« En elle tout homme est né »


La mort de Shimon Peres, le 28 septembre 2016, a de nouveau attiré l’attention internationale sur Israël, mais n’a guère conduit à tenter de nouvelles évaluations de la situation politique qui prévaut