Le développement du Rwanda est-il durable ?
Le Rwanda fait figure de bon élève de l’Afrique en matière de développement économique, ce qui est exactement le but de son président Paul Kagame. Mais la rénovation de Kigali masque mal les séquelles de la guerre et du génocide, les inégalités sociales ou les questions plus politiques liées à la liberté d’expression et au rôle de l’opposition.
La venue à Paris de Paul Kagame en septembre dernier, au-delà des polémiques qu’elle a suscitées, a été l’occasion pour le président rwandais de mettre l’accent sur l’avenir et sur le développement économique de son pays, aidé en cela par Nicolas Sarkozy, qui se veut le fossoyeur des mésententes du passé. Cette insistance sur le développement, sur l’investissement, reflète bien la politique de Kagame, tout-puissant au Rwanda depuis la fin du génocide et la prise de pouvoir du Front patriotique rwandais (Fpr) le 4 juillet 1994, qui souhaite développer le Rwanda à un point tel que les démons de la haine ethnique seront conjurés, que les citoyens, tout absorbés qu’ils seront par la progression économique et les perspectives d’avenir, songeront moins à ce qui a pu les diviser qu’à ce qu’ils auraient à perdre si de nouveaux troubles venaient à surgir.
Au départ, les défis étaient considérables : en 1994, non seulement le pays était détruit et ruiné, mais surtout, il était hanté par le génocide. Deux millions de réfugiés hutus avaient fui le pays et entretenaient le désir du retour et de la revanche tandis qu’à l’intérieur des frontières, les Tutsis de la diaspora, rentrés d’exil et brûlant du désir de se construire une patrie, retrouvaient des survivants marqués par le souvenir des disparus et hantés par les cauchemars. Oblitérant ses contradictions sinon ses crimes, le nouveau pouvoir qui, à ses débuts en tout cas, s’est retrouvé isolé et incompris sur la scène internationale, a construit sa légitimité sur le fait d’avoir mis fin à un régime génocidaire et s’est donné pour objectif de conjurer à jamais cette menace.
Cette obsession sécuritaire ne manquait pas de fondements objectifs et elle n’est pas unique en son genre (Israël en est un autre exemple). Mais au fil des années, la volonté de lutter contre le « divisionnisme » et de recréer l’unité de la nation rwandaise, censée avoir été brisée durant la période coloniale, a conduit à la récusation des critiques, d’où qu’elles viennent, et à une certaine intolérance autoritaire, tandis que l’accusation de « génocidaire » était brandie pour récuser tous les opposants, réels ou supposés.
Du passé faisons table rase
Désireux de conjurer les démons du passé, Paul Kagame, à marche forcée, a fait progresser le Rwanda vers la modernité. Kigali, qui ressemblait naguère à une petite ville de province, est devenue une capitale orgueilleuse, hérissée de gratte-ciel, de complexes commerciaux, de banques. Sans états d’âme, peut-être parce que les nouveaux maîtres du pays revenaient d’exil et n’avaient guère de souvenirs, la ville a été bousculée, redessinée suivant un master plan mis en œuvre sur le modèle de Singapour. D’anciens quartiers populaires comme Kiyovu ont été rasés, les collines ont vu fleurir des quartiers résidentiels comme Nyarutarama, où des villas d’allure californienne accueillent de nouveaux riches ou sont louées à des étrangers qui apprécient la sécurité et le climat du pays. Chaque semaine apparaissent de nouveaux hôtels qui espèrent attirer des conférences internationale et des immeubles de bureaux qui attendent, parfois longtemps, de riches locataires. Le développement spectaculaire de Kigali, devenue la ville la plus propre, la plus policée du continent africain, est à la mesure des ambitions des dirigeants : alors que la construction d’un nouvel aéroport international dans le Bugesera progresse rapidement, les autorités espèrent que leur capitale deviendra un hub régional pour le trafic aérien. Le sommet du mont Karisimbi devrait accueillir une station d’observation météo pour toute l’Afrique centrale.
Cet embellissement de la ville, dont la plupart des Rwandais tirent une légitime fierté, a été accompagné de mesures rigoureuses : interdiction drastique des sachets en plastique, plaie des villes africaines, réglementation des stationnements, obligation faite aux moto-taxis de porter un casque, évacuation des citoyens qui n’avaient pas les moyens de doter leur parcelle d’une clôture de briques ou d’un second étage. Les enfants des rues ont été retirés de la vue et emmenés dans des centres, jusque sur l’île d’Iwawa : Kigali est une ville qui n’affiche plus ses pauvres, et un grand nombre d’entre eux ont été ramenés à la campagne, où souvent ils se sont lancés dans de nouvelles activités.
