduit à tout lui pardonner, voire à faire de ses comportements des modèles à suivre.
Cette fascination est particulièrement morbide quand elle vient d’en haut : Jacques Chirac, ainsi, garant de la société civile et de la paix sociale, laissant son cœur parler et polluer sa raison, a officiellement absous Zidane le jour de la réception des Bleus, au nom de son passé glorieux. Il justifie ce faisant la loi du talion, l’autodéfense, ou tout simplement la violence physique, bref, tout ce qui s’oppose à la notion de corps social. Emporté par la séduction qu’exercent sur son imaginaire les contours séduisants du mythe, il préconise de facto des comportements déviants-antisociaux. Et c’est bien là que les choses dérapent.
Quelques semaines plus tard, la Fifa entérine ce dérapage : deux matchs de suspension pour Materazzi, trois travaux d’intérêt général pour Zidane (succédané bouffon des 12 travaux d’Hercule) : les sanctions sont quasi équivalentes et renvoient les deux protagonistes de l’affaire dos à dos, comme Materazzi n’hésitera pas à le souligner. Pour les juges, Zidane est un mythe, et un mythe positif. Les juges sont tout entiers dans l’ordre du cœur, qui nous fait communiquer avec le divin, et c’est pour cela qu’ils rendent une décision que la raison ne dicte pas, comme elle aurait dû le faire. La mythologie de Zidane continue à fonctionner. L’heure de la retraite n’a pas encore sonné.
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Professeur agrégé de lettres classiques, enseigne en classes préparatoires littéraires à Arras.