« Je t'aime » : la défaillance et la capture


Déclaration au cœur du pacte amoureux, un « je t’aime » peut être sincère ou hésitant, convenu ou brûlant, suppliant ou narcissique. Puisqu’elle scelle un engagement au moment même où elle s’énonce, quelle place laisse-t-elle à la liberté dans la relation amoureuse ?

« Dire à quelqu’un : “Je t’aime”, c’est lui dire : “Tu ne mourras point”. »

Gabriel Marcel

On connaît la célèbre tirade par laquelle le bourgeois gentilhomme dans Molière s’initie à l’art de la rhétorique, cher aux précieuses, et qu’il répète avec gourmandise, en la tournant et la retournant : « Marquise, vos beaux yeux me font mourir d’amour. » Même renversée, elle continue à faire sens. La galanterie comme code de l’aristocratie cumule à cette époque trois défauts rédhibitoires : l’obscurité, la feinte et le ridicule. Les philosophes, Rousseau en tête, apôtre de l’authenticité, ne manqueront pas de la soumettre au feu de la critique. On omet toutefois d’imaginer qu’elle pouvait, dans ses outrances, être parfois sincère.

Tout le langage de l’amour est pareillement emprunté, au double sens du terme : contraint et antérieur à nous. Paroles mille fois ressassées pour dire un sentiment unique, ce qui ne veut pas dire que le sentiment soit faux mais qu’il utilise un véhicule collectif pour une destination personnelle. L’amour est d’abord une rumeur qui nous chuchote à l’oreille les plus belles promesses : nous le vénérons avant de le vivre en acte, nous répétons cette pièce des années durant sans la comprendre. Loin d’être un sentiment spontané, il nous est inculqué comme un code par la famille, la société. Nous disposons, par exemple, dès le plus jeune âge, d’un stock de mots doux que nous appliquons indifféremment à nos proches, aux animaux domestiques, aux bébés. Expressions risibles, touchantes qui nous préexistent et entremêlent tendresse et automatisme : « Mon cœur », « Mon ange », « Mon chéri », ce n’est ni toi ni moi, c’est tout le monde et n’importe qui. Sans compter que nous aimons souvent de façon similaire des êtres différents, jouant avec chacun un scénario presque identique. « Je t’aime » : le plus intime en proie au plus anonyme, la première fois comme redite d’une ancienne litanie. Il faudrait créer des mots uniques qui ne vaillent que dans l’instant où je les profère et se désintègrent ensuite. Le chemin que j’invente avec l’être aimé, je dois l’inventer à partir des sentiers battus par des millions d’autres avant moi.

L’impossible coïncidence

« Je t’aime » peut s’entendre comme une prière, un contrat, une mainmise, une dette. Cette formule qui me brûle les lèvres vaut d’abord pour reconnaissance d’un égarement. Je célèbre l’enfièvrement que l’autre suscite en moi autant que je proteste contre le désordre où il me plonge. Par sa seule présence, un étranger a fracturé ma vie en deux et je voudrais revenir à moi sans le perdre. La collision amoureuse est l’irruption d’une verticalité dans le calme plat de l’existence ; elle est douleur et jouissance, bourrasque et ressourcement, brûlure et parfum. Comment dompter cet autre qui m’étourdit, me foudroie de sa hauteur ? Par un aveu qui sera tout à la fois supplique et interrogation et mettra fin à l’incertitude.

Sous l’ivresse du « je t’aime » se dissimule l’envie d’attraper l’autre dans un filet pour le contraindre à me répondre. En même temps que je confesse mon trouble, je pose une question : « Et toi, m’aimes-tu? » Si, par miracle, il répond oui, j’accède à l’apaisement, j’entre dans la jubilation de la réciprocité. « Je t’aime » est un synchroniseur : il ajuste la différence de temps des amants et les installe sur le même fuseau horaire. Il fait de Toi et Moi des contemporains. Mais le mystère résiste à sa défloration : tout est dit, rien n’est accompli. Une fois la sentence fatale proférée, les amants doivent étalonner sur elle leur existence, s’en montrer dignes. Difficile de se dédire, de revenir en arrière : « Désolé, je me suis trompé ! » Nous sommes embarqués d’autant que « je t’aime » ne tolère pas l’adverbe : ni un peu, ni beaucoup, c’est un absolu à lui seul qui tranche et régit.