Chaque année, des universités et grandes écoles dédiées à la technologie, comme le Kigali Institute of Technology (Kist), forment des centaines d’étudiants qui seront appelés à concrétiser la vision de Kagame : arracher le Rwanda à sa vocation agricole initiale, le transformer en « pays de services, en carrefour commercial pour toute la sous-région ».
Formulées au lendemain du génocide, ces ambitions visionnaires laissaient sceptique : nul n’ignorait à quel point le Rwanda était un pays pauvre, surpeuplé, enclavé, portant dans sa chair la mémoire douloureuse des survivants. Chacune des collines affichait, bordé de mauve, un mémorial au million de victimes, tandis qu’à l’extérieur du pays, près de deux millions de Hutus rêvaient de revenir les armes à la main…
Publié par les Nations unies en octobre 2010, le Mapping Report, une compilation de témoignages recueillis à l’époque par les organisations non gouvernementales, a rappelé comment, en 1996-1997, d’une main de fer, l’armée patriotique rwandaise avait porté la guerre dans les camps de réfugiés du Kivu, transformés en bases militaires et forcé, en quelques semaines, le retour d’un million et demi d’entre eux. On sait comment cette opération militaire a étendu la guerre au Congo voisin, comment 200000 réfugiés hutus, fuyant les tueries, ont disparu dans les forêts et comment ceux qui ont échappé à la traque ont ensuite fondé des mouvements armés, dont le dernier en date, les Forces démocratiques pour la libération du Rwanda (Fdlr), opère toujours au Kivu et tire ses ressources de l’exploitation de carrés miniers dont il partage les bénéfices avec des complices locaux, tout en terrorisant les populations locales.
Obligé de gérer l’ingérable, c’est-à-dire de faire coexister les bourreaux revenus au pays et leurs victimes, les vainqueurs d’aujourd’hui et les nostalgiques de l’ancien régime, d’empêcher les vengeances individuelles et de tenter de recréer le lien social au sein de la nation, le Front patriotique rwandais a dû innover : les tribunaux gaçaça (littéralement « la justice sur l’herbe »), inspirés de la justice traditionnelle, ont traité 1200000 dossiers. Au moment de juger les derniers cas, fin 2011, les prisons rwandaises accueillaient toujours 40000 détenus, mais la plus grande partie des « génocidaires » avaient purgé leur peine et retrouvé leur famille. Malgré certains excès ou jugements expéditifs, les gaçaça ont été un instrument de la justice communautaire où toute la population, obligée d’assister aux séances, a contribué à l’établissement des faits en témoignant, en écoutant l’énoncé de la peine et de la réparation, qui consistait souvent en travaux d’intérêt collectif. Cette procédure publique a permis aussi aux familles des victimes de retrouver les dépouilles de leurs proches et de les inhumer dans la dignité.
Même si ce sentiment est rarement exprimé en public, il est probable que de nombreux Hutus sont reconnaissants à Kagame d’avoir empêché des représailles qui, au lendemain du génocide, auraient pu être menées sur une grande échelle. Il y a cependant eu des tueries, tant au moment de l’avancée du Fpr que durant la « guerre de basse intensité » qui a marqué les premières années du régime : des groupes armés, opérant depuis la frontière congolaise, ont été réprimés sans pitié, ainsi que la population civile qui les abritait. Nombre de ces crimes ont été sanctionnés en interne, mais le régime s’est toujours opposé à ce que la justice internationale s’en empare.
Lorsqu’ils arrivent dans leur pays, les combattants hutus, rapatriés volontairement ou non depuis les forêts congolaises, ne cachent pas leur surprise. Avant de passer plusieurs semaines dans le camp de Mutobo, près de Ruhengeri, où ils apprennent le « mode d’emploi » du nouveau Rwanda, qu’il soit politique (la nouvelle Constitution) ou pratique (comment se servir d’une carte bancaire), ils sont autorisés à se rendre sur leur colline, afin d’y passer quelques jours avec leur famille et de se réacclimater…
Si Kagame et les siens ont toujours refusé catégoriquement d’ouvrir un « dialogue interrwandais » avec leurs compatriotes réfugiés à l’extérieur du pays et de les considérer comme une force d’opposition valable, en revanche les entreprises de séduction en direction des exilés n’ont pas manqué : la mission des Nations unies au Congo a quelquefois organisé des « voyages de reconnaissance du terrain » à l’intention de groupes de Hutus vivant au Congo, afin que leur témoignage puisse convaincre leurs compatriotes de franchir le pas. Mais la tentative s’est souvent avérée vaine, car dans les forêts congolaises, les extrémistes tiennent le haut du pavé, et n’hésitent pas à menacer ou à tuer les candidats au retour.
