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1994, un père au Rwanda cherche son enfant perdu en utilisant le service international de recherche des familles de la Croix-Rouge. ©CICR/Benno Neeleman
1994, un père au Rwanda cherche son enfant perdu en utilisant le service international de recherche des familles de la Croix-Rouge. ©CICR/Benno Neeleman
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Rwanda, Bosnie, des années de honte

Le soutien français au pouvoir hutu, responsable du génocide des Tutsis au Rwanda, est contemporain de celui qui a été apporté au régime de Belgrade, à l’origine de la guerre meurtrière en ex-Yougoslavie. Comment ont-ils pu se prolonger dans le silence le plus total, alors même que l’Europe s’était unie sur un programme de condamnation des crimes contre l’humanité ?

Le 7 février 1992, la signature du traité de Maastricht fut comprise comme le signe fort d’une volonté commune d’empêcher tout retour aux guerres meurtrières des xixe et xxe siècles entre nations européennes. Comme les pièces d’un puzzle qui voient leur dess(e)in d’ensemble prendre forme géographique et politique, le rêve collectif de paix et de démocratie, garanti par le socle des droits humains, devenait plus perceptible, donc moins utopique en Europe. Dans le même temps, cette avancée obligeait à mieux se souvenir du « plus jamais ça ». Plus jamais l’enfer sur terre du génocide perpétré par les nazis, devenu borne du pire et dont l’histoire commençait à mieux pénétrer la mémoire « commémorative » nationale : le 24 avril 1994, un discours émouvant de François Mitterrand sur la rafle des enfants de la maison d’Izieu marqua les esprits.

Pourtant, dans cette même période, dans son cours historique emmêlé de lignes divergentes, il existait une autre strate, signe d’une autre histoire. Certains choix français d’alliances économiques, diplomatiques et militaires, jamais clamés sur les toits ni affichés en une, s’inscrivirent dans les faits. La France soutenait alors en sous-main deux des pires régimes criminels du temps : le pouvoir hutu génocidaire des Tutsi rwandais (800 000 à 1 200 000 personnes furent assassinées entre avril et juillet 1994) ; et le régime de Belgrade, coupable d’avoir plongé l’ex-Yougoslavie dans la guerre à compter de 1991 et commis les pires violations des droits humains en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale (plus de 100 000 disparus, et plusieurs millions de personnes déplacées). Or depuis trente ans, dans notre pays, nul récit historique cohérent et intègre de ces deux tragédies ne s’est stabilisé. Les mensonges politiques, même lorsqu’ils ne sont pas crus, brouillent la perception des faits. Le cercle étroit d’acteurs politiques et militaires qui entouraient le président Mitterrand a-t-il cru aux propagandes qu’il construisait ? Pour décider au nom de la France, mais à son insu, il fallait lui mentir. L’habitude prise dans les années de décolonisation de mener des guerres ni discutées, ni déclarées, ni commentées restait la règle.

Des contradictions intenables

À partir des années 1990, ce fut sous couvert de l’ONU que la France a continué cette tradition d’invisibilité des stratégies d’alliances militaires réelles, que ce soit au Rwanda ou en ex-Yougoslavie. Malgré toutes les différences de situations, un point commun entre les présences militaires françaises au Rwanda et en ex-Yougoslavie pendant ces années de honte fut une étrangeté virant au cauchemar sur le terrain. Entre « voler au secours des victimes des crimes contre l’humanité » avec l’ONU et « maintenir la paix en restant neutre entre les parties » – parties mises à égalité par une propagande obscène et sophistiquée – le décalage entre injonctions parallèles et divergentes devenait intenable quand sonnait l’heure du danger pour les victimes. Tout au long du conflit, tant dans les enclaves assiégées pendant les quatre ans de guerre en ex-Yougoslavie que lors des opérations militaires françaises au Rwanda pendant le génocide, les soldats français partis pour sauver les populations civiles en danger se sont retrouvés paralysés au moment de l’urgence, du danger de mort. L’abandon fut parfois violent : au départ des avions à Kigali, dès le 6 avril 1994, les soldats français venus sauver les ressortissants français ont repoussé physiquement les collègues, amis et personnel tutsis, égorgés alors sous l’aile de cet avion sauveur. Cet abandon, le plus souvent sans parole ni explications, a constitué la forme de présence militaire française la plus caractéristique (et déconcertante pour bien des militaires eux-mêmes) pour les populations civiles qu’ils avaient mandat explicite de protéger. Que ce soit de façon tragique et visible à Srebrenica (1993 et 1995) ou à Bisesero (1994), le lâchage des victimes livrées alors à leurs tueurs fut un fait récurrent, dont la situation vécue est difficile à décrire, comme une blessure collective impossible à accepter malgré une infernale répétition à laquelle, à chaque fois, on ne peut croire : l’aide prévue, urgente, tant attendue, en principe promise, faisait défaut dans un silence opaque et terrifiant qui laissait seules les populations civiles en face des tueurs surarmés. Cet abandon impensable devient alors le talon de fer du réel, quand il faut monter dans un bus vers la mort, dont le carburant est donné par la Forpronu à Srebrenica en juillet 1995, ou bien, si loin sur une colline rwandaise, quand la trahison de l’espoir donné par le passage de soldats français devient la dernière torture.

Les soldats français partis pour sauver les populations civiles en danger se sont retrouvés paralysés au moment de l’urgence.