« Je t’aimerai toujours » : la formule engage celui qui la prononce dans le moment où il la dit. Ce « toujours » est un autre temps dans le temps ordinaire : j’agis comme si j’allais t’aimer à jamais, même s’il n’est pas en mon pouvoir de contrôler la variation de nos sentiments. L’homme de ma vie, la femme de ma vie : mais c’est une vie parmi les multiples que l’on traverse au cours d’une existence. La déclaration d’amour voudrait conjurer le hasard, elle place les amants dans une même insécurité, les transforme en meurtriers potentiels l’un de l’autre. En confessant mon trouble, je tombe sous la coupe d’un despote aussi fantasque que charmant qui peut me renvoyer du jour au lendemain dans l’abîme d’où il m’avait extrait. Je suis entré dans un univers à haut risque où la catastrophe peut frapper au sein de l’harmonie. L’autre cesse-t-il de m’appeler, je me crois perdu. Suis-je tranquille ? Voilà qu’il me congédie sans autre forme de procès. L’écrivain italien Eri de Luca raconte qu’étudiant à l’université, il tomba malade. Grelottant de fièvre, il reçut la visite de sa petite amie qui commença par le réchauffer et lui fit l’amour de façon si magnifique qu’il crut toucher à l’éternité. Après quoi, très calmement, elle lui annonça leur séparation. Ce n’était pas une apothéose mais un adieu.

L’évidence grammaticale est trompeuse ; je reste face à l’aimé comme un manant face à son seigneur, il garde cette stature formidable dont j’avais voulu le déloger. Le bail de servitude mutuelle que j’avais voulu instaurer échoue, je reste séparé de lui même en sa présence. J’avais voulu l’assigner à résidence, l’incarcérer dans la cellule dorée de notre passion. C’est lui qui me met en détention : même dans l’acte charnel ou dans le sommeil, il m’échappe. Le captif est devenu mon geôlier. Je ne m’appartiens plus depuis que j’ai tenté de me l’approprier. D’où le besoin de réitérer l’aveu encore et encore. La litanie est réparatrice. L’apaisement dure à peine, les serments les plus doux se fanent après quelques jours et doivent être répétés jusqu’à l’écœurement. Ce besoin de clarté suscite plus de ténèbres encore.

Réinvente-moi

Terrible énigme de ce commandement : « Aime ton prochain comme toi-même. » Absurdité logique en apparence : ou l’on s’aime au détriment d’autrui ou l’on aime l’autre au détriment de soi. Il faudrait donc s’adorer sans retenue pour s’épancher ensuite vers son prochain. Il ne s’agit pas toutefois d’une succession, plutôt d’une coïncidence. Je m’aime parce que d’autres m’aiment, me disent qui je suis. J’ai besoin de leur regard bienveillant, de leur oreille attentive1. Ils me confirment dans mon être, leur estime a un pouvoir germinatif.