Lorsque des responsables de Kigali voyagent en Europe, l’ambassade organise régulièrement des réunions de contact, des forums de discussion avec la diaspora et, lors de son dernier séjour à Bruxelles, fin 2010, le président Kagame a lancé à l’intention de ses compatriotes l’opération come and see, « venez voir ».
Au grand dam des Tutsis rescapés et des associations comme Ibuka (« Souviens-toi »), qui perpétuent la mémoire du génocide, réunissent des survivants et s’efforcent de traquer les génocidaires qui se trouvent en Europe, des représentants des Hutus en exil ont ainsi été amenés, tous frais payés, au Rwanda (au retour, deux d’entre eux, accusés de participation au génocide, ont été arrêtés par la police belge) ! Il s’agissait de leur faire constater de visu les transformations du pays, et de les convaincre de leur intérêt à y rentrer. Le gouvernement est en effet persuadé que les Hutus en exil, qu’ils vivent en Afrique ou en Europe, représentent toujours une « masse de manœuvre » utilisée par les politiciens de l’ancienne époque, qualifiés de « génocidaires », qui se servent d’eux comme moyen de pression, politique et militaire, pour forcer la négociation et se positionner politiquement.
Durant des années, le Fpr a tiré sa légitimité du fait d’avoir combattu puis stoppé le génocide, alors que la communauté internationale avait abandonné le pays.
C’est pour cela qu’au-delà des faits eux-mêmes − connus depuis longtemps mais qui ont été présentés sans tenir compte du contexte de l’époque − le Mapping Report de l’Onu s’est attiré les foudres de Kigali : avec prudence, les rédacteurs du rapport laissaient aux tribunaux le soin de décider si certains crimes commis en territoire congolais à l’encontre de réfugiés hutus ou de populations locales pouvaient ou non être qualifiés d’actes de génocide. L’ambiguïté de cette formulation a permis à Kigali de la récuser comme une accusation de « double génocide », accusation qui forme le soubassement de toutes les campagnes dont le Fpr a fait l’objet depuis dix-sept ans.
Un nouveau paysage économique et social
Ces dernières années, le régime fonde aussi sa légitimité sur la transformation du pays et sur des succès économiques unanimement salués par les institutions internationales. « Le Rwanda tient à être le meilleur élève en tout », relevait récemment un fonctionnaire européen, admiratif devant la rapidité d’exécution des programmes et la rigueur des bilans présentés.
Ce « bon élève » accumule les bonnes notes : d’après le rapport Doing Business de la Banque mondiale, il est le numéro un mondial sur le plan des réformes économiques. Des réformes majeures ont été introduites : stabilisation macroéconomique, monétaire et politique, développement du secteur privé, modernisation des infrastructures de télécommunications, développement de la fibre optique, de l’accès à l’internet. Vantées par d’immenses panneaux publicitaires, de nouvelles institutions font leurs preuves, comme la Rwanda Revenue Authority, qui pratique d’implacables recouvrements de taxes mais se justifie en assurant : « Payer vos impôts, c’est construire votre pays », ou le Rwanda Development Board, qui a pour but d’accélérer les investissements. En principe, une entreprise peut être créée en vingt-quatre heures, après avoir conclu des formalités réduites à deux opérations ! Les investisseurs sont particulièrement attirés par le secteur de la construction et par l’industrie minière. Kigali vient d’ailleurs de se doter d’une Bourse des matières premières et a entrepris la certification de ses propres ressources minérales. Ses exportations minières sont passées de 54, 6 millions de dollars en 2009 à 74 millions en 2010. Cependant, le Rwanda est toujours accusé de laisser pénétrer sur son territoire des minerais, coltan et cassitérite, extraits des carrés miniers du Kivu, qui sont ensuite réexportés. Paradoxalement, les filières de sortie de ces minerais sont parfois contrôlées par les ennemis jurés de Kigali, les rebelles hutus. Désireux de réfuter ces critiques, le Rwanda vient de renvoyer au Congo 70 tonnes de minerai qui avaient franchi la frontière.
Avec une croissance de 7, 4 %, le Rwanda est souvent cité en exemple et le président Kagame est l’invité régulier des sommets de Davos et autres réunions internationales ; il s’est concilié les faveurs des grands de ce monde : Bill Clinton le présente comme un ami, Tony Blair figure au rang de ses conseillers. Le Rwanda a été accueilli au sein du Commonwealth et l’anglais s’est imposé à côté du kinyarwanda, détrônant le français.