Il n’y a pas que les théories, il y a les situations. Les théories soutenues avec brio à table, à l’Élysée, peuvent produire en situation des effets plus que stupéfiants. Et c’est un abîme non perceptible de loin qui s’ouvre sous les pieds, l’abîme de l’autre monde, quand les crimes contre l’humanité sont commis grâce à l’aval diagonal de ceux qui sont pourtant mandatés pour les faire cesser à jamais.

Reconnaître les faits

Depuis le rapport Duclert sur le génocide des Tutsi au Rwanda, remis au président Macron fin mars 2021, et le rapport Muse déposé à Kigali le 19 avril 2021, le soutien français au régime extrémiste hutu ne fait plus de doute. Ces enquêtes ne concluent pas à la complicité de génocide, accusation grave aux multiples implications juridiques, politiques et financières, mais démontrent et démontent de lourdes et accablantes responsabilités. Ces mêmes années 1990, ce même cercle, les mêmes noms de hauts fonctionnaires politiques et militaires étaient aussi à l’œuvre dans la gestion française des guerres qui ont détruit l’ancienne Yougoslavie entre 1991 et 1999 : un jour, inéluctablement, un rapport France ex-Yougoslavie 1990-1999 saura mettre à plat les données précises des liens entre Paris et Belgrade.

Le mensonge politique, actif tant que dure l’action qu’il couvre et dont il est une des conditions de réalisation, perd de sa densité avec le temps : la multiplication des enquêtes, travaux, pièces aux procès s’accumule dans toutes les langues, pendant que se refroidissent les enjeux politiques et que les acteurs des anciens premiers cercles prennent leur retraite. Certains s’accrochent pourtant pour rester conseillers du prince, cultiver leurs réseaux sociaux et peaufiner leur version des faits d’un révisionnisme fort élégant. Mais leur histoire a basculé et les pôles d’intensité politique sont ailleurs. Ce travail de la durée change la matière même du mensonge, ses blocs de faux s’effritent et perdent de leur opacité. Bien sûr, les sinistres et encore puissants protagonistes, les vrais coupables de génocide, ne peuvent assurer leur impunité qu’au prix du vieux mensonge sans cesse remis au goût du jour : mais, même sauvés momentanément par leurs amis (souvent français), ils restent prisonniers du passé. Avec le temps, rien n’est résolu, mais tout s’est déplacé, les formes des discours, la taille des barbes de l’ennemi, les contours de sa menace… C’est ainsi qu’en 2021, ce rapport vient frapper d’irréalité définitive le mensonge politique français sur le génocide des Tutsi au Rwanda. Un jour le travail sera fait pour l’ex-Yougoslavie.

Comment ne pas s’interroger sur ce que les rapports Duclert et Muse ont appelé l’« aveuglement » des décisionnaires français ? Il manque une ethnologie de ces cercles sociaux situés au sommet du pouvoir, tout près de l’exécutif, pour décrire le système de croyances en jeu ; les idéaux élevés, l’amour de la patrie, peuvent coexister parfois non pas avec un « aveuglement » énigmatique, peu plausible à ce degré de pouvoir, mais avec un formidable désintérêt, énorme et impensé, envers une grande masse de victimes appartenant forcément dans leur grande majorité à un autre monde. Il ne s’agit pas ici forcément d’un manque d’empathie et d’humanité envers elles, mais peut-être seulement d’une répartition particulière des champs investis de gravité et d’importance. Une culture géopolitique datée des élites françaises au pouvoir posait comme dénués d’enjeux et d’importance les petits pays là-bas, leurs populations s’entretuant dans des guerres civiles ou ethniques, cohortes de silhouettes aux visages floutés. Sur le terrible balancier de ce qui compte, de ce qui force respect et considération dans les théories géopolitiques, comme les empires ou la puissance des autocrates, les êtres et choses sans importance voient leurs formes de vie et de mort peu prises en compte, en temps de guerre comme en temps de paix. Dans le cercle étroit des élites gravitant autour du pouvoir présidentiel français ces années-là, le rôle du mépris social « mondain », thème classique des romans français du xixe siècle, a joué alors aussi sa partie, parfois très efficace, pour rejeter en dehors de leurs discussions décisives le point de vue des victimes que ces élites n’inviteraient pas plus à leurs tables brillantes qu’elles ne les ont convoquées par la suite dans l’espace intime de leur conscience morale.

Véronique Nahoum-Grappe

Véronique Nahoum-Grappe est anthropologue et ethnologue. Elle a travaillé sur la violence, les rapports entre les sexes, la dépendance (voir notamment Vertiges de l'ivresse. Alcool et lien social, Descartes et Cie, 2010 ; Du rêve de vengeance à la haine politique, Desclée de Brouwer, 1999). Tout en s'intéressant aux lieux de violence et de privation de liberté (camps de réfugiés en ex-Yougoslavie,…

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Une épidémie de fatigue

Les enquêtes de santé publique font état d’une épidémie de fatigue dans le contexte de la crise sanitaire. La santé mentale constitue-t-elle une « troisième vague  » ou bien est-elle une nouvelle donne sociale ? L’hypothèse suivie dans ce dossier, coordonné par Jonathan Chalier et Alain Ehrenberg, est que la santé mentale est notre attitude collective à l’égard de la contingence, dans des sociétés où l’autonomie est devenue la condition commune. L’épidémie ne provoque pas tant notre fatigue qu’elle l’accentue. Cette dernière vient en retour révéler la société dans laquelle nous vivons – et celle dans laquelle nous souhaiterions vivre. À lire aussi dans ce numéro : archives et politique du secret, la laïcité vue de Londres, l’impossible décentralisation, Michel Leiris ou la bifurcation et Marc Ferro, un historien libre.