S’aimer soi-même, c’est reconnaître une scission. Aristote distinguait un égoïsme noble d’un égoïsme vil. Découverte fondamentale : pour s’apprécier, il faut être partagé. « Le cheval n’est pas en désaccord avec lui-même, il n’est donc pas un ami pour lui-même. » Seul l’homme peut devenir ennemi de soi, au point de vouloir se détruire. Chacun a besoin de la présence des autres pour se connaître et se mettre à distance de soi. Le christianisme défend lui aussi l’idée d’un moi double : mondain et divin, futile et profond, faux et vrai. Entre moi et moi-même se glisse l’ombre gigantesque de Dieu qu’il s’agit d’accueillir en écartant tout ce qui est éphémère : mort vivifiante et vie mortifiante, dira François de Sales. Si le moi est haïssable, selon Pascal, c’est qu’il fait obstacle, dans son épaisseur, à l’être qui est en nous plus grand que nous. Aimer son prochain comme soi-même implique qu’on partage avec lui une expérience commune de déchéance et de rédemption possible. Rousseau, enfin, distinguera entre le bon amour de soi, seul gage de vérité, et le mauvais amour-propre gâté par la société.

Que retenir de ces traditions ? Qu’il faut commencer par s’estimer pour s’oublier et faire une place aux autres. « Il y a des gens qui sont si remplis d’eux-mêmes que lorsqu’ils sont amoureux, ils trouvent moyen d’être occupés d’eux-mêmes sans l’être de la personne qu’ils aiment » (La Rochefoucauld). Il est donc important de se connaître assez jeune pour ne plus y penser. « Deviens ce que tu es » disait Nietzsche. Mais deviens aussi ce que tu n’es pas, éventuellement meilleur, accouche d’une dimension inconnue de toi-même. Les Lumières tablaient sur la perfectibilité de l’être humain : nous ne sommes pas tout entiers ce que nous pensons être, il y a en chacun de nous des réserves d’intelligence, de bonté, de courage que nous ne soupçonnions pas.

Ainsi naissons-nous au moins deux fois : quand nous découvrons deux hommes en nous, l’ancien et le nouveau, l’un qui nous pèse, l’autre qui nous libère et forgeons à partir du moi hérité un moi délivré. Si la psychanalyse a une utilité, c’est de réconcilier chacun avec lui-même et sa misère névrotique. Faire la paix avec soi : expression trompeuse, il ne s’agit pas en général de mettre fin à une guerre farouche mais à un conflit qui nous inhibe, nous précipite dans des comportements compulsifs. Tristesse de ces êtres qui passent leur temps à s’ausculter, se décortiquer, attachés à la pauvre énigme qu’ils représentent. S’aimer, c’est prendre soin de soi pour n’être plus à soi-même un problème. Quiconque, disait Freud, manque de narcissisme manque de pouvoir et ne peut inspirer la confiance : il y a donc un bon narcissisme qui nous permet d’être notre ami en l’étant des autres, il en est un second qui trahit un doute fondamental sur notre valeur, même si la frontière entre les deux est ténue.

Prenez la phrase de Simone Weil : aimer un étranger comme soi-même implique en contrepartie de s’aimer soi-même comme un étranger. Balancement parfait mais inexact : s’aimer comme un autre serait encore s’accorder trop d’importance, regarder avec des yeux trop doux ce fascinant étranger que je suis à moi-même. S’il faut s’éloigner de soi, c’est pour mieux se désencombrer et se rapprocher de ce qui est loin de nous. Seul importe de ne pas s’interposer comme un écran dans mes rapports avec les autres. Même celui qui se vomit jour et nuit reste rivé à soi par un esclavage tyrannique. La vanité a mille visages et l’autoflagellation en est un des plus élaborés. D’où la tristesse à n’être que pour soi, condamné à traquer partout son propre reflet (le succès de la radio, de la télévision : ce sont des objets créateurs de pseudo-autrui qui nous parlent sans interlocuteurs, nous regardent sans nous voir).