Cette éviction du français au profit de l’anglais, qui mécontente les anciennes élites, est expliquée par des considérations économiques et par les liens avec l’Afrique de l’Est, renforcés depuis l’adhésion du Rwanda au Common Market for Eastern and Southern Africa (Comesa), qui regroupe les pays d’Afrique de l’Est. En réalité, elle traduit aussi la profonde méfiance que les élites du régime nourrissent toujours à l’égard de la France, en raison des nombreuses attaques, dont celle du juge Bruguière, qui a inculpé neuf hauts responsables rwandais dans l’attentat contre l’avion du président Habyarimana. Même si le juge Marc Trevidic, le successeur de Bruguière, a repris l’enquête sur le terrain et levé les mandats d’arrêt, même si, à l’initiative du président Sarkozy et de son ministre des Affaires étrangères Bernard Kouchner, les relations ont été normalisées, le souvenir de deux décennies d’une guérilla qui ne fut pas uniquement diplomatique a laissé des traces profondes dans les deux pays, comme l’ont démontré les polémiques autour de la visite en France de Paul Kagame en septembre 2011.
Plusieurs clés expliquent les succès économiques. La première demeure l’aide internationale, qui prend souvent la forme d’une assistance budgétaire. Si les bailleurs se montrent aussi généreux, c’est peut-être par sentiment de culpabilité, vu leur inertie en 1994, mais c’est surtout parce qu’ils sont impressionnés par la rigueur de la planification rwandaise, synthétisée dans le document Vision 20/20. Après 1994, les nouveaux maîtres du pays ont bouleversé de fond en comble l’ordre ancien : les provinces ont changé de nom, la Vision 20/20 s’est donné pour objectif de faire passer de quatre-vingt-dix à cinquante le pourcentage de population vivant de l’agriculture, les régions se sont vu attribuer des spécialisations agricoles, afin de développer les cultures d’exportation (thé, maïs, pyrèthre) génératrices de devises étrangères, l’habitat traditionnel, où les rugo (huttes familiales) étaient éparpillés sur les collines, a été transformé. Les paysages d’aujourd’hui sont marqués par la présence des imidugudu, les villages groupés au bord des routes, où vit 70 % de la population. Un tel regroupement permet d’améliorer les services, dont l’accès à l’électricité, aux transports, aux écoles. Dans les premiers temps du régime, les imidugudu offraient aussi des avantages en matière de sécurité.
Cependant, l’arrachage des bananiers, frappés dans toute la région par une maladie, le déclin des cultures associées (bananes, haricots) qui assuraient l’autonomie alimentaire des foyers paysans, ont aussi augmenté la vulnérabilité des plus pauvres, qui vivent sur des parcelles de moins d’un demi-hectare. Ils peinent à s’insérer dans l’agriculture moderne et dans les circuits monétaires ; des poches de famine subsistent dans le pays.
Le régime a également modifié la structure de l’élevage : désormais, les vastes troupeaux de vaches Ankole aux longues cornes, qui faisaient la fierté des éleveurs, sont jugés contreproductifs et l’élevage en stabulation leur a été préféré. Renouant, sous une forme contemporaine, avec l’ubuhake d’autrefois (coutume par laquelle un éleveur de gros bétail se conciliait l’amitié d’un agriculteur ou d’un autre éleveur en lui cédant une vache), le régime a attribué une vache à 257000 familles identifiées parmi les plus pauvres, à charge pour elles de donner ensuite le veau à une autre famille déshéritée. Un geste fortement apprécié, à la fois pour sa valeur économique et pour sa portée symbolique.
L’abolition des vastes troupeaux, qui paissaient entre autres dans le Mutara, est l’une des causes du mécontentement de certains officiers. Compagnons de Kagame depuis la guerre en Ouganda, ils ne lui ont pas pardonné de les avoir obligés à se défaire de leurs troupeaux et à vendre à bas prix un bétail qui était aussi un symbole de statut social. Le pouvoir a également généralisé la formule des « contrats de performance » : chaque autorité locale et, au-dessous d’elle, chaque ménage, doit s’engager à atteindre certains objectifs liés aux priorités gouvernementales. L’instrument de stimulation est efficace, mais il arrive aussi que, soucieuses de faire du chiffre et de ne pas être prises en défaut par un président qui se tient informé de tout grâce à des programmes informatiques détaillés, les autorités locales bousculent leurs administrés.
