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Dans le même numéro

Contre la pauvreté, une économie à l'épreuve de l'expérience

mars/avril 2010

#Divers

Coup de sonde

Contre la pauvreté, une économie à l’épreuve de l’expérience

À propos de…

Esther Duflo, le Développement humain. Lutter contre la pauvreté (I), la Politique de l’autonomie. Lutter contre la pauvreté (II), Paris, La République des idées/Le Seuil, 2010.

La crise de l’automne 2008 ne s’est pas limitée à la faillite de Lehman Brothers et d’autres institutions financières, c’est l’économie comme discipline qui a vu sa cote tomber au plus bas. Cette autre faillite n’a pas semblé émouvoir outre mesure les économistes. On aurait tort cependant de mettre toute l’économie académique dans la même corbeille. Stiglitz et Krugman, pour ne citer que les plus célèbres, n’ont pas attendu la crise pour pointer l’irréalisme de l’économie standard.

Deux petits livres passionnants apportent la preuve que l’économie peut, à condition d’abandonner ses hypothèses de rationalité substantive et d’information parfaite, s’intéresser à la réalité et aider à la résolution des problèmes les plus graves auxquels une part de l’humanité est confrontée. Ces deux livres renouent avec les préoccupations fondamentales de l’économie classique : la lutte contre la rareté, en l’occurrence la pauvreté. Esther Duflo, titulaire de la chaire « savoirs contre pauvreté » au Collège de France et professeur d’économie au Mit, y aborde quatre dimensions essentielles de l’accession à l’autonomie, terme qu’elle préfère à celui, traditionnel en économie, de richesse : l’éducation, la santé, la microfinance et la lutte contre la corruption.

Nul besoin d’avoir des connaissances particulières en économie pour suivre le propos, clair et didactique sans être pesant, de l’auteur. À la différence de l’économie standard qui emprunte généralement une démarche hypothético-déductive n’entretenant que de lointains rapports avec la réalité, l’approche d’Esther Duflo procède par induction, se confrontant d’emblée au réel, que ce soit dans la formulation des questions que dans la vérification des réponses. Elle n’avance rien qui ne soit fondé sur des travaux de terrain, ceux qu’elle conduit elle-même en équipe, en Inde ou au Kenya, et d’autres, notamment ceux réalisés au Mexique.

Une somme d’expériences

Tout l’intérêt des travaux d’Esther Duflo et des enseignements qu’elle en tire est qu’ils ne se contentent pas d’énoncer des lois générales et abstraites dont le défaut majeur n’est pas qu’elles seraient fausses, mais d’être inopérantes du fait de leur niveau de généralité. Ainsi, tous les économistes s’accordent sur la rentabilité des programmes d’éducation des jeunes, d’amélioration de la santé, de développement de l’économie locale et d’éradication de la corruption. Mais il ne suffit pas de mettre en équation et de valider par des tests économétriques la rentabilité des programmes d’éducation ou de santé, il reste à les mettre en œuvre efficacement, ce qui se révèle particulièrement complexe dans les pays les plus pauvres. Devant l’échec de certains programmes d’éducation, certains tirent la conclusion qu’il n’est pas rentable d’investir dans l’éducation des pauvres. Esther Duflo montre que les échecs sont causés par des obstacles qui n’avaient pas été pris en compte. Seule l’étude de terrain permet de comprendre ce qui fait obstacle à l’amélioration de la santé, à la participation aux programmes d’enseignement et ce qui favorise la corruption et les raisons pour lesquelles le microcrédit contribue à l’autonomie des femmes.

Pour que les investissements soient utiles, il faut qu’ils ne soient pas détournés de leur finalité par des obstacles liés aux situations de dénuement. On peut illustrer ce point par les cas présentés en matière d’enseignement primaire et secondaire. Plusieurs difficultés se présentent quand on veut généraliser l’école : recruter des enseignants, trouver des locaux, convaincre les parents d’envoyer leurs enfants à l’école. Se pose d’abord la question des indicateurs pertinents. Les taux de scolarisation ont fortement augmenté dans la plupart des pays mais cela reflète-t-il un accroissement réel de la participation des enfants aux programmes scolaires ? À s’en tenir au seul indicateur du taux d’inscription, on pourrait sans doute conclure à la non-rentabilité de l’investissement dans certains programmes de scolarisation. Or, ce que montre le travail de terrain, c’est que l’inscription ne signifie pas une assistance régulière. En effet, lorsque les conditions sont défavorables, une forte proportion d’enfants inscrits n’assiste pas aux cours. Le taux d’inscription n’est donc pas un bon indicateur, c’est l’assistance aux cours, plus difficile à mesurer, qu’il faut prendre en compte.

La gratuité de l’inscription et même des livres ne suffit pas pour que les enfants aillent à l’école. L’étude de terrain révèle une série de difficultés que les économistes ignorent généralement. Ainsi, les parents sont confrontés à un coût d’opportunité lorsqu’ils doivent renoncer à l’aide, parfois indispensable, de leurs enfants. En outre, il arrive que les enfants soient malades ou affaiblis par des parasites et ne puissent de ce fait se rendre à l’école. On le comprend, la question ne se pose pas de la même manière dans les régions pauvres, telles que le Rajasthan, que dans les pays riches. Ne pas tenir compte des conditions difficiles d’existence conduit à un raisonnement dépourvu de sens pratique. Pourquoi les enfants sont-ils absents ? Que font-ils réellement en classe ? Que font les enseignants ? Ces questions appellent des réponses et des solutions concrètes adaptées aux situations locales. Il faut, par exemple, adapter les horaires des classes afin de permettre aux enfants de participer aux travaux qui requièrent leur présence, il faut aussi convaincre les parents que l’enseignement dispensé à leurs enfants leur permettra d’accéder à des emplois plus rémunérateurs. L’absence des enfants est aussi la conséquence d’un mauvais état de santé lié à des parasitoses dues à des vers intestinaux. Or, il suffit d’un comprimé tous les six mois pour prévenir les infections les plus courantes. Enfin, pour que l’école serve à quelque chose, il importe que les enseignants soient réellement présents et motivés. Au Rajasthan, l’Ong Seva Mandir organise des petites écoles dans des villages pauvres dont les enseignants sont des habitants ayant terminé leurs études secondaires ou primaires supérieures. Une enquête a révélé que ces instituteurs étaient absents 44 % du temps. Pour réduire l’absentéisme, l’association a institué dans certaines écoles un bonus récompensant la présence. Le taux d’absentéisme a baissé de moitié dans les écoles expérimentales.

L’approche économique consiste aussi à mettre en rapport le coût des moyens investis avec ce qu’ils produisent, en particulier lorsque les ressources sont limitées. Au Kenya, l’évaluation montre que la distribution gratuite d’uniformes, qui sont obligatoires, revient à 61 dollars par année supplémentaire pour les filles et à 121 dollars pour les garçons, les bourses au mérite coûtent 210 dollars, tandis que le déparasitage revient à 3, 5 dollars et l’information des parents sur les avantages procurés par l’éducation à 2, 5 dollars. En situation de pénurie, il va de soi que ces deux dernières mesures doivent être privilégiées.

L’apport des travaux d’Esther Duflo ne se limite pas au domaine de l’éducation, elle s’est intéressée également à la santé, au microcrédit et à la corruption. Dans chacun de ces domaines, ses expérimentations apportent des éclairages nouveaux. En matière de santé, elle démontre que la puissance publique doit consentir un effort financier pour faciliter et encourager l’accès aux soins préventifs. Par exemple, la distribution gratuite de moustiquaires imprégnées d’insecticide incite ceux qui en ont bénéficié à en acheter par la suite et favorise l’accès à d’autres soins. Elle insiste particulièrement sur l’importance de l’effort d’information et de sensibilisation consenti par les autorités publiques et sur l’attention qu’elles doivent porter au maintien de leur crédibilité. À cet égard, la campagne de stérilisation menée en Inde a ruiné la crédibilité gouvernementale et pèse sur l’ensemble de sa politique sanitaire qui est perçue avec méfiance par les populations des régions les plus pauvres.

Forces et limites d’une méthode

L’originalité des travaux d’Esther Duflo ne réside pas uniquement dans son objet, la lutte contre la pauvreté, elle tient à sa méthode, inspirée des essais cliniques, l’expérimentation aléatoire. Celle-ci consiste à évaluer l’efficacité de programmes pilotes en introduisant des éléments de hasard dans leur mise en œuvre. C’est-à-dire que l’échantillon témoin et l’échantillon traité sur lequel est testé le programme sont constitués de manière aléatoire. Cet artifice permet d’importer la méthode expérimentale dans les sciences sociales, domaine où on la considérait généralement comme inapplicable. En effet, en sciences sociales, la méthode expérimentale s’avère difficilement applicable sur le terrain et peu significative en laboratoire. C’est la raison pour laquelle, on a habituellement privilégié la méthode comparative. En sciences expérimentales, l’expérimentation consiste à tester l’effet de la variation d’une variable, toutes choses étant égales par ailleurs. Or, ce contrôle de toutes les variables se révèle quasi impossible en sciences sociales car cela impliquerait de connaître a priori toutes les variables en jeu et d’avoir les moyens de les contrôler. Lorsqu’on étudie l’effet d’une mesure donnée, par exemple, comme on l’a fait récemment, l’effet du Rsa sur le retour à l’emploi, un des problèmes les plus délicats consiste à s’assurer que les différences dans le retour à l’emploi entre le groupe témoin et le groupe expérimental sont bien dues au dispositif étudié et non à d’autres variables cachées.

En faisant intervenir le hasard dans la constitution des échantillons, on échappe en principe au problème du biais de sélection. En effet, on peut légitimement présumer que les différents échantillons ont des caractéristiques similaires et que, par conséquent, les écarts observés ne sont imputables qu’à la seule variable testée. Cette technique ingénieuse et peu coûteuse permet de choisir, parmi différentes solutions possibles, la plus efficace pour un coût donné. Mais, elle ne permet pas, par elle-même, de comprendre pourquoi. C’est un point sur lequel le propos d’Esther Duflo est quelque peu ambigu, laissant implicitement croire que l’expérimentation aléatoire apporterait des lumières sur les causes du succès ou de l’échec des différents programmes testés. Les explications qu’elle apporte proviennent en fait de sa connaissance du terrain qui relève d’une véritable enquête sociologique. La conception même de l’expérimentation suppose un travail préalable d’analyse, une bonne connaissance des conditions d’existence locales et des liens étroits avec les associations et les institutions impliquées dans la lutte contre la pauvreté. Ce n’est qu’à ces conditions que l’expérimentation est instructive. On peut d’ailleurs se demander quel est précisément l’apport de la méthode expérimentale par rapport à une enquête socio-économique de terrain, sinon qu’elle a la valeur de test.