L’amour nous rachète du péché d’exister : quand il échoue, il nous accable de la gratuité de cette vie. Seul, je me sens à la fois vide et saturé : si je ne suis que moi, je suis de trop. Dans le moment abominable de la rupture, ce moi que j’avais souhaité mettre entre parenthèses me revient en boomerang comme un paquet de soucis inutiles. Me voilà à nouveau chargé d’un poids mort : me lever, me laver, me nourrir, subir l’insanité de mon monologue intérieur, tuer les heures, errer comme une âme en peine. Ce vide est un trop-plein. « Les grandes, les implacables passions amoureuses sont toutes liées au fait qu’un être s’imagine voir son moi le plus secret l’épier derrière les yeux d’un autre » (Robert Musil). Mais le secret de ce moi, c’est qu’il est tout entier forgé par l’autre, par l’état d’exaltation où il nous met : jouissance inouïe d’être aimé, c’est-à-dire sauvé de son vivant. L’amour nous libère de l’ego ressassant, pauvre qui constitue notre fonds personnel. Il nous en retourne un autre démultiplié, joyeux qui nous rend forts, capables de grandes choses.

La formule putain

Il est des individus qui n’ont jamais douté, dès la première heure, d’être adulés, attendus2. C’est une certitude qui enveloppe toute la personne d’un rayonnement, lui confère la garantie d’être élue. La vie se charge souvent de châtier ces enfants gâtés, correction d’autant plus cruelle qu’ils se croyaient invincibles. Peu d’entre nous jouissent d’une telle assurance. L’amour produit un nouveau cogito : « Tu m’aimes, donc je suis » (Clément Rosset) ; « Je t’aime, donc nous sommes ». Mais l’être que nous confère l’autre en nous aimant n’est qu’un peut-être. La formule « je t’aime » peut devenir en effet un passe-partout qui fluidifie les échanges quotidiens, comme dans ces films hollywoodiens où la tendresse dégouline entre parents, bambins et conjoints. Les protagonistes n’ont plus de nom, ils s’appellent tous My Love, My Darling, même quand ils s’invectivent.

Il est des « je t’aime » de convenance émis par les enfants pour désamorcer l’éloignement des adultes, des « je t’aime » minute émis sous le coup de l’émotion et dont la validité n’excède pas le spasme du plaisir, des « je t’aime » anonymes qui ne s’adressent à personne en particulier, des « je t’aime » agressifs lancés comme un paquet de linge sale, des « je t’aime » placebo qui font du bien à celui qui les entend et pas de mal à celui qui les profère, des « je t’aime » suppliants qui sont des demandes de prise en charge intégrale, des « je t’aime » narcissiques qui disent seulement : « je m’adore à travers vous » tels ceux du chanteur à la foule : intense orgasme que l’idolâtrie de cette multitude à son endroit. Sans oublier les proclamations enflammées suivies de longues périodes de silence si bien que le destinataire balance entre euphorie et affolement. On se méfie à juste titre des serments prodigués sous étreinte comme si faire l’amour empêchait de parler d’amour : la langue divague volontiers quand la chair exulte, elle promet à tous vents. Mais l’inverse est aussi vrai : c’est dans le tumulte des sens que le timide peut glisser sa déclamation sans craindre le ridicule.

« Je t’aime » : formule putain par excellence, ce qui ne veut pas dire qu’elle soit fausse mais qu’elle est indécidable. Secret le plus brûlant, ritournelle la plus rebattue. On n’apprend rien de qui l’on adore sinon l’essentiel : qu’il vous aime encore. C’est la seule science qu’il puisse vous prodiguer et qui est le choix entre la vie et la mort. (Attendre un appel, attendre dans une gare, une chambre d’hôtel, réaliser à quel point on est perdu, que la vie tout entière ne tient qu’à un fil et quand l’autre arrive enfin, la conversion instantanée de l’égarement en miracle.) En ce sens, tout être aimé est fatal par nature : ce sera lui et personne d’autre, il n’y en aura pas des multitudes, il gardera jusqu’à notre dernier souffle la figure du destin même s’il nous a quitté. L’amour interroge comme un sphinx. Sous le calme des apparences, derrière les sourires, il lance une constante investigation. Les amants ont en commun avec les policiers d’être toujours sur les traces d’un crime potentiel : ils ont besoin de signes clairs mais ne peuvent se fier à aucun. Ils voient des détails que nul ne remarque, entendent des choses qui échappent à l’oreille la mieux aiguisée. Un silence, une hésitation les plongent dans la perplexité. Ils se font détectives, espions : il en est qui font suivre leur conjoint par un privé, piratent son ordinateur, son portable, le mettent sur écoute. Les témoignages d’attachement se transforment alors en symptômes de trahison, les preuves les plus flagrantes de tromperies en gage de fidélité. Les uns ne voient que fourberies sous les caresses, les autres que caresses sous les fourberies. Il est une candeur de la suspicion comme de la crédulité. L’amoureux souffre d’une panique de l’interprétation et passe son temps à décrypter cette langue si familière, si lointaine qui s’appelle l’autre.