Malgré les succès, des failles se creusent
Malgré la décentralisation et l’attention portée par Kagame aux campagnes où il se rend fréquemment, entrant en conversation avec les paysans, le développement du Rwanda demeure inégalitaire et impulsé depuis le sommet. En outre, des mesures qui peuvent s’expliquer pour des raisons économiques sont souvent vécues comme de nouvelles contraintes par les administrés parce qu’elles viennent d’en haut, qu’il s’agisse de pratiquer des travaux communautaires, d’imposer l’habitat regroupé, de généraliser les cultures de rente ou d’interdire de couper des arbres pour en faire du charbon de bois. L’une des mesures les plus récentes consiste − modernité oblige − à remplacer par des tôles les toitures de paille, qui ont de bonnes capacités d’isolation et sont faciles à réparer. Soucieuses de se conformer aux délais prescrits, les autorités locales n’hésitent pas à détruire sans pitié les maisons de boue séchée où vivent les plus démunis, tout en promettant de les reloger au plus tôt.
Si Kagame et les siens ont résolument poussé le Rwanda sur la voie du développement, une question essentielle demeure : ce développement est-il durable ? L’autoritarisme du régime, l’exaspération que suscite une surveillance policière courtoise mais omniprésente et multiforme, ne risquent-ils pas de mettre en péril d’évidentes conquêtes ? Le mépris ou la répression qui frappent l’opposition, la réponse, hautaine ou virulente, à toute critique, ne portent-ils pas en germe le danger d’une explosion violente ? L’hégémonie économique du Fpr, qui multiplie les holdings et les prises de participation dans les secteurs les plus rentables, ne risque-t-il pas de décourager les entrepreneurs indépendants.
Certes, le Rwanda peut se vanter d’être l’un des seuls pays d’Afrique à se rapprocher des « objectifs du millénaire », qu’il s’agisse de l’alphabétisation, des soins de santé de base, de la création de mutuelles1, de la baisse de la mortalité infantile… Ces réels succès ont contribué à la victoire électorale du président Kagame, qui, en 2010, a entamé un deuxième et dernier mandat avec 93 % des suffrages. Même si le scrutin avait été totalement ouvert, il est probable que le chef de l’État sortant l’aurait emporté avec une confortable majorité.
Cependant, c’est lorsqu’il aurait dû être le plus sûr de lui que le régime a fait face à une opposition plus structurée que dans le passé. Et surtout, au moment où il aurait pu prendre de la hauteur, il a préféré répondre avec une sévérité extrême, provoquant ainsi une dangereuse phase de turbulences. Le principal instrument de la répression a été l’interprétation stricte de la loi visant à lutter contre l’« idéologie génocidaire » et, plus largement, contre le divisionnisme. Aujourd’hui en cours de révision, cette loi a souvent été utilisée pour réduire au silence toute voix dissidente et museler l’opposition politique.
La période préélectorale, qui aurait dû être une promenade de santé pour le président sortant, a été marquée par la montée de l’opposition intérieure et par sa répression : en 2009, le parti pour la solidarité et le progrès (Psp), jusque-là allié au Fpr, est passé à l’opposition, et son président Stanley Safari, accusé par une juridiction gaçaça d’avoir participé au génocide, a été obligé de fuir le pays. Par la suite, le parti social Imberakuri a réussi à se faire enregistrer, mais son président, Bernard Ntaganda, a été accusé de divisionnisme et de promotion de l’idéologie du génocide. Quant au Democratic Green Party, il a lui aussi été victime de menaces et d’accusations, et son président Frank Habineza a été mis en cause.
L’arrivée à Kigali de Victoire Ingabire, la présidente des Forces démocratiques unifiées (Fdu) Inkingi, un mouvement jusque-là cantonné à l’étranger et qui recrutait dans les milieux hutus de l’opposition, a secoué l’opinion. Mme Ingabire, qui a vécu seize ans aux Pays-Bas, n’était pas une inconnue à Kigali : en 1995 déjà, elle était membre du Rassemblement pour le retour des réfugiés (Rdr) qui opérait dans les camps du Kivu, en particulier à Mugunga, et qui rassemblait des cadres de l’ancien régime. Depuis l’Europe, elle avait gardé contact avec les avatars successifs de cette opposition extérieure, qualifiée de « génocidaire » par Kigali et soutenue par certains milieux catholiques européens.