Telle qu’utilisée par Esther Duflo, la méthode de l’expérimentation aléatoire présente un intérêt heuristique, à condition toutefois d’être mise en œuvre par des chercheurs ayant une bonne connaissance du terrain et travaillant en relation avec des associations locales et des Ong. Mais elle comporte également un danger potentiel, celui de tout subordonner à l’efficacité sur la base d’une pure analyse économique. Ce danger n’est pas imaginaire, on en voit des prémices dans certaines expérimentations récentes menées par Martin Hirsch, telles que la cagnotte anti-absentéisme scolaire.

Le critère d’efficacité n’est pas suffisant à lui seul, il doit être subordonné à des critères de légitimité morale et politique. La preuve expérimentale de l’efficacité d’un dispositif ne saurait suffire à définir une politique globale s’il a pour effet de remplacer le débat et la prise de conscience par des mécanismes d’incitation financière. Une des expérimentations réalisées en Inde fait apparaître que le taux de vaccinations complètes augmente lorsque les familles qui font vacciner leurs enfants reçoivent un kilo de lentilles. Dès lors qu’une incitation modeste permet d’obtenir un bénéfice collectif, ce qui est de toute évidence le cas dans cet exemple, on serait tenté de recourir systématiquement aux incitations.

Mais ce qui, en l’occurrence, paraît justifié, mérite plus ample réflexion. Tout d’abord, quel que soit le cas de figure, le pragmatisme ne doit pas conduire à faire l’impasse sur l’information et l’éducation afin d’aboutir à une prise de conscience collective. En second lieu, le mécanisme des incitations financières, utilisé comme technique de gouvernement, est au cœur même du néolibéralisme. Ce mécanisme qui fait appel à la rationalité d’individus maximisateurs simplifie l’art de gouverner en le réduisant à de simples techniques. Il ne serait alors plus besoin de délibérer, d’expliquer et de convaincre, dès lors qu’un mécanisme d’incitation financière aurait fait ses preuves expérimentales. Il n’est bien sûr pas dans mon propos de porter cette accusation contre Esther Duflo, mais de mettre en garde contre une lecture et un usage possibles de méthodes expérimentales dont la portée et le sens doivent être subordonnés à une réflexion morale et politique.

Pierre Boisard

Librairie

Frédéric Worms, LA PHILOSOPHIE EN FRANCE AU XXe SIÈCLE. Moments, Paris, Gallimard, coll. « Folio inédit », 643 p., 9, 70 €

Le livre se présente comme une histoire de la philosophie française analysée depuis trois moments principaux qui organisent des distributions inédites entre œuvres selon un problème particulier, celui de l’esprit pour le moment 1900, celui de l’existence pour le moment de la Seconde Guerre mondiale, celui de la structure pour les années 1960. L’histoire de ces trois moments est ressaisie depuis un quatrième moment qui se dessine aujourd’hui et que le diagnostic de notre présent laisse entrevoir comme étant le problème de la vie. Dès lors, l’essai de Frédéric Worms entreprend de comprendre, sur le plan synchronique, comment un même problème se ressaisit dans des œuvres distinctes, en organisant la cohérence interne, mais aussi en fixant les différentes relations entre les œuvres. Il entend également analyser comment, sur un plan diachronique, les problèmes se succèdent, renouvelant de l’intérieur la cohérence du fonds épistémique qui règle les différentes discursivités philosophiques. Il s’agit donc à la fois d’établir les réseaux de continuités qu’un même problème rend possibles et de comprendre comment un problème fait rupture avec un problème précédant, le réorganisant ou l’abolissant.

Jusqu’à présent, les histoires de la philosophie française esquissées ou développées plus longuement sont, ou bien des histoires spectrales dans lesquelles des revenants jouent des rôles majeurs, comme c’est le cas dans les livres de Vincent Descombes, le Même et l’autre et de Judith Butler, Subjects of Desire, qui analysent chacun à leur manière le retour sur la scène française du fantôme hégélien, ou bien des histoires guerrières avec des camps séparés par une ligne de partage comme c’est le cas pour Foucault qui sépare dans la pensée française les philosophies du sens et celles du concept, renvoyant dos à dos Bergson et Brunschvicg, Merleau-Ponty ou Sartre et Cavaillès ou Canguilhem. Dans le texte de Frédéric Worms, il n’y a ni revenants, ni opposants irréductibles mais des personnages conceptuels, véritables anneaux qui semblent reliés comme dans une chaîne, dont chacun, cependant, en ayant le secret de son ondulation, crée la mobilité de la ligne serpentine qui relie les anneaux.

Cette histoire peut être appréhendée selon des mouvements qui, à la fois, s’inscrivent dans la philosophie et la débordent, le spiritualisme, l’existentialisme et le structuralisme. Pour autant, chacune de ces étiquettes ne correspond que partiellement à la vérité du tableau d’ensemble car ainsi fixées, les années 1900, les années 1940 et les années 1960 risquent fort de n’être que des vignettes dépourvues de profondeur. Or il s’agit bien d’une archéologie d’un genre nouveau que propose Frédéric Worms dans la mesure où celle-ci, à la différence de la méthode foucaldienne, ne prend pas appui sur des épistémês qui organisent un ordre des discours dans lequel se trouve pris, sans aucun privilège, la philosophie, mais dévoile au contraire un ordre caché strictement interne aux discours philosophiques qui, de l’intérieur de la philosophie, révèle quelque chose comme un style national. C’est donc très exactement une archéologie de la philosophie française qui est ici produite selon différentes couches textuelles.

Comme pour toute archéologie, se pose le problème de savoir à partir de quel point de vue elle est écrite. Comme pour Foucault mais différemment, c’est bien l’inscription dans les problèmes présents qui fait émerger une histoire souterraine de la philosophie. C’est donc bien parce que nos problèmes étaient déjà en un certain sens présents dès le moment 1900 qu’ils peuvent, par-delà notre configuration actuelle, renvoyer à d’autres configurations. La discontinuité des moments n’interdit pas la possibilité de la reprise. Seulement, la communicabilité des problèmes s’organise depuis notre présent. Chaque présent crée ainsi ses moments passés en révélant une structure théorique devenue enfin accessible. Ainsi est-ce seulement pour nous aujourd’hui que peuvent émerger, scintillant de manière irrévérencieuse dans leur époque, les problèmes de l’esprit, de l’existence et de la structure. C’est pourquoi il ne faut pas hésiter à lire le livre de Frédéric Worms à partir de la fin en se demandant à quel présent le philosophe appartient pour autoriser en retour une théorie des moments disjoints. Quel est donc notre aujourd’hui ? Pour le philosophe qui a tenu une chronique mensuelle sur cette question dans la revue Esprit (« À quoi tenons-nous ? »), notre présent se laisse réfléchir à travers la polarité de la vie et de la justice. D’un côté nous assistons à l’extension « du modèle du vivant à tous les domaines du savoir et de la pratique » (p. 562). Il n’est pas indifférent que nous soyons à une époque où, sur le plan théorique, sont tentées des entreprises de naturalisation de l’esprit, où les relations entre homme et animal sont pensées à nouveaux frais, etc. Mais le moment du vivant est aussi, par extension, celui des questions pratiques d’écologie, de bioéthique, des droits humains. Pour autant ce serait un contresens d’isoler le syntagme « vie » en y absorbant toutes les dimensions de notre présent. Car si d’un côté il y va bien de notre condition d’humain comme d’une condition d’être vivant, d’un autre côté la vie n’est pas reçue comme une évidence mais comme un problème et ce problème est en soi un problème de justice. Est-il juste de manipuler les êtres vivants (bioéthique), d’utiliser toutes les ressources de la terre (écologie), d’intervenir dans un pays étranger quand la situation humanitaire le réclame (droits de l’homme) ? De telle sorte que c’est bien avant tout « à la conjonction des problèmes soulevés par le vivant et ceux relevant de la justice que se pose quelque chose comme le problème du moment présent » (p. 564). Deviennent prépondérants dans ce cadre les registres des risques vitaux qui appellent des solutions politiques. La politisation de la vie ne s’inscrit pas dans un projet biopolitique mais elle est une conséquence inévitable des problèmes que posent la vie et sa justification.

Soutenir que le moment présent est celui de la relation entre vie et justice, c’est clairement faire apparaître un pôle anthropologique d’un côté et sa traduction morale et politique d’un autre côté. Si l’homme d’aujourd’hui tend à être un être vivant qui est confronté par ailleurs à la valeur de la justice, on voit dès lors qu’un moment philosophique est sous-tendu par une anthropologie (solidaire d’une épistémologie) et par une axiologie (à la fois morale et politique). C’est donc bien d’une part la question kantienne (« Qu’est-ce que l’homme ? ») qui est reprise dans chacun des moments et qui donne à une proposition anthropologique principale – l’homme comme esprit, comme existence, comme structure – la vertu d’organiser les savoirs. Mais c’est d’autre part sous un certain régime axiologique que la question acquiert sa patine particulière. Ainsi, les philosophies de l’esprit qui se développent dans les années 1900, si elles rendent possible l’émergence de nouveaux savoirs (ethnologie de la mentalité, psychopathologie de l’inconscient, etc.), sont également solidaires d’une référence à la valeur morale de l’intériorité qui peut aussi devenir une valeur politique puisque la philosophie se donne pour tâche non seulement de décrire l’esprit individuel mais également l’esprit des nations. On comprend dès lors que, dans ce contexte, le problème de l’action comme confirmation ou infirmation de la valeur d’intériorité apparaisse en toute rigueur comme la pierre de touche d’une philosophie de l’esprit. Il n’est alors pas étonnant que Bergson, James mais aussi Freud, à même leurs différences, aient rencontré le problème de l’action dans les limites d’une théorie de l’esprit.

