Position – La transition énergétique n'aura pas lieu
En septembre 2012, le lancement d’un débat national sur la transition énergétique avait fait naître de légitimes espoirs. Après Fukushima et face au défi climatique, l’idée d’une refondation démocratique de la politique énergétique du pays paraissait en effet s’imposer. Le débat s’est tenu dans les règles de l’art et nul doute qu’il a donné lieu à d’utiles échanges et travaux d’étude, ce dont témoigne la richesse des documents mis à disposition du public. Des groupes de travail ont fonctionné, des auditions et des réunions ont été organisées en région. Bref, le Conseil national chargé d’animer le débat a fait son travail. Tout cela, si l’on en juge par le document de synthèse publié cet été1, pour un résultat fort décevant au regard des enjeux.
Certes, il eût fallu être naïf pour croire qu’un débat public permettrait de combler le fossé entre partisans et adversaires du nucléaire ou de rapprocher les points de vue sur le gaz de schiste. Mais sur d’autres sujets non moins décisifs, on espérait mieux. Le manque le plus critiquable concerne la fiscalité et le prix de l’énergie. S’il est un point qui fait consensus parmi les experts, c’est que la consommation d’énergie est fortement influencée par son prix. La réduction de notre dépendance aux énergies carbonées impose de les taxer pour anticiper des hausses qui se produiront tôt ou tard, malgré le sursis – providentiel ou désastreux selon le point de vue adopté – apporté par les pétrole et gaz de schiste. Certains des scénarios chiffrés produits à l’appui du débat sont d’ailleurs fondés sur des hypothèses de prix élevés. Or il n’est pas question de taxes, ni de politique tarifaire dans la synthèse. On y trouve en revanche des propositions pour lutter contre la précarité énergétique, vrai sujet certes, mais peu dissociable d’une réflexion générale sur les prix et leur évolution. D’où ce paradoxe que les seules mesures concrètes évoquées à ce propos (telles que le « bouclier énergétique global ») visent à limiter la facture énergétique des ménages – de manière ciblée, certes – et non à l’augmenter ! La taxe carbone, on le sait, a récemment refait surface en marge du débat national – le sujet sera traité dans la prochaine loi de finances – dans un contexte politique qui la fait apparaître comme un geste d’apaisement vis-à-vis des Verts. On laisse ainsi penser qu’il s’agit d’une décision politicienne et non d’un choix stratégique inscrit dans la cohérence d’une politique de développement durable.
Le document se présente comme un compendium de ce qui fait consensus, à commencer par l’objectif de réduction drastique des émissions de gaz à effets de serre, et sa conséquence directe, le découplage de la croissance et de la consommation d’énergie. La plupart des principes et objectifs sectoriels affichés – réduction massive de la consommation d’énergie dans les bâtiments, mobilité durable, développement des énergies renouvelables, information des consommateurs, etc. – s’inscrivent dans cette perspective et ne font guère débat. Cependant, mises à part quelques audaces comme le projet d’étudier de nouvelles réductions de vitesse sur les routes et autoroutes, nombre d’entre elles étaient déjà sur la table du Grenelle de l’environnement et les obstacles techniques et financiers rencontrés dans leur mise en œuvre ne sont pas analysés. Comme l’indique la synthèse de manière faussement naïve, « la réussite de la transition énergétique dépendra de la capacité à mobiliser les financements adéquats ».
Parvenu à la fin du document, on se dit que ce catalogue d’intentions ne fait pas une stratégie. Les sujets qui fâchent sont évoqués en filigrane, noyés dans une rhétorique qui se veut mobilisatrice mais qui fournit peu d’arêtes et de vraies priorités. Rien n’est tranché et les principaux dilemmes restent entiers. Le caractère contrasté des différents scénarios étudiés – tous fondés à des degrés divers sur des hypothèses ad hoc dont rien ne garantit la crédibilité – en est la preuve. Comme souvent dans ce genre d’exercice, la seule conviction rassembleuse est la foi dans l’innovation. À divers titres, tout le monde en attend des miracles. On lit dans la note de synthèse que l’objectif de réduire de 50 % la consommation énergétique finale à l’horizon 2050 « n’est pas partagé par l’ensemble des acteurs », certains pensant que des « ruptures technologiques majeures encore non modélisées » permettront de réduire les émissions de gaz à effet de serre sans s’imposer un tel effort. Mais ceux qui préconisent une réduction drastique de la consommation sont-ils prêts à en assumer toutes les conséquences ? Tout indique qu’ils s’en remettent aux gains d’efficacité énergétique pour faire en sorte que la transition s’opère « sans bouleversement ni restriction ». Personne n’a envie de regarder en face ce qu’implique la lutte contre le changement climatique en termes de discipline collective et de mode de vie. Fallait-il un grand débat pour aboutir à ce constat ?
En matière d’écologie, la comparaison entre les initiatives de ce gouvernement et celles du gouvernement précédent, tout au moins celles du Sarkozy d’avant 2009, n’est pas en faveur des premières. Malgré les blocages rencontrés dans la mise en œuvre des mesures annoncées, le Grenelle de l’environnement fut un moment fondateur où se sont nouées de nouvelles alliances entre le monde économique, la technocratie et les milieux écologiques. Cette fois-ci, le débat n’a servi qu’à cristalliser les oppositions. La différence tient certes aux circonstances : avec la prolongation de la crise économique et l’impasse des négociations internationales sur le climat, les vents sont devenus franchement défavorables à l’écologie. Mais cela n’explique pas tout. Force est de constater que le succès du Grenelle a été rendu possible par l’implication forte du politique. Avec le recul, on mesure à quel point l’axe Borloo-Hulot a joué un rôle décisif, avec l’appui de Nicolas Sarkozy. Rien de tel sous la présidence Hollande, et l’inexpérience de Delphine Batho n’en est pas la seule raison. Comme l’indique la note de synthèse, « la société française attend une impulsion forte d’un État stratège, qui définit la politique énergétique de la nation. Il doit fixer une ambition et des perspectives claires, qui permettent d’enclencher l’action à tous les échelons ». Dans un pays comme la France, il est illusoire d’attendre de la société civile qu’elle supplée au manque de vision du politique.
- 1.
« Synthèse des travaux du débat national sur la transition énergétique de la France », présentée par le Conseil national le 18 juillet (http://www.transition-energetique.gouv.fr/). Précisons que cet article a été rédigé avant le discours d’ouverture de la conférence environnementale par François Hollande le 20 septembre 2013.