Dès son retour d’exil, annonçant son intention de présenter sa candidature à l’élection présidentielle, Mme Ingabire a mêlé le courage physique à la provocation : lors d’une visite au mémorial du génocide à Gisozi, elle a reconnu le génocide des Tutsis, mais a également rappelé les massacres de Hutus, sachant parfaitement qu’elle touchait là un point particulièrement sensible. Dès ce moment, les incidents se sont multipliés : Ingabire a été agressée par des jeunes militants devant un bureau administratif, son adjoint Joseph Ntawangundi, soupçonné de participation au génocide, a été condamné par contumace par une juridiction gaçaça, la candidate a été convoquée à plusieurs reprises par la police, empêchée de quitter le pays, mise en résidence surveillée. Finalement, en avril 2010, elle a été arrêtée et accusée d’« association avec un groupe terroriste », en l’occurrence les Fdlr. Emprisonnée à Kigali, comparaissant dans la tenue rose des prisonniers et le crâne rasé, Victoire Ingabire est présentée par nombre de ses compatriotes, surtout dans la diaspora, comme une « Aung Sang Su Ki » rwandaise, mais dans le pays, son cas suscite peu d’émotion ! Lorsque l’avocat américain Peter Erlinder, connu pour ses liens avec tous les milieux qui, au Canada et aux États-Unis, relativisent le génocide et mettent en cause le Fpr, s’est rendu à Kigali pour assurer sa défense, il a été arrêté au lendemain de son arrivée. Poursuivi pour négation du génocide (et donc pour violation d’une loi du pays), il a dû être promptement libéré « pour raisons de santé », sous pression du Département d’État américain, qui a déploré dans un communiqué les atteintes à la liberté d’expression au Rwanda2.
Muselée par une interprétation stricte de la loi sur le divisionnisme, sujette à des intimidations et des assassinats, l’opposition intérieure pose cependant moins de problèmes au régime que la spectaculaire dissidence apparue en son sein.
Le défi des généraux
Fin février 2010 en effet, le général Kayumba Nyamwasa a fait défection alors qu’il se trouvait à Kigali et, dans des conditions rocambolesques (caché dans le coffre d’une voiture diplomatique), il a réussi à fuir vers l’Afrique du Sud, rejoignant le colonel Patrick Karegeya, autrefois en charge du renseignement extérieur.
Ancien chef des renseignements militaires, ancien chef d’État-major de l’armée rwandaise, le général Kayumba fait partie, au même titre que Paul Kagame, du groupe d’officiers qui a mené la guerre de 1990 depuis l’Ouganda où ils étaient réfugiés. Sur le plan historique, sa légitimité est donc incontestable, renforcée par le fait d’appartenir à un clan royal, celui des Nyingina, historiquement opposé à la branche rivale des Bega, à laquelle appartient Kagame. Depuis longtemps, les deux hommes entretenaient des rapports tendus et Kayumba, qui avait d’abord été envoyé en Grande-Bretagne pour y poursuivre des études, fut ensuite nommé ambassadeur en Inde. Est-ce à lui que Kagame fait allusion lorsqu’il déclare que « la lutte contre la corruption vous amène parfois à vous séparer de compagnons d’armes qui furent très proches, aussi douloureux que soit ce choix » ?
Peu de temps après sa défection, Kayumba a été accusé d’être à l’origine de mystérieux attentats à la grenade dans Kigali. Réfugié en Afrique du Sud, il a fait l’objet d’une tentative d’assassinat, vraisemblablement menée par l’un de ses compatriotes. Les autorités sud-africaines ont refusé la demande d’extradition des deux officiers, et cette affaire a considérablement refroidi les relations entre les présidents Jacob Zuma et Kagame. Par la suite, rejoints par une autre grande pointure, l’ancien procureur général Gérard Gahima, les deux dissidents ont fondé un nouveau parti, le Congrès national rwandais (Cnr), qui dénonce le « pouvoir dictatorial de Kagame » et se propose de fédérer pacifiquement toute l’opposition en exil, Hutus et Tutsis. Cette entreprise n’est cependant pas évidente : les deux généraux ont été des piliers, voire des privilégiés du régime. Ils sont considérés par certains Hutus comme plus extrémistes que Kagame, des cas de corruption leur ont été reprochés, et leur nom figure en bonne place dans le Mapping Report de l’Onu où ils sont accusés de massacre de Hutus en 1994 et durant les guerres du Congo. Ils font d’ailleurs l’objet de mandats d’arrêt délivrés par la justice espagnole.