Si la question « Qu’est-ce que l’homme ? » est radicalement transformée lorsque l’homme se met à être défini comme un existant, encore faut-il comprendre que l’existence en étant « le problème pour notre vie » (p. 216) et non une évidence à laquelle il faudrait faire retour fait, en elle-même, apparaître une axiologie de l’authenticité et de l’inauthenticité qui la borde ou la contient : c’est alors à la valeur de la liberté comme pouvoir authentique que doit être renvoyée l’existence. La liberté est en effet portée par un souci d’authenticité. « Ce qui fait de la liberté une existence c’est justement l’obligation de dessiner une vie, une histoire, un projet individuel » (p. 222). L’existence, placée sous la contrainte interne de la liberté, apparaît dès lors comme une tâche non encore réalisée, comme un appel à l’invention dont les relais politiques et moraux dessinent, en creux, les conditions d’un humanisme.

C’est cet humanisme de l’homme concret qui est à son tour démis dans le structuralisme de l’homme externe qui surgit dans les années 1960, sous l’influence du paradigme linguistique de Saussure et appelle une rupture profonde, un changement de moment. Autant l’existentialisme est un humanisme, autant le structuralisme s’est voulu un anti-humanisme et il semble bien en effet que la tâche théorique majeure de nombreux auteurs des années 1960 ait été, conformément au mot de Lévi-Strauss, de « dissoudre l’homme » plutôt que de le constituer. Peuvent entrer dès lors en résonance les analyses de Barthes dans les Mythologies, de Foucault dans les Mots et les choses, de Deleuze dans Différence et répétition, de Derrida dans la Grammatologie, sur fond d’un ensemble de savoirs nouveaux, l’ethnologie de Lévi-Strauss, la psychanalyse de Lacan, la linguistique qui réorganisent totalement les savoirs et créent les conditions d’une pensée anti-humaniste de l’homme que la référence à la structure permet d’identifier un court instant. Si l’enjeu général est bien « l’expérience humaine tout entière » (p. 473), c’est au sens où l’objectivité propre des nouvelles sciences de l’homme est celle d’un sens et non d’une chose et où, dès lors, c’est la façon dont les humains sont pris dans des effets de sens de portée plus ou moins générale qui mérite d’être analysée. Selon une telle perspective, la polarité à l’œuvre est celle de l’homme-structure comme tension entre l’identité de la loi souveraine et impersonnelle (mythe, etc.) et la différence engendrée par ses variations infinies.

Ici il me sera permis de proposer une interprétation. C’est qu’en effet jamais plus que dans notre moment présent ne surgit avec autant de vigueur la valeur axiologique. La vie est aussitôt bordée par les problèmes de justice. Curieusement cette explicitation axiologique n’est pas présente dans le moment précédent, celui de la structure où il semble bien que la vigueur théorique l’emporte sur l’opiniâtreté pratique. Il est en effet difficile de dire quel est le tenant axiologique de la structure : la différence, l’altérité ? Mais ces référents sont aussitôt comme happés dans le projet théorique lui-même et peinent à valoir comme la bordure interne de la structure. Il semble alors que nous soyons progressivement reconduits vers le problème pratique, allant même jusqu’à faire éclater le moment de la structure pour ouvrir une autre configuration. Ce déplacement est précisément à l’œuvre dans l’analyse par Frédéric Worms de la philosophie de Derrida où l’insistance est de plus en plus portée sur la valeur d’indéconstructible de la justice, ouvrant à nouveaux frais les problèmes politiques de la peine de mort, de l’hospitalité, etc.

Tout se passe en définitive comme si un nouveau moment émergeait du fait des avancées théoriques proposées à la question « Qu’est-ce que l’homme ? » et en rapport avec des savoirs nouveaux et que la question pratique, différée dans un premier temps, se mettait à travailler les avancées théoriques nouvelles pour les reconfigurer vers un nouveau paradigme, inconciliable avec le précédent. La justice, en se logeant dans la différence, finit par la faire exploser et avec elle la référence à la structure, pour ouvrir dès lors à l’horizon de la vie. Chacun des moments pourrait sans doute être analysé à partir de ce décalage entre théorie et pratique et ce décalage peut être engendré du fait d’un événement majeur qui survient dans la pratique et ébranle toute l’épistémê antérieure. Tel est précisément le cas de la guerre qui induit un traitement de l’existant qui fait revenir les corps mortels des humains par-delà la découverte de leur esprit, fruit d’un moment antérieur. On pourrait également remarquer dans le même esprit que les questions pratiques posées par le féminisme, par la décolonisation, l’extension de la pauvreté ont eu raison partiellement de la tentative structuraliste en convoquant à nouveau la vie humaine sous la condition de la précarité de genre, de race et de classe.

Si tel est le cas, une archéologie de la philosophie n’est pas seulement une théorie des moments mais elle est aussi une théorie attentive au fait que ce qui vaut en théorie ne vaut peut-être pas en pratique. Qu’est-ce alors qu’un moment ? Un équilibre précaire entre théorie et pratique qui les met en tension l’espace d’un temps, les conditionne pour un temps seulement. Ne faut-il pas alors réintégrer dans une histoire des moments philosophiques les discours qui, de l’extérieur de la philosophie ou aux bords de la philosophie, voire dans la philosophie mais souvent à distance des positions majeures, ont contribué à faire revenir l’urgence pratique dans l’innocence théorique ? Si tel est le cas, la philosophie n’est pas un « dedans » qui se creuse souterrainement pour rejoindre l’extériorité d’une époque, elle est aussi un « dehors » non prémédité qui déstabilise l’histoire de la philosophie elle-même.

Guillaume le Blanc

Hans Küng, MÉMOIRES II. Une vérité contestée, Trad. de l’allemand par Jean-Pierre Bagot, Novalis Cerf, 2010, 731 p., 48 €

Dans le monde catholique, Hans Küng a ses partisans inconditionnels, mais il arrive aussi qu’il agace, irrite, mette mal à l’aise, même des théologiens qui ne sont pas éloignés de ses positions théologiques et de son combat « pour la liberté et la vérité » dans l’Église. Du coup, on insinue volontiers que sa théologie, exprimée dans une langue particulièrement claire et compréhensible, n’est pas de celles qui font époque, en tout cas qu’elle ne fait pas partie des grandes pensées du xxe siècle. Dans le monde tout court, Küng est incontestablement un des rares théologiens catholiques connu bien au-delà de l’Église – connu moins pour ses réflexions proprement théologiques que par sa position de rebelle de l’intérieur, qu’il tient avec une incroyable ténacité depuis bientôt cinquante ans. Il faut dire que l’homme est servi par des talents exceptionnels de parole, de prestance, de facilité relationnelle. Quoi qu’il en soit du jugement de l’histoire sur le théologien Küng – qui mérite amplement d’être lu et discuté –, le courage et l’intelligence de l’homme dans une suite de conflits mémorables avec le pape lui-même (en l’occurrence Paul VI), la Curie romaine, l’épiscopat allemand, l’institution universitaire (qui relève selon la loi allemande en même temps du Land et de l’Église), méritent d’être salués.

Le tome 2 de ses Mémoires est passionnant d’abord par le récit précis, circonstancié, souvent nuancé, de ces conflits qui vont ici crescendo de la fin du concile Vatican II (1965) à 1980 (date provisoire de l’arrêt des Mémoires), quand Küng parvient, grâce à d’étonnantes tactiques et à d’impeccables stratégies juridiques, à transformer son éviction de la faculté de théologie de Tübingen en victoire à la Pyrrhus pour l’épiscopat et la Curie romaine : il quitte la faculté, mais prend la direction d’un Institut de recherches œcuméniques où il aura un statut universitaire plus favorable et une liberté intellectuelle plus grande qu’avant ! Entre-temps, deux livres en particulier avaient suscité l’ire de l’institution. Après un livre sur l’Église qui lui vaut une convocation à la Congrégation pour la doctrine de la foi (« ex-Saint-Office », « ex-Inquisition », comme il aime à le rappeler), il écrit pour l’anniversaire de la proclamation de l’infaillibilité pontificale un ouvrage critique au titre provocateur (Infaillible ? Une interpellation, 1971), qui s’attaque de front à un privilège relativement récent du pontife romain. Küng n’est pas le premier à en contester le vote dans des conditions peu dignes en 1870 au concile de Vatican I, son contenu ainsi que les modalités de son application, mais il le fait frontalement, comme toujours, en appelant un chat un chat et avec une clarté telle que n’importe quel catholique cultivé peut comprendre la critique. Le second, Être chrétien (1974), était une tentative de reformulation de la foi chrétienne dans les conditions modernes où, en particulier, les sciences ont profondément transformé l’image du monde. Là encore, Küng n’emploie pas de périphrases pour expliquer que l’Église n’est pas à la hauteur du message qu’elle annonce. Les circonstances de la publication de ces livres, les raisons qui le poussent à les écrire et leur réception dans l’Église et l’opinion publique nationale et internationale, puis les ennuis avec Rome et l’épiscopat allemand sont contés par le menu. Bien entendu, on peut dire que tout est présenté sous un jour finalement favorable au mémorialiste, mais il faut ajouter aussitôt que les arguments, les débats, les faces nocturne et diurne de ces luttes sans merci sont apportées et rapportées avec minutie – de telle sorte que l’adversaire est finalement sommé d’apporter les preuves s’il prétend contester la version de Küng. La force de ce dernier est, entre autres, d’opposer le droit moderne à un pouvoir religieux qui se comporte de façon archaïque – humainement parlant certes, mais Küng a beau jeu de montrer qu’au nom même de ses principes, fondés sur l’Évangile, l’Église devrait se comporter bien mieux que le monde profane envers les personnes. Et ceci est vrai aussi de la doctrine, que le pouvoir tel qu’il est pratiqué dans l’Église dévoie de ses puissances de libération.

Le plus éminent de ses adversaires, celui qui l’est devenu en tout cas, est Joseph Ratzinger, son collègue à la Faculté de théologie catholique de Tübingen entre 1965 et 1968, devenu en 2005 le pape Benoît XVI. Ce n’est pas le moindre intérêt de ce livre que de lire ce que dit Küng, dans un mélange inextricable de sympathie et de refus, de la personnalité du pape actuel, de sa biographie et de leur histoire commune (le livre s’ouvre d’ailleurs sur la rencontre de quatre heures en été 2005, à Castel Gandolfo, la résidence d’été du pape, entre Benoît XVI et Küng – sans que le contenu de leur conversation soit révélé). D’autres évêques allemands (et non des moindres), mais aussi nombre de ses confrères théologiens, sont sévèrement jugés sur certains de leurs actes et de leurs prises de positions pusillanimes envers l’autorité – avec toujours le souci d’éviter ce qui apparaîtrait comme une animosité personnelle. Les récits de ces disputes sont interrompus par ceux, plus pacifiques, des voyages dans le monde entier (comme touriste ou comme conférencier), des vacances, de la vie domestique de celui qui ne se cache nullement de vivre dans une certaine aisance matérielle, sans donner prise pour autant à la rumeur malveillante d’une vie luxueuse.