Solder les comptes

La déclaration est aussi un chèque en blanc dont on brûle d’encaisser le montant : le don merveilleux se transforme en dette, on veut rentrer dans ses frais. « Je t’aime » : tu me dois ton affection, si possible au centuple. L’amour accède au langage sous forme de négoce : un compte est ouvert où les rôles de créancier et de débiteur s’intervertissent en permanence. Que l’un d’eux, dressant son bilan, se croie floué : l’équilibre est rompu. Aimer, c’est d’abord soustraire un être à la communauté humaine, désertifier le monde et ne rien savoir de ce qui n’est pas lui. Mais ce sacrifice exige remboursement et si possible avec intérêt. L’élu doit me prouver quotidiennement que j’ai eu raison de l’élever sur un piédestal et de dédaigner d’autres galants éventuels.

Au début du xviiie siècle, les moralistes anglais faisaient une découverte capitale : le développement de l’affection au sein des familles s’accompagne3 d’une multiplication des conflits et d’une intensité croissante de la haine. Voir deux tourtereaux, jadis langoureux, se transformer en guerriers furieux, se prendre à la gorge lors d’un jugement de divorce, est une des leçons les plus troublantes de la nature humaine. Comment sont-ils passés de l’enthousiasme à l’aversion ? Deux temporalités se superposent en permanence dans la vie commune : celle des événements vécus ensemble, heureux ou difficiles, et celle, impitoyable, des manquements qui s’inscrivent dans la colonne débit. Mémoire dynamique des belles années, mémoire malheureuse des doléances. Les amants se conduisent parfois en usuriers qui prêtent leur cœur à crédit et capitalisent sans merci les torts. Faire payer l’autre : l’expression doit s’entendre au pied de la lettre. L’argent exigé en compensation doit réparer le narcissisme de qui se sent mal aimé, a consenti trop de sacrifices et réclame des arriérés. Le coffre aux griefs s’ouvre tout grand : je me suis fait avoir, je t’ai donné mes plus belles années. À une époque qui, en Europe du moins, bannit l’argent du domaine amoureux, les requêtes monétaires reviennent d’autant plus qu’elles épongent les blessures morales. Ainsi le contrat prénuptial, en usage outre-Atlantique entre gens fortunés, a-t-il au moins la vertu de mettre les choses au clair : en fixant avant mariage le montant des indemnités que le plus riche versera à son conjoint en cas de séparation, il résout la question financière et laisse libre cours aux sentiments. Ce summum du calcul est une manière d’éviter le mélange des genres, le parasitage du cœur.

« Je ne suis pas digne de toi » s’écriait l’amant aux premiers jours. « Tu ne me mérites pas » se reprochent ensuite les conjoints déçus. On déclare sa flamme comme on déclare la guerre, selon l’expression consacrée, on ouvre aussi un espace belliqueux. Lieu de hautes intensités qui peut basculer en haute hostilité. La dépréciation couvait dans l’idéalisation, la médisance dans l’adoration. « Je t’aime », « je te veux » ; « je te hais », « je t’en veux ». L’exaspération est souvent le climat sentimental des vieux époux qui ont trop mangé au même râtelier et ne supportent plus leur haleine réciproque. La vie de couple devient alors une bataille que deux personnes se livrent pour se punir d’être ensemble : sous les roucoulements des fiancés couvaient les rugissements de la rancune, les grands sentiments se dégradent en tout petits ressentiments.