Un tel passé n’empêche cependant pas le Cnr de tenter un rapprochement avec l’opposition hutue en exil en proposant un dialogue national inclusif, tout en prenant en même temps contact avec des Tutsis déçus ou révoltés par la politique de séduction menée par Kagame en direction d’anciens « génocidaires ». Si le Cnr se montre actif au sein de la diaspora, en Afrique et en Europe, il est difficile de mesurer son audience dans le pays et surtout au sein de l’armée rwandaise. La nervosité des services de police est cependant frappante et partout les mesures de sécurité ont été renforcées. Désireux d’empêcher les dirigeants du Cnr de circuler librement et de prendre contact avec d’autres dissidents, les juges de Kigali ont transmis à Interpol un mandat d’arrêt international contre les ennemis du régime. Ce qui n’a pas empêché les dissidents de tenter d’établir une vaste plate-forme où se retrouve tout l’éventail de l’opposition, jusqu’au Fdu-Inkingi de Victoire Ingabire. Tous ces opposants misent à la fois sur une certaine usure du régime et sur la soif de liberté, une maladie contagieuse…
Le génocide rwandais et les guerres africaines
Gérard Prunier écrit son ouvrage en anglais3, ce qui lui permet d’entrer ici dans un autre univers du discours sur l’Afrique, de sortir des débats français, de la Françafrique, et de se brancher directement sur les organisations internationales, l’Onu, l’International Crisis Group, Médecins sans frontières, en somme les nouveaux acteurs de la connaissance de l’Afrique et de l’influence politique, dont beaucoup en France ressentent douloureusement l’intrusion dans ce qui fut naguère leur pré carré. Cette technostructure humanitaro-politique signale que l’Afrique a changé et que nos relations avec les pays africains doivent tenir compte de ces nouveaux acteurs.
Ce livre porte sur la période qui suit le génocide et sur les conséquences, au Congo, de l’arrivée massive de réfugiés rwandais, parmi lesquels des génocidaires, « accueillis par Mobutu avec son répugnant culot habituel » (p. 339), sur les massacres dont tous ont été victimes et sur la guerre qui implique tous les États de la région. En mars 1997, Laurent Kabila entre à Kisangani et le Zaïre s’effondre ; le livre s’achève avec la fin des hostilités directes entre Rdc et Rwanda en 2007. Dix années de guerre ont fait des millions de morts, et surtout des morts congolais. Seulement, Gérard Prunier ne cherche pas à faire de ces morts une sorte de tragique contrepoids aux victimes du génocide ; il essaie de comprendre les liens mais aussi les différences, de montrer la logique infernale qui enchaîne les conflits les uns aux autres, comme ce fut le cas en 1914, dans une suite d’alliances aboutissant à une catastrophe mondiale.
Le livre peut se lire comme une chronique de ces dix années, remarquablement précise et bien informée, notamment grâce aux rapports des Ong déjà mentionnées. Elle est servie par le talent littéraire de Gérard Prunier qui sait lui donner des accents épiques, mais aussi trouver la plume du portraitiste, voire du moraliste. Notre auteur a le sens de la formule, et ce qu’il écrit n’est en rien l’anglais aseptisé des rapports officiels. C’est aussi un homme de terrain ; il a travaillé pour certaines Ong, servi de conseiller politique au Parti socialiste français avant le génocide, il connaît nombre des acteurs principaux (dont Museveni) et dans ces régions ce point est particulièrement important, car l’information ne peut être obtenue que par le contact direct.
Je ne ferai pas ici un résumé de cet ouvrage riche en dates, en chiffres, en analyses originales et convaincantes. Je me contente d’en suivre le plan qui est, à sa manière, une première interprétation. Le premier chapitre s’ouvre sur l’après-génocide, la saison de l’espoir de juillet 1994 à avril 1995 ; il continue par l’exode au Congo des Hutus à partir de Kibeho d’avril 1995 à octobre 1996. Ce moment clé est celui qui voit l’échec de la coalition au gouvernement à Kigali ; Seth Sendashonga, ministre hutu, en était l’emblème. Il a été assassiné sur Forest Rd à Nairobi en 1998 ; le livre lui est dédié.
Ces chapitres sont une sorte d’entrée en matière qui se conclut par une synthèse historique sur le bassin du Congo. Le chapitre iv porte sur la victoire dans une guerre virtuelle, de septembre 1996 à mai 1997, qui voit l’effondrement du Zaïre et l’arrivée au pouvoir de Laurent Désiré Kabila, dont Prunier nous donne un portrait original. La paix a été perdue entre mai 1997 et août 1998 : le mobutisme (plus de trente ans de gabegie et de trafics) ne pouvait pas se terminer sans drame. Une autre guerre était en germe dans le crédit illimité que Kagame croyait pouvoir retirer de sa situation incontestable de victime : la communauté internationale n’avait rien fait pour les Tutsis et elle n’avait donc rien à dire s’il réglait leur compte aux Rwandais réfugiés au Congo. C’est ce qu’il s’employa à faire avec brutalité, tout en pillant le pays. Le rapport Garreton, en janvier 1997, fut le premier à dénoncer les méthodes des Rwandais et les massacres de réfugiés − au moins 300000 morts (p. 148) − tous confondus avec les anciens génocidaires.
Cette invasion rwandaise divise le Congo, dresse Kabila contre ses anciens protecteurs, ajoute mercenaires et armes lourdes aux massacres et aux pillages et déclenche la guerre continentale : l’Angola et le Zimbabwe viennent au secours du Congo et en rajoutent dans le pillage. La guerre continentale a lieu entre août 1998 et août 1999. Le Congo s’enfonce dans un bourbier jusqu’en 2001 ; en janvier 2001, Laurent Désiré Kabila est assassiné, et tout s’achève, non pas par une explosion, mais par un gémissement, en décembre 2002, avec les accords de Pretoria. L’Afrique du Sud est assez forte pour imposer une sorte de paix, et les prédateurs trop épuisés pour continuer des guerres dans lesquelles personne ne voit plus de logique. Le Rwanda et l’Ouganda n’ont plus la force de se disputer les dépouilles. Entre-temps, le Congo a trouvé un nouveau président : le fils de Kabila qui − heureuse surprise, mais pour combien de temps ? − est un homme de son temps, et semble comprendre les enjeux au centre desquels il se trouve. Disons qu’il est prêt à tenir compte de la communauté internationale et a compris que l’image de son pays est aussi une ressource.
L’historien Prunier est depuis longtemps familier de ces terrains : il y a dans ce livre une connaissance de la longue durée de l’histoire de ces pays, de l’occupation de leurs espaces, de l’empire Lunda à la royauté rwandaise. La simple idée qu’il est possible de remonter au Moyen Âge, de trouver des régularités dans les exploitations minières, les flux commerciaux, les mouvements de population, est encore pour nos compatriotes, quand il est question d’Afrique, d’une grande originalité. Nous comprenons en lisant cet ouvrage combien l’histoire est nécessaire.
Gérard Prunier n’a pas d’explication toute faite et récuse les théories « conspirationnistes » de l’histoire, en particulier celles qui dans cette région voient partout la main des États-Unis, acharnés à réduire l’influence française en Afrique ; or, justement, les Grands Lacs n’avaient rien à voir avec la colonisation française, et nos intérêts dans cette région étaient particulièrement flous. Surtout, l’idée que tout était connu et compris a joué un rôle fatal. Prisonnier d’un « orgueil linguistique mal placé », le palais de l’Élysée n’aurait jamais pu imaginer que « quelques petits meurtres entre amis aboutiraient à une telle catastrophe apocalyptique » (p. 342).
Des continuités s’observent, pour celui qui est prêt à les étudier, des liaisons dangereuses se produisent ; l’inertie et la gabegie ont finalement un prix, payé par les populations : au moins un million de morts congolais. Ce n’est pas rassurant, mais c’est intellectuellement plus honnête, même si cela fait moins recette. L’une des grandes originalités de ce livre est son caractère réflexif : l’auteur se met en question, se pose la question des grilles d’interprétation possibles et confronte plusieurs modes d’analyse différents. L’idée que les Français aient pu être manipulés avant le génocide par Habyarimana, et les Occidentaux après le génocide par Kagame, a du mal à être acceptée, mais elle paraît bien la plus réaliste à Gérard Prunier, fort de sa connaissance des pays et des hommes.
Le pari de Kagame − assurer au Rwanda un réel développement, miser sur l’éducation et les technologies de la communication − pourrait en effet mener à des résultats imprévus et susciter, à l’instar du printemps arabe, une révolte de la jeunesse, aujourd’hui mobilisée autour de la suppression des bourses d’études, désireuse d’élargir ses espaces de liberté face à un pouvoir omniprésent et oublieuse, déjà, des raisons pour lesquelles le régime, durant dix-sept ans, s’est cru obligé de diriger le pays d’une main de fer.
Comment cette nouvelle génération, civile et militaire, trouvera-t-elle sa voie entre un pouvoir volontariste, éclairé mais autoritaire, et une opposition qui, pour s’exprimer en toute liberté, doit s’allier à une diaspora encore dominée par les tenants de l’ancien régime et marquée par l’idéologie des clivages ethniques ?
- 1.
Après avoir d’abord bénéficié aux agents de l’État, les mutuelles de santé, moyennant une cotisation minime, garantissent à 95 % de la population l’accès aux soins de santé de base.
- 2.
La presse indépendante vit elle aussi des jours difficiles au Rwanda : les journaux d’opposition Umuvugizi et Umuseso ont été suspendus et Jean-Léonard Rugambage, un journaliste d’Umuvugizi, a été assassiné à Kigali le 24 juin 2010. Les rédacteurs en chef des deux journaux ont par la suite quitté le pays. Le développement du Rwanda est-il durable ?
- 3.
Gérard Prunier, Africa’s World War, Congo, the Rwandan Genocide, and the Making of a Continental Catastrophe, Oxford University Press, 2009, 529 p. (index, cartes).