L’itinéraire du théologien Hans Küng est finalement exemplaire d’une difficulté des théologiens catholiques, devenue aiguë depuis la fin du xixe siècle et plus encore depuis le concile de Vatican II : mener une réflexion libre et pourtant fidèle dans une Église qui aimerait qu’ils soient ses « intellectuels organiques », dévoués à l’enseignement, à la transmission et à l’explication de la vérité énoncée par elle (en l’occurrence par le magistère romain). Mais « liberté », « vérité », « fidélité » et d’autres mots encore n’ont manifestement plus, dans bien des cas, le même sens de part et d’autre. Là où Küng, en revanche, n’est pas « exemplaire » du tout, c’est dans ses réactions quand Rome le met en garde et envisage de le mettre en procès. Alors que tant de théologiens dans la même situation se sont, ne fût-ce que sur la rumeur d’une menace de condamnation ou de désaccord, réfugiés dans le silence quand ce n’est pas dans une soumission inconditionnelle, lui n’a cessé de porter le désaccord sur la place publique, de prendre l’opinion publique à témoin, de solliciter le soutien de ses collègues et des institutions auxquelles il appartenait et d’invoquer le droit public sans oublier toutes les failles du Droit canon. Et il s’avère redoutable dans cet exercice, témoignant de qualités de résistance et d’action sans précédent. Le fait est qu’en 2010 l’Église catholique n’a toujours pas réussi à résoudre le « cas Küng ». Bien au contraire, c’est plutôt lui, resté dans l’Église, resté un prêtre fidèle (comme il le souligne non sans ironie), qui semble vainqueur du long bras de fer – une « victoire » rarissime dans l’histoire de l’Église.

Jean-Louis Schlegel

Abdelwahab Meddeb, PARI DE CIVILISATION, Paris, Le Seuil, 2009, 211 p., 16 €

Après deux « contre-prêches », aux titres sans équivoque sur le combat intellectuel mené contre les islamistes1, A. Meddeb éprouve le besoin d’exprimer aussi la facette positive, l’espoir, ou le pari qui l’habitent : ceux d’une « civilisation » pour l’islam et les musulmans. Les « civilisations » sont peut-être mortelles, mais il est de ceux qui ne doutent pas qu’elles existent, ou qu’elles ont existé, et que certains moments de civilisation sont supérieurs à d’autres… Sans que le combat anti-islamiste soit abandonné, l’âge d’or de Bagdad à Cordoue et Grenade, et de tant d’autres lieux, monuments, écrits, de l’islam arabe médiéval est relu ici avec une dilection, une justesse et un savoir qui font à bon droit le renom de l’auteur. Guide très sûr, il fait visiter en particulier, dans un chapitre très neuf pour nous, intitulé « Physique et métaphysique de la nature », l’art et la pensée de jardins et de rumeurs d’eaux dont les Mille et une nuits sont l’écho sans pareil. L’homme y renouvelle continuellement le miracle de la Création. Chez Meddeb, la beauté et le raffinement des premiers siècles ne témoignent cependant pas d’une nostalgie inconsolable ; ce n’est pas non plus une reconstitution naïve et acritique d’une période parée de toutes les vertus du bien et du beau. C’est plutôt le rappel, un peu désespéré par moments, des capacités de l’islam, et notamment de l’islam arabe, à rejoindre le moderne, le « civilisé », à faire ce bond culturel décisif (et coûteux) qui a propulsé l’Europe et l’Occident vers l’avant, à les rejoindre et à prendre ainsi sa part de la civilisation, du civisme et de la création commune d’une polis aux dimensions du monde. Vision, hégélienne peut-être, d’une histoire qui peut recommencer. Notons encore dans ce livre un rappel discret de l’enfance, en particulier de la figure des parents musulmans et de la langue étrangère (le français) « agglutinée » très tôt, presque depuis toujours finalement, à la langue maternelle (l’arabe dialectal) et paternelle (l’arabe coranique). Un entretien avec Christian Jambet éclaire les multiples sens du voile et du voilement dans la tradition musulmane. In fine sont expliqués la nouveauté et l’intérêt du discours d’Obama au Caire, le 4 juin 2009.

Gaston Helcinel

Guillaume le Blanc, L’INVISIBILITÉ SOCIALE, Paris, Puf, coll. « Pratiques théoriques », 2009, 197 p., 19 €

La possibilité d’être visible est une expérience déterminante de nos sociétés. Nous avons intériorisé des normes qui déterminent l’appartenance légitime à l’ordre social ou à l’exclusion, des réflexes qui modèlent nos comportements à l’égard des autres : on ignore systématiquement les sans-abri allongés dans la rue ou dans le métro et on déploie des élans de sollicitude monumentaux, le temps du Téléthon ou tant que les Haïtiens font les gros titres des journaux, envers des « victimes » puis on les oublie, les images s’effacent ; l’exclu, le marginal, le précaire, le malade, l’anonyme sortent de notre champ de vision. Une citation liminaire tirée d’un roman de Ralph Ellison, l’Homme invisible résume cette expérience de non-perception de l’Autre :

Je suis invisible, comprenez-moi bien, simplement parce que les gens refusent de me voir.

Dans l’analyse que Guillaume le Blanc fait des Métamorphoses de Kafka (p. 17-22), la logique de l’invisibilité sociale dépasse la simple question de l’appartenance ou de la participation à un ordre social déterminé ; elle entraîne une réévaluation complète du rapport à soi et, partant, de son identité. L’exclusion sociale de Gregor Samsa est figurée par une métamorphose corporelle : il devient étranger à lui-même ; il est expulsé de la société mais aussi de sa propre vie. L’expérience négative de soi hors de la société remet en cause son appartenance même au genre humain. Il ne s’agit donc pas uniquement d’interroger les modalités de l’existence sociale, mais plus largement, la participation au monde en tant que « socle ontologique de l’humanité légitime » (p. 41). Guillaume le Blanc choisit de confronter différents points de vue théoriques ; il fait discuter la phénoménologie avec la philosophie sociale et la sociologie, et développe plusieurs grilles d’analyse.

Il emprunte le couple conceptuel visibilité/invisibilité à la phénoménologie (le Visible et l’invisible de Merleau-Ponty) où il caractérise deux modes complémentaires de donation au monde. L’homme n’est pas sa propre source ; il existe dans et par ses relations avec le monde extérieur, avec un « hors de soi ». Ainsi, la précarité ontologique de l’homme (Levinas) ou sa fragilité naturelle (Ricœur) permet un travail constant de réappropriation de soi et est la condition même de son existence. Visibilité existentielle et invisibilité ontologique sont les formes transcendantales de l’apparition et de la disparition des vies. En elle-même, la phénoménologie ne permet donc pas de penser l’invisibilité comme construction sociale, mais elle constitue un fondement conceptuel particulièrement riche pour la philosophie sociale, et plus particulièrement pour la fameuse théorie de la reconnaissance (Axel Honneth). À la fragilité ontologique de l’homme s’ajoute une vulnérabilité sociologique, car la vie ordinaire n’est jamais assurée de rester à l’intérieur du cadre social. La reconnaissance, reprenant à la phénoménologie l’idée d’une nature relationnelle de l’homme, fonctionne comme un opérateur de visibilité par lequel une existence (individuelle ou collective) est confirmée par d’autres existences et est ainsi intégrée à la société.

Guillaume le Blanc repense le concept de reconnaissance à partir d’une théorie de l’activité, de la « mise en œuvre ». Cette procédure de reconnaissance joue à deux niveaux : d’une part, la reconnaissance de soi par soi ou reconnaissance identificatoire est la condition de possibilité même de la constitution de soi comme sujet singulier qui se reconnaît dans ce qu’il fait, et d’autre part, la reconnaissance de soi par les autres ou reconnaissance pratique est la condition de possibilité de son existence sociale en tant que ce qu’il fait participe au développement de la société dans son ensemble. Être reconnu, c’est donc être confirmé dans son intégrité personnelle, dans son « projet de vie » par des formes de justification sociale. Le déni de reconnaissance consiste à rejeter un homme de ses groupes d’inclusion légitimes, à le rendre invisible socialement et, ce faisant, à remettre en cause ce qui le définit en tant qu’être humain, à faire une « dévaluation morale des ressources inventives d’une vie » (p. 143). La théorie de la reconnaissance fait « coïncider la réalisation de soi comme individu et la concrétisation des fins abstraitement définies par la société » (p. 148). Chaque vie singulière est évaluée par rapport à des catégories sociales prédéterminées, si bien que, paradoxalement, même les vies jugées socialement non viables et rejetées de l’espace public ont un statut dans la construction sociale : elles sont stigmatisées négativement comme « pathologies sociales ».

L’auteur cherche à montrer les limites d’une telle théorie qui, bien qu’extrêmement stimulante, est sclérosée par le postulat d’une norme sociale fixe. Or, un tel cadre explicatif entraîne une certaine forme de stéréotypie sociale et une hiérarchisation arbitraire des formes de vie. Dans le dernier moment de son analyse, Guillaume le Blanc propose donc de redéfinir la philosophie sociale en sortant de la dichotomie norme/pathologie. À l’hypothèse critique d’Honneth, il préfère l’hypothèse clinique suggérée par la théorie du soin. Le care constitue une modalité d’accompagnement du précaire et de l’exclu. En tant que tel, il suppose une réflexion nouvelle sur la nature des institutions et une nouvelle conception de la norme. Au lieu de poser une société instituée et normée et d’établir une frontière entre le « monde commun » légitime et la communauté négative des désœuvrés, Guillaume le Blanc envisage une société instituante et normative qui serait toujours en cours de constitution et d’autorégulation du fait du déploiement de l’agir créateur des hommes. Au lieu de caractériser et de normer l’activité sociale, il faudrait au contraire ouvrir la société au potentiel d’œuvre de toutes les vies ordinaires, « il faut que la créativité soit reconsidérée comme donnée majeure de la vie sociale » (p. 192). L’ethos démocratique ne consiste pas tant à reconnaître l’égale dignité de chacun qu’à mettre en œuvre l’agir de chacun dans le monde commun.

À travers le problème extrêmement complexe de « l’invisibilité sociale » (problème philosophique, anthropologique, sociologique, éthique, politique), Guillaume le Blanc nous ouvre les yeux sur une réalité sociale délétère et nous donne des clés d’analyse pour l’interroger et redonner aux invisibles un visage, une voix, une humanité.

Clémence Lalaut

Catherine de Wenden, LA GLOBALISATION HUMAINE, Paris, Puf, 2009, 262 p., 26 €

Depuis la fin du xxe siècle, les migrations se sont mondialisées et, en quelque trente ans, leur volume a triplé. Pour de multiples raisons (ouverture du rideau de fer, baisse du coût des transports, développement de l’information, persistance de grandes lignes de fracture économique, politique, sociale et démographique, généralisation des passeports, multiplication des zones de conflit, etc.), nous sommes entrés, estime Catherine de Wenden, dans la seconde grande vague migratoire de l’histoire récente, la première s’étant produite lors du passage de la société agraire à la société industrielle dans l’Europe du xixe siècle. C’est à ce phénomène qu’elle consacre son dernier ouvrage.

Impressionnante synthèse des évolutions migratoires dans le monde, cet ouvrage propose une réflexion claire et dépassionnée sur un sujet trop souvent polémique. On compte aujourd’hui dans le monde 200 millions de migrants et il y en a probablement davantage car on sait peu de chose sur la mobilité dans certaines régions d’Amérique latine, d’Asie et surtout d’Afrique. Au cours des années 1980, leur nombre a augmenté plus rapidement que la population mondiale. Et il pourrait continuer à augmenter : les évolutions environnementales, si elles ne sont pas maîtrisées, sont entre autres susceptibles de provoquer de puissants nouveaux flux. L’ampleur du phénomène est soulignée, mais relativisée : les migrations ne représentent qu’une toute petite proportion de la population de la planète (3 %).

Outre cette accélération, la mondialisation des flux est la grande caractéristique des trente dernières années. Les migrants sont inégalement répartis dans le monde et les pays industrialisés continuent à être de grands pays d’accueil. L’Europe, qui a toujours des difficultés à se considérer comme un continent d’immigration, est devenue l’un des premiers pôles d’attraction du monde. Les États-Unis, le Canada, l’Australie, qui se sont construits, on le sait, par vagues successives d’immigration, continuent eux aussi à être d’importantes terres d’accueil. Mais ce qu’on sait peu, c’est que les pays industrialisés ne sont pas les seules destinations : toutes les régions du monde, ou presque, sont aujourd’hui concernées par ce phénomène d’une façon ou d’une autre. En 2005, d’après les Nations unies, il y aurait eu 75 millions de migrants dans les pays en développement, un chiffre probablement en dessous de la réalité pour les raisons déjà évoquées. Autrement dit, contrairement à une idée reçue, les flux ne vont pas tous du sud vers le nord. Il existe aussi des migrations sud-sud qui sont denses. C’est le cas des flux interarabes : les pays du Golfe accueillent une large migration arabo-musulmane, mais aussi asiatique. La Libye est un autre pôle d’attraction. Des migrations interrégionales se sont également développées en Afrique, notamment en Afrique de l’Ouest, dans la Corne de l’Afrique, dans les Caraïbes ou en Asie du Sud-Est.

L’autre grande caractéristique est la forte diversité des situations et des évolutions migratoires. Des pays d’immigration sont devenus des pays d’émigration : c’est le cas de l’Amérique latine ainsi que du Mexique, aujourd’hui terre de départs, notamment vers les États-Unis où vivent six millions de Mexicains. Certains pays d’émigration le restent tout en devenant des pays d’immigration. C’est le cas du Maroc ou de la Turquie dont le solde migratoire est positif depuis les années 1980. Diversité aussi des profils socio-économiques des migrants. Contrairement à une autre idée reçue, la migration concerne de plus en plus des élites diplômées, parfois très diplômées, qui viennent d’Inde, de Chine, mais aussi du Sénégal, du Malawi, du Maroc ou d’ailleurs. Certaines de ces élites ont de véritables stratégies pour s’installer là où elles le souhaitent, allant jusqu’à mettre en concurrence les pays d’accueil.

Après avoir étudié les nouveaux courants migratoires, C. de Wenden invite à la réflexion sur les enjeux et les répercussions de ceux-ci. Les migrations internationales sont souvent la conséquence des transformations du monde, mais elles sont également « un moteur de changement ». Les migrants s’inscrivent dans des espaces au sein desquels ils font le lien entre leurs pays d’origine et d’accueil, ils tissent et utilisent des réseaux transnationaux sans cesse plus sophistiqués grâce à l’internet. Ils ont des appartenances multiples, ils entament la capacité des États à maîtriser leurs frontières et complexifient la notion de citoyenneté. Ils bousculent ce faisant les contours de la nation et la place qu’occupe l’État dans les relations internationales. Par le biais des transferts de fonds opérés par les migrants (ceux-ci ont plus que doublé au cours des quinze dernières années, passant d’après la Banque mondiale de 102 milliards de dollars en 1995 à 337 milliards en 2007), la migration est par ailleurs un facteur de développement du pays d’origine. Cette question conduit C. de Wenden à revenir sur les débats concernant le lien entre migration et développement. Elle estime que la première n’est pas « l’instrument miracle » du second. Quant à savoir si le développement est une alternative à la migration, elle reconnaît que cela correspond parfois, mais parfois seulement, à une réalité. Dans les pays du Sud, l’équation « plus d’aide, moins de migrations » apparaît souvent, à son avis, comme une « solution en trompe-l’œil ». Elle termine par d’autres réflexions très novatrices, d’une part sur le bien-fondé, voire la nécessité, d’une gouvernance mondiale des migrations et, d’autre part, sur la reconnaissance d’un « droit à la mobilité » qui s’inscrirait dans une conception moderne des droits de l’homme. Dans tous les cas, elle ne cherche pas à imposer son point de vue, mais à poser les termes du débat.

Anne de Tinguy

John Dos Passos, DEVANT LA CHAISE ÉLECTRIQUE. Sacco et Vanzetti : histoire de l’américanisation de deux travailleurs étrangers. Traduction et préface d’Alice Béja Paris, Gallimard, 2009, 191 p., 19 €

Le peuple de ce pays et les citoyens du Massachusetts resteront-ils passifs en voyant deux hommes assassinés par la force d’inertie des technicités légales ? À Madeiros, bandit, assassin, on a accordé un nouveau procès, car le juge avait négligé d’informer le jury qu’ils devaient considérer un homme comme innocent jusqu’à preuve du contraire. […] pourquoi cela ne s’appliquerait pas à Sacco et Vanzetti ?

(p. 186)

Au printemps 1927, alors que la septième et dernière motion pour un nouveau procès venait d’être déboutée et que seule la mobilisation de l’opinion publique séparait encore les deux condamnés de la chaise électrique, John Dos Passos publie ce pamphlet dans lequel il déconstruit le procès point par point, analyse les contradictions de l’instruction et met la justice elle-même sur le ban des accusés. Persuadé de l’innocence de Sacco et Vanzetti, membre actif de leur comité de défense, il reprend les 3 900 pages de transcriptions du procès, rend visite aux deux hommes en prison, contacte certains témoins clés et retrace les faits. À la façon d’un roman policier, il mène l’enquête, met en scène un procès qui, au fil des pages, devient de moins en moins crédible : les témoins s’évanouissent dans les contre-interrogatoires, changent constamment leur version des faits ou admettent même avoir subi des pressions de l’accusation ; le procureur général préfère souligner l’appartenance des deux accusés à un réseau anarchiste et les présenter comme des traîtres à la patrie plutôt que de démontrer leur culpabilité dans les crimes qu’on leur impute ; et le juge, faisant fi de toute éthique, les traite publiquement d’anarchist bastards et refuse obstinément de rouvrir leur procès malgré sept motions pour vice de procédure et les aveux signés d’un des criminels de South Braintree les innocentant. Dans un contexte politique troublé par des attentats, des grèves et la « chasse aux rouges » menée par le gouvernement, des immigrés italiens, ouvriers, syndicalistes et anarchistes représentaient les boucs émissaires idéaux. Dos Passos rejoue ici cette parodie de procès, dans laquelle les deux accusés n’ont, à aucun moment, pu jouir des droits fondamentaux de tout citoyen américain : la présomption d’innocence et un procès équitable. Finalement, le seul droit que l’Amérique leur laisse, c’est celui d’être exécuté. Et l’auteur de conclure :

S’ils meurent, le peu de foi qu’ont les hommes dans la justice de ce pays mourra avec eux.

(p. 192)

Ironie du sort, c’est pourtant en passant devant la chaise électrique que Sacco et Vanzetti entrent dans l’histoire des États-Unis, et deviennent les symboles de cette Amérique des pauvres, oppressée et désillusionnée que Dos Passos capture quelques années plus tard dans sa célèbre trilogie U.S.A. :

[…] nous bordons les trottoirs sous la pluie battante, nous bordons la chaussée mouillée coude à coude, silencieux, pâles, contemplant ces cercueils de nos yeux effarés. Nous sommes les vaincus, Amérique2.

Une « américanisation » qu’ils payent au prix fort.

Au-delà du manifeste partisan et de l’enquête journalistique, Dos Passos arrive à faire de ce fait divers judiciaire le matériau d’un travail littéraire ambitieux et original qui révèle au lecteur l’envers du décor d’un des procès les plus retentissants du xxe siècle, et, contre toute attente, le tient en haleine dans un tourbillon de documents, de témoignages, de narrations rhapsodiques et de plaidoiries inspirées. Des enquêtes postérieures ont finalement contribué à établir la culpabilité de Sacco (dont les leaders du comité de défense eux-mêmes étaient apparemment convaincus), mais cela n’enlève rien à la force dramatique de ce récit et à la pertinence du regard critique que Dos Passos porte sur l’Amérique de son temps. En exhumant ce texte, curieusement inédit en France, Alice Béja nous permet de revenir au cœur de l’histoire américaine (notamment grâce à un appareillage de notes instructives et éclairantes) et de redécouvrir tout le talent de cet auteur iconoclaste. D’autre part, il est assez déroutant de constater les résonances de cette affaire dans l’actualité de l’Amérique d’aujourd’hui, à l’heure où la guerre contre le terrorisme semble justifier l’idée d’une « justice d’exception » et où, il y a un an encore, le Patriot Act remettait en cause le principe du procès équitable au nom de la défense des valeurs occidentales.

Clémence Lalaut

Peter Stamm, SEPT ANS, Paris, Christian Bourgois, 2010, 273 p., 18 €

Ce roman confirme l’inventivité de la nouvelle génération d’écrivains de Suisse alémanique. Aux côtés de Martin Sutter et d’Adolf Muschg, Peter Stamm s’inscrit dans la lignée de Robert Walser, Max Frisch, Friedrich Dürrenmatt ou Fritz Zorn. Dans une langue épurée et minimaliste, il explore avec sobriété la complexité des relations humaines et cherche à saisir la dimension exceptionnelle d’êtres anodins en restituant ce moment magique où une vie, jusque-là hésitante dans sa quête de bonheur, peut basculer.

Sept ans raconte une histoire banale à trois personnages : deux architectes mariés, brillants autant qu’ambitieux et Iwona, la maîtresse polonaise en situation illégale, sans beauté ni intelligence. Dans ce récit qui rappelle Back Street3, le roman de Fannie Hurst pour sa connotation mélodramatique et Yvonne, princesse de Bourgogne4, la pièce de Witold Gombrowicz, pour la fascination exercée par la laideur, Peter Stamm poursuit sa rêverie sur le caractère aléatoire de toute destinée humaine.

Peter Stamm est né en 1963 à Weinfelden dans le canton de Thurgau et vit actuellement à Winterthur. À la fin de ses études secondaires, il est comptable comme son père, puis reprend des cours divers à l’université de Zurich tout en travaillant comme interne dans une clinique psychiatrique. Après avoir vécu un temps à l’étranger – Paris, Berlin, New York, Londres –, il revient en 1990 à Zurich et se consacre progressivement à l’écriture, pigiste pour des journaux comme la Neue Zürcher Zeitung ou le satirique Nebelspater, coéditeur du magazine littéraire trimestriel Entwürfe für Literatur dès 1997. Auteur de pièces de théâtre et de textes pour la radio, il acquiert une notoriété internationale dès son premier roman Agnès5 en 1998. Les trois recueils de textes et les trois romans suivants ne démentent pas l’engouement pour cette voix nouvelle qui traque sous l’apparence des gens ordinaires les troubles qui les traversent.

Peter Stamm semble reprendre dans ce roman le fil d’une parole qu’il a momentanément interrompue à la fin du livre précédent. En jouant toujours sur un registre plus affectif que rationnel, il décline des situations qui se répondent : son œuvre romanesque peut se comprendre comme un seul et même récit dont Sept ans serait le dernier chapitre écrit.

Agnès est la confession d’un homme qui induit le suicide de sa compagne en écrivant à sa demande son portrait soir après soir. Paysages aléatoires6 fait renaître Agnès en miroir sous les traits d’une autre femme, Kathrine, qui, pour ne pas mourir psychiquement, quitte son village, abandonnant mari, enfant et emploi. Un jour comme celui-ci7 explore directement la mort physique avec le récit d’Andreas qui, se croyant condamné par un cancer, décide de retourner dans son pays natal à la recherche de son premier amour.

Dans Sept ans, Peter Stamm prolonge ce voyage dans le temps et l’espace : l’histoire couvre dix-huit années entre l’Allemagne, l’Italie, la France. La méditation mélancolique sur le sens d’une vie, le caractère inéluctable de la solitude, l’exigence d’un accomplissement artistique, la recherche d’une plénitude morale envahissent insidieusement un texte qui peut se lire comme le compte rendu aseptisé d’un fait divers.

C’est avec précision que Peter Stamm raconte le déroulement des événements, de la première rencontre entre Alexander et Iwona aux conséquences de leurs retrouvailles sept ans plus tard, du mariage entre Alexander et Sonia à la construction de leur vie professionnelle, insistant sur les atavismes familiaux. Alexander connaît en effet une ascension sociale qui le détache de son milieu d’origine. Il souligne les bouleversements politiques comme la chute du mur de Berlin, l’insertion difficile des ressortissants des pays de l’Est et intègre les mutations des sociétés occidentales.

Mais la centralité que ce contexte documenté peut représenter pour les protagonistes est sans cesse contredite par leur isolement croissant, leur inaptitude à maîtriser le cours du temps, à se réconcilier avec les pans douloureux de leur histoire. Peter Stamm excelle à juxtaposer l’immersion illusoire dans un vécu factuel et la quête souterraine d’une essence introuvable.

Les choix stylistiques comme les retours en arrière, l’alternance des temps, la prédominance de discours indirects, l’incursion soudaine de commentaires au milieu de confessions relativisent la complexité des situations, la cruauté des sentiments ou la violence des décisions. L’ambition du roman se situe ailleurs, dans le décryptage de l’insolite, dans la patiente attente de l’épanouissement individuel.

Peter Stamm recherche les aspirations diffuses qui habitent inconsciemment ses héros en disséquant tout ce qui contribue à les masquer ou à en éloigner la prise de conscience effective, qu’il s’agisse des pressions sociales, des nécessités économiques ou des compromis idéologiques. Il suggère aussi ce qui pourrait en favoriser l’émergence : l’amour, incarné par Iwona, et la création artistique deviennent les deux facettes d’une même recherche d’authenticité.

Ce qui attache Alexander à Iwona tient à un étrange sentiment de liberté. Une exaltation vertigineuse le saisit en présence de cette femme qui assume pleinement sa vérité et ne se définit que par et pour l’amour qu’elle lui porte. Paradoxalement, alors même qu’elle sollicite son aide financière ou lui annonce sa grossesse, elle l’aide à se sentir délié de toute contrainte. Il n’est plus dans le paraître sans toutefois maîtriser l’espace inédit qu’il pourrait conquérir.

L’art est l’autre vecteur puissant qui habite le roman. Les protagonistes sont englués dans une routine qui éloigne tout sentiment d’accomplissement. Un malaise persistant pervertit leurs échanges : seul le discours épisodique sur l’art les accompagne. Alexander et Sonia questionnent leur engagement artistique et tentent de le mettre en perspective avec la réalité politique et sociale dans laquelle il s’inscrit. Ils enrichissent leurs réflexions sur l’architecture par des références empruntées à la musique – allusion à Karajan – aussi bien qu’à la peinture – Antje, la confidente d’Alexander, est artiste peintre.

Peter Stamm joue sur ce décalage entre des mots qui traduisent la perception exacerbée du monde à travers l’art et la relative inertie des acteurs pour dire autrement la difficulté à atteindre une forme de bonheur, à définir les contours d’une identité égarée. Il fait confiance à ses héros comme à ses lecteurs pour ne jamais renoncer.

Sylvie Bressler

Brèves

Michel Serres, TEMPS DES CRISES, Paris, Le Pommier, coll. « Manifeste », 2009, 84 p., 10 €

S’arrêtant sur la signification du mot « crise » (de krinein : juger et donc prendre une ou des décisions) et revenant sur la crise financière de septembre 2008, Michel Serres met en scène les « six événements majeurs » dont elle est, selon lui, indissociable sur le court terme : un mouvement d’urbanisation généralisé et rapide, une prégnance des mobilités et des flux, un nouveau code de la santé et du bien-être, la place croissante du vieillissement, le rôle des connexions et la crise de la puissance (des États) qui exacerbe des formes de conflictualité non politique. Porté par ses analyses, Serres en évoque la « globalité » qui exige de renverser les rapports du fini et de l’infini : « Nous pensions, courageux, que notre histoire consistait à lutter sans cesse contre une force toujours plus haute et profonde que la nôtre. L’image se renverse : nous savons désormais que nous sommes infinis, de raison, de recherche, de désir et de volonté, d’histoire et de puissance, même de consommation, et que la nature, face à nous, est finie. » Mais cela implique de substituer de concert à la triade de G. Dumézil (Jupiter pour la religion, Mars pour la guerre, Quirinus pour l’agriculture) un nouveau jeu à trois et de respecter la « biogée » : « Le jeu à deux qui oppose le Maître contre l’Esclave, la gauche contre la droite, les verts contre les bleus… disparaît en partie dès lors que ce tiers intervient. Et quel tiers ! Le Monde soi-même ? Ici, la lise ; demain, le climat. L’eau, l’air, le feu, la terre, flore et faune, l’ensemble des espèces vivantes… Ce pays archaïque et nouveau, inerte et vivant que j’appelle la Biogée. » On ne peut que saluer la volonté de l’auteur de prendre au sérieux la multidimensionnalité de la crise et sa radicalité, mais on est moins convaincu par ce qui demeure chez lui une foi quasi religieuse en la science et par une appréhension par la très longue durée qui tendent à atténuer la force d’une analyse qui vise au contraire la discontinuité.

O. M.

Thomas Legrand, CE N’EST RIEN QU’UN PRÉSIDENT QUI NOUS FAIT PERDRE DU TEMPS, Paris, Stock, coll. « Parti pris », 2010, 162 p., 12 €

Voilà un livre intéressant (cité de nombreuses fois dans le dossier d’Esprit de ce mois) du fait de son auteur plus que de son contenu. Ce dernier est plus que contestable (Sarkozy ne serait qu’une baudruche qui se dégonfle plus vite que prévu, moins un faussaire ou un menteur invétéré qu’un surexcité de la politique qui « casse » à mi-parcours) car il revient à oublier que le sarkozysme, bien au-delà de la personne surprivatisée du Président, est le révélateur des transformations profondes de la société française et pas uniquement de celle-ci. Mais l’auteur ne s’intéresse pas vraiment à cet aspect des choses. Et pour cause : c’est un journaliste politique, quelqu’un qui s’intéresse à la société française à travers le seul prisme des partis politiques, des joutes électorales et de l’action présidentielle alors même que se creuse le décalage entre les pratiques des Français et les institutions politiques (les aléas de la réforme des collectivités territoriales en est la meilleure preuve et les anticipations concernant le taux d’abstention aux régionales n’est guère réjouissant). Mais, plus encore, ce journaliste politique (dont on entend les subtiles analyses le matin dans le 6 h 30-10 h de Nicolas Demorand) est un « impertinent » qui ne plaît pas trop à l’Élysée (dit la rumeur), en passe de devenir le Stéphane Guillon (le soi-disant méchant comique de la même tranche horaire, voir la note de journal d’Esprit, mai 2009, p. 185-187) du journalisme politique. C’est tout ce qu’on aime dans les médias : un impertinent qui vient gratter les politiques, les énerver, les titiller, les gêner… Sauf qu’à l’arrivée, comme la règle des impertinents est de renvoyer dos à dos les radicaux (si on voit Sarkozy à travers les excès rhétoriques de Badiou – devenu un bien-aimé des médias en dépit de tout ce qu’il peut raconter – qui se contrefiche de la réalité, le président n’est finalement pas grand-chose de ce qu’on croyait qu’il était), il ne reste plus rien. On perd son temps, nous dit l’auteur ! Mais alors, le journaliste politique n’est-il pas condamné à perdre son temps ? Certes, il reste le talent dont le lecteur comme l’auditeur tire un plaisir évident.

O. M.

Philippe Merlant, Luc Chatel, MÉDIAS : LA FAILLITE D’UN CONTRE-POUVOIR, Paris, Fayard, 2009, 327 p., 19 €

Récemment, les médias ont été célébrés comme le « premier pouvoir ». Il se peut, mais dans ce cas, quelle faillite pire encore ! Ce livre, qui porte surtout sur la presse, a quelque chose d’accablant. Ce que chacun a pu éprouver en regardant la télévision et en lisant la « grande presse », la presse dite nationale, les « fautes » qu’il a pu relever par action et surtout par omission, se trouve ici confirmé, décortiqué, mis à nu avec rigueur. Mais comme lecteur et comme téléspectateur, nous avons tendance à condamner ponctuellement tel journaliste pour ses défaillances, tel journal pour ses dérives, constatées ou soupçonnées. L’intérêt de l’enquête menée par Merlant et Chatel, journalistes eux-mêmes (à La Vie et à Témoignage chrétien), est qu’elle porte sur le système de l’information dans son ensemble, profondément modifié par ses transformations technologiques, ses révolutions marketing, ses impératifs économiques de rendement et de vitesse, son système concurrentiel. La profession de journaliste, c’est-à-dire, malheureusement, la formation des journalistes, leur professionnalisme et leur éthique mêmes, est emportée et bouleversée par ces mutations que le profane, souvent, ignore du tout au tout. Comme, après tout, le lecteur et le spectateur aussi ont des responsabilités, l’histoire et les ressorts de cette « faillite d’un contre-pouvoir » le concernent au premier chef. Les auteurs font à la fin des propositions qui consistent, pour l’essentiel, à décloisonner ou à déverrouiller le système de l’information, en diminuant l’écart entre les journalistes et leur public, les postés et les précaires, les experts et les profanes, les classes moyennes et le peuple, les hommes et les femmes, les « normaux » et les autres, l’ici et l’ailleurs. Des réformes utiles, mais comme des piqûres de rappel dans un univers très mal en point.

J.-L. S.

André Miquel, CROIRE OU RÊVER, Paris, Bayard, 2009, 144 p., 10, 50 €

Voilà un livre de vieillesse qui admet que le « grand âge » permet de « rendre riches les moments ordinaires de la vie ». Ce respect du moment présent le plus quotidien conduit André Miquel (ancien professeur au Collège de France, il est un spécialiste du monde arabe et musulman, un écrivain dont le livre sur la mort d’un fils est encore dans les mémoires – et dans la sienne : « La vieillesse serait, dit-on, le pire de tous les maux. C’est faire bon marché, pour s’en tenir là, d’un jeune corps qui de la vie ne connaît guère que la souffrance » – et un traducteur passionné par les contes des Mille et une nuits). Mais dans cet ouvrage qui se présente comme un journal, il révèle, non sans une certaine nostalgie (« La route, dans la campagne, égrène ses villages et leurs églises abandonnées, où la cloche, hormis les baptêmes, enterrements ou mariage – et encore ! – ne tintent plus que pour les heures profanes, et parfois se tait la nuit, et parfois toujours ») ses méditations quotidiennes sur la religion, Dieu, la foi, sur des questions théologiques qu’il exprime à sa manière, en faisant de la croyance un rêve éveillé. Cela nous vaut un grand livre de méditation qui n’arrête pas de tourner autour de la mort de Dieu, de l’amour et de la mort qui vont de pair pour le chrétien qu’il est. « La mort de Dieu… Depuis le temps que l’on nous en parle, on devrait la tenir pour acquise. On dirait bien que pourtant cette mort-là a la vie dure. Il serait facile d’avancer l’argument suivant : si tout le monde parle, sans être contredit, du lien essentiel entre amour et mort, si, en donnant la vie à un être né de lui et d’elle, tout homme et toute femme s‘assignent eux-mêmes à la mort pour laisser place au nouveau venu, pourquoi refuser ce don à celui qui est le don absolu ? » Bien entendu, voilà un livre qu’il ne faut pas mettre dans toutes les mains, et surtout pas dans celles de ceux et celles qui « croient » que la religion est fatalement l’opium du peuple… parce qu’il les démentirait cruellement.

O. M.

Sean Scully, MARC ROTHKO. Corps de lumière. Trad. de l’anglais par Patrice Cotensin Paris, L’Échoppe, coll. « Envois », 1999, 32 p., 4, 20 € (7, rue Lentonnet, 75009 Paris)

À nouveau présent dans certaines librairies en raison de l’exposition Bernard Debré à Beaubourg, cet admirable texte publié à l’origine dans le Times Literary Supplement en 1998 rappelle la biographie de Marc Rothko, ce peintre venu des milieux rabbiniques de Russie, avant de le comparer à Matisse (« Son œuvre est moins variée que celle de Matisse, mais elle possède une force morale, émotionnelle, traversée d’un pathos sensuel qui en fait quelque chose d’unique dans l’histoire de la peinture ») et de spécifier son originalité au sein de l’expressionnisme abstrait. Reprenant une impressionnante déclaration de Rothko qui en était pourtant avare (« Je pense mes peintures comme des pièces de théâtre : les formes dans les peintures sont les interprètes. Ils sont nés de la nécessité d’un groupe d’acteurs capables de se mouvoir théâtralement sans gêne aucune et d’exécuter des gestes sans honte »), le texte souligne que Rothko, dont les « peintures sont aussi théâtralement figuratives que celles de Rembrandt », se démarquait d’un Barnet Newman qui, lui, préconisait une dissolution du rapport figure-fond « afin de parvenir à un pur état métaphysique ». À distance de cette abstraction, Rothko, un désespéré qui luttait contre les pressions du nocturne avec les couleurs, voulait mettre en mouvement des personnages/interprètes susceptibles d’échapper à la honte comme dans un combat existentiel grâce au récit du peintre.

O. M.

Aurelia Michel (sous la dir. de), VILLE ET SANTÉ MENTALE. Projections, politiques, ressources, Paris, Le Manuscrit, coll. « Sciences de la ville », 2009, 524 p., 31 €

Voilà un live rare et que l’on n’attendait plus. Dans une première partie, ce collectif s’interroge sur la capacité de l’institution médicale à rejoindre les espaces urbains où sévit la folie avec son lot de souffrances. Ce qui conduit à prendre acte de l’émergence de la psychiatrie de secteur à la fin des années 1960 et de sa lente et dramatique désagrégation (via Jacques Hochman, Esprit a suivi l’instauration du secteur), puis à se pencher sur les « rares » pratiques contemporaines concernant une folie dont on parle si peu (voir l’article consacré à l’atelier Santé/Ville d’Aubervilliers). De cela, il ressort que l’accueil de la folie fait question à des élus mais qu’on n’y répond quasiment plus institutionnellement, du moins si l’on excepte l’action en santé mentale autour des adolescents. Dans une deuxième partie, les auteurs interrogent la manière dont la démoralisation de certains territoires (et pas uniquement celui de ladite banlieue dont on ne sait pas toujours ce qu’elle désigne hors les cités majoritairement situées dans le 92) affecte la santé mentale aujourd’hui. Au-delà de la drogue ou des troubles de voisinage, les liens entre les défaillances spatiales et la dissolution des repères mentaux sont le point de mire des réflexions regroupées ici. Ce qui donne toute leur force aux textes finaux sur les espaces communs et intermédiaires (voir l’article de François Decoster sur le petit parc de la Courneuve). Le philosophe Henri Maldiney ou l’architecte Henri Gaudin rappellent souvent qu’on ne vit pas « n’importe où » « n’importe comment », ce qui revient à dire avec Alberti que « l’art d’habiter » est un invariant anthropologique. Un livre d’autant plus précieux que de nombreux professionnels de santé ont été surpris par le fait que, au-delà de la seule question de la folie, les établissements publics de la santé n’aient pas été pris en considération par les équipes d’architectes qui ont planché sur le Grand Paris.

O. M.

En écho

ÉLOGE DU TOUCHE À TOUT − Ceux qui connaissent l’œuvre au long cours de Jean-Christophe Bailly (théâtre, prose, poésie, essais, édition…) apprécieront la substance de ce long entretien qu’il a accordé à la revue Vacarme (Éditions Amsterdam, hiver 10, n° 50). Ceux qui s’interrogent sur le poids de l’hyperspécialisation et de l’expertise dans la vie intellectuelle française (voir l’éditorial de ce numéro) ne seront pas indifférents aux propos suivants : « J’ai toujours constaté que l’enfermement dans une discipline, un milieu, voire une activité particulière finissait par me donner un sentiment d’oppression presque physique […] Du coup, dès que je suis pendant un peu trop longtemps au contact d’experts et de spécialistes qui ne font qu’une seule chose, ne sont préoccupés que d’une seule chose, j’éprouve qu’il y a là quelque chose d’étriqué, un vrai rétrécissement nos seulement spirituel mais aussi physique, spatial. Et à ce moment-là, j’ai besoin de « sécher les cours » et de m’en aller […] Mais non, je ne condamne en rien les spécialités, ce serait absurde : il faut savoir descendre et patienter. Ce ne sont pas les domaines du savoir qui sont à combattre, au contraire, il faut les enrichir, les élargir continûment. Ce que je redoute, par contre, c’est l’attitude experte, et la présomption de l’expertise. L’expert est celui qui ne sait absolument pas ce qu’il regarde ou manipule. Ce sont les experts (par exemple en économie) qui nous conduisent aujourd’hui au désastre. La meilleure définition de l’expert, c’est celui qui, en vérité, n’a l’expérience de rien. Ce qu’il refuse, ou ce dont il se prive, c’est de la capacité d’être touché, atteint, séduit, débordé. Toucher à tout, et pourquoi pas, ce serait répondre à tout ce qui nous touche. » Quant à ceux qui trouvent ridicules les polémiques culturelles alimentées par les magazines, ils se régaleront de cet exemple versaillais : « Prenez la dernière petite polémique au sujet de l’exposition de Jeff Koons à Versailles, mais c’était misérable. Nous faire croire qu’en face d’une droite catholique coincée existerait une avant-garde ouverte et dérangeante que cet homme-là représenterait, mais c’est une farce. Qui se continue avec l’artiste suivant : nous faire croire ou croire que la refonte d’un carrosse relooké origami dans la cour de Versailles puisse avoir un quelconque rapport avec l’avant-garde ou, plus simplement, avec la pensée de l’art, c’est de la manipulation pure et simple. On n’a affaire ici qu’à des petits camps réactionnaires qui fonctionnent l’un comme l’autre au mot de passe : d’un côté l’éternelle crétinerie de la bourgeoisie de province, si vous voulez, mais de l’autre des artistes et des ministres qui sont les pires larbins du capitalisme mondialisé, ou d’un nouvel art de la cour… » Mais il faut lire les restes de cet entretien décapant.

MONNAIE – La revue L’Économie politique décrit les échecs de la gouvernance mondiale à propos des monnaies et du commerce (n° 45, janvier 2010, 10 €, www.leconomiepolitique.fr). La relation entre le dollar et le yuan est devenue centrale dans le système monétaire international. Comment va-t-elle évoluer ? Michel Aglietta rappelle pourquoi ce système, structurellement instable, connaît actuellement un surcroît de tensions et propose des solutions pour organiser la transition vers un système plus polycentrique, qui verra la constitution de vastes régions de coopération monétaire. Un deuxième ensemble de texte s’attache à décrypter la « responsabilité sociale des entreprises », un discours qui peut habiller des pratiques très différentes.

CE QUE LA CRISE A CHANGÉ − Dans le même esprit que le tryptique d’Esprit sur la crise issue du krach de septembre 2008 (novembre 2009, décembre 2009, janvier 2010), plusieurs institutions essaient de prendre acte des ruptures en cours et de notre capacité à accompagner des changements que l’économie n’explique pas à elle seule. C’est le cas du journal Les Échos qui a interrogé 60 personnalités (des économistes, des financiers, des personnalités du monde de l’entreprise, des essayistes, des philosophes, des personnalités du monde politique) qui imaginent le monde de demain (Ce que la crise a changé, sous la direction d’Erik Izraelewicz, Arnaud Franel éditions). C’est également le cas de la Cité des sciences et de l’industrie qui a produit un Dvd à partir d’entretiens qui ont été d’abord présentés en continu sur des écrans au public de la Cité (La crise financière et après ? 22 experts répondent à 8 questions clés).

FILIATION – Entre 2005 et 2009, le droit de la filiation a connu un long et vaste chantier de réforme qui n’a pas vraiment fait l’objet d’un débat public. Un dossier de la revue Recherches familiales permet ainsi de s’y retrouver dans cette démarche qui cherchait à ne traiter que du sujet de la filiation, comme si celui-ci pouvait être séparé du reste du droit de la famille. Après une présentation générale de la réforme par Frédérique Granet-Lambrechts, Yann Favier examine le nouveau système de preuve en matière de filiation, Muriel Rebourg se penche sur l’autorité parentale, Agnès Louis-Pécha sur les incidences sur le nom de famille et Gilles Séraphin présente une analyse des revendications actuelles portant sur l’accès aux origines, le statut du beau-parent dans les familles recomposées, l’accès à l’adoption ou à la procréation médicalement assistée pour les couples de personnes de même sexe (n° 7, 2010, 21 €, www.unaf.fr).

LA DÉCENNIE DE POSITIF − Heureuse initiative que le bilan d’une décennie proposé par la revue Positif (février 2010, n° 588) car le cinéma et les scénarios sont un bon vecteur d’appréciation des mutations en cours. Parmi les articles on retiendra celui de Yannick Lemarié qui reprend le concept de « liquidité » cher à Zygmunt Bauman pour se demander : « La liquidité est-elle cinématographique ? » Ce à quoi il apporte une réponse positive en évoquant des films de Ken Loach, Gus Van Sant ou le succès de Welcome (2009) de Philippe Lioret qui raconte l’histoire d’un maître nageur qui accueille un clandestin dans une ville du Nord. Quant à Vincent Amiel, qui se penche sur les documentaires et plus particulièrement sur l’œuvre de Raymond Depardon, il observe une sortie de la neutralité du regard : « Peut-être plus qu’un film de fiction, La vie moderne de Depardon indique ce que peut être ce trait d’époque qui impose à l’image un cadre ponctualisé, obligeant le regard du spectateur à prendre en compte le regard explicite du filmeur. »

COLLECTIVITÉS TERRITORIALES ET CRITIQUE DE LA SUBURBIA De manière institutionnelle, chacun défendant plus ou moins bien son pré carré, la Revue politique et parlementaire (4e trimestre 2009) donne la parole à des chercheurs mais surtout à des responsables politiques de toute échelle sur la réforme en cours des collectivités locales et sur des projets d’État comme le Grand Paris (voir les textes de C. Blanc, J.-P. Huchon, G. Collomb…). De son côté, dans un texte très informé, Cynthia Ghorra-Gobin revient sur le concept américain de suburbia pour évaluer les critiques dont l’urban sprawl, l’étalement urbain, fait l’objet. Ce qui permet de comprendre comment les États-Unis remettent en cause l’étalement urbain et inventent de nouveaux pôles de densité à l’échelle d’un polycentrisme métropolitain (Urbanisme, janvier-février 2010, n° 370). En hommage à François Ascher qui a reçu le grand prix de l’urbanisme 2009 peu de temps avant sa mort, on lira le recueil dirigé par Ariella Masboungi, Organiser la ville hypermoderne, Marseille, Parenthèses, 2009.

L’HÉRITAGE DE LA DISSIDENCE − Dans un numéro intitulé « Au cœur de l’Europe. Quand un monde s’est écroulé. En guise d’anniversaire », la revue Tumultes (nos 32-33, novembre 2009, éditions Kimé) s’interroge sur ce qu’est devenue la dissidence dans les pays de l’ancienne Europe communiste. La dernière partie est consacrée à la Charte 77 et à Jan Patočka dont on sait qu’elle a eu il y a peu de temps des héritiers en Chine (voir Esprit, février 2009).

Avis

Les conférences « Esprit Public », organisées par Terra Nova, Esprit, Alternatives économiques et la mairie du 3e arrondissement de Paris se poursuivent les prochains mois. Le 18 mars, nous suivrons la rediscussion des lois bioéthiques avec Valérie Depadt-Sebag et Jean-Claude Ameisen. Puis en avril et en mai, nous reviendrons sur les pandémies mondiales avec Frédéric Keck et sur la réforme territoriale (19 h-21 h, salle Odette Pilpoul, mairie du 3e, 2,  rue Eugène-Spuller, 75003 Paris, Tél. 01 53 01 75 45).

En association avec l’École nationale de la magistrature, Esprit, le Centre Perelman de philosophie du droit et le Centre de théorie politique de l’Université Libre de Bruxelles, l’Institut des hautes études sur la justice consacre cette année le séminaire de philosophie du droit aux « Figures de l’antijuridisme. De la pensée française à la critique des droits de l’homme ». Ces travaux permettront d’écouter, le 15 mars 2010, Perrine Simon-Nahum : « François Furet, penseur des droits de l’homme. Controverse autour d’un héritage ». Le 29 mars 2010, Frédéric Gros : « Foucault et le droit des gouvernés ». Le 12 avril 2010, Serge Audier : « Les retours du républicanisme en France : une réactivation de l’antijuridisme ? ». Le 10 mai 2010, Pierre Zaoui : « La Loi de quel droit (aux racines de l’antijuridisme communiste et anarchiste) ». Le 31 mai 2010, Christophe Jamin : « “Le bon, la brute et le truand” ? Interrogations sur le juridisme dans la pensée de trois civilistes de la première moitié du xxe siècle ». Et enfin le 7 juin 2010, Muriel Rouyer : « L’étatisme français, une source de résistance aux droits de l’individu ? ». Les conférences ont lieu de 18 h à 20 h à l’Enm, 3ter, quai aux fleurs, 75004 Paris ou sont accessibles sur l’internet (www.ihej.org). Contacts : jhubrecht@ihej.org ; mchami@ihej.org, Tél. 01 40 51 02 51, Fax 01 44 07 13 88.

Nous avons ouvert en février la nouvelle version de notre site internet (www.esprit.presse.fr) qui permet de retrouver en ligne la totalité des articles publiés dans Esprit depuis 1932, en payant soit par un abonnement en ligne (couplé au papier) soit par un système de forfait (de cinq ou vingt articles). Grâce au moteur de recherche, il devient très facile de retrouver, par auteur, par titre ou par thème toutes les analyses proposées dans la revue. Le site permet également de suivre l’actualité indépendamment des parutions, puisque nous y mettons en valeur des textes du fonds qui éclairent un aspect particulier de l’actualité.

Dans les mois qui viennent, nous verrons comment la France et l’Europe peuvent se situer par rapport à l’espace mondial, sur le terrain économique (en revenant sur l’ouvrage de Daniel Cohen, la Prospérité du vice) mais aussi sur le terrain historique avec la manière dont la Turquie, d’une part, et le Portugal, d’autre part, voient leur rapport au monde. Nous reviendrons aussi sur un épisode de la relation de la France à l’Afrique avec la guerre civile au Rwanda.

  • 1.

    Abdelwahab Meddeb, Contre-prêches, Paris, Le Seuil, 2006 et id., Sortir de la malédiction, Paris, Le Seuil, 2008.

  • 2.

    John Dos Passos, The Big Money (1936), troisième roman de la trilogie U.S.A., trad. Charles Richter, Paris, Gallimard, 2001, « Camera Eye 50 », p. 559.

  • 3.

    Fannie Hurst, Back Street, New York, Cosmopolitan Book Corporation, 1931.

  • 4.

    Witold Gombrowicz, Yvonne, princesse de Bourgogne, Varsovie, éd. Piw, 1958.

  • 5.

    Peter Stamm, Agnès, Paris, Christian Bourgois, 2000.

  • 6.

    Id., Paysages aléatoires, Paris, Christian Bourgois, 2002.

  • 7.

    Id., Un jour comme celui-ci, Paris, Christian Bourgois, 2007.