La politesse de l’esquive

Il arrive que les amants résistent à l’aveu, fractionnent la déclaration pour en atténuer les risques et récusent par l’humour ou la feinte l’impératif de transparence logé dans cette locution. Suggérer plutôt qu’avouer, remettre à plus tard le dévoilement fatal, ne pas mettre fin au dessaisissement. Jubilation de la réserve, choix de l’amour flou pour ne pas transformer l’ivresse en transaction. Rares toutefois sont les êtres assez sages pour tenir leur langue et s’engager dans la politesse de l’esquive : la plupart veulent savoir où ils en sont et apaiser leur anxiété. L’apostrophe condense toute la dramaturgie amoureuse : capture et abandon, effusion et allergie, vertige et loi. Lieu géométrique de la confession qui travestit, de la révélation qui dissimule, de la vérité qui ment. « Je t’aime » n’a pas sa fin en lui-même, il ouvre sur une scène que les amants ne maîtrisent pas même s’ils en récitent les premières répliques. Le temps seul dira si l’énoncé était un acte en puissance ou un simple mantra pour dompter l’autre à moindres risques.

Il existe enfin un « je t’aime » de pure oblation comme celui des parents pour l’enfant : acte de foi quotidien qui se veut don sans retour. « Tu es un miracle dont je ne me lasse pas ; ton existence est le plus beau cadeau qui m’ait été fait. » Dire cela, ce n’est pas subjuguer le locuteur par un serment, c’est le délivrer de toute dette à notre égard. Paradoxe d’une offrande qui ne dépouille en rien son donateur mais l’enrichit au-delà de toute possession. Nous aimons nos enfants pour qu’ils nous délaissent un jour, nous leur prodiguons soins et tendresse pour les préparer à l’autonomie. Nous nous réjouissons de leur joie, leurs succès sont les nôtres, leur détresse nous blesse personnellement. Ils ne nous appartiennent pas, ne nous doivent rien et nous quitteront le moment venu. Dans la fragilité du petit d’homme, l’amour lit sa propre faiblesse, son caractère mortel : il est lui-même cette gracile étincelle de vie qui ne demande qu’à s’embraser. Aimer ainsi, c’est consentir à perdre l’autre, même si cela suppose notre malheur – rien n’est triste comme une maison de famille sans famille –, c’est l’émanciper de notre emprise, ne pas l’investir de ce mandat impossible : la réciprocité. « Être aimé, c’est passer ; aimer, c’est durer » (Rilke).

  • *.

    Ces pages sont extraites d’un livre qui paraîtra chez Grasset en octobre 2009 sous le titre : le Paradoxe amoureux.

  • 1.

    Alain de Botton, Petite philosophie de l’amour, délicieuse narration de sa liaison avec une certaine Chloé : « Nous ne vivons pleinement que si quelqu’un nous aime […] Qui suis-je si les autres ne me soufflent pas la réponse ? », Paris, Denoël, coll. « Empreintes », 1994 pour la traduction française, p. 168 et 172.

  • 2.

    Voir Freud : « Quand on a été sans contredit l’enfant de prédilection de sa mère, on garde pour la vie ce sentiment conquérant, cette assurance du succès qui, en réalité, reste rarement sans l’amener. »

  • 3.

    Wilhem P. J. Gauger, Geschleschter, Liebe und Ehe in der Auflassung von Londoner Zeitsschriften um 1700, thèse, Berlin, 1965, p. 300 sqq. Cité dans Niklas Luhmann, Amour comme passion, Paris, Aubier, 1990 pour la traduction française, p. 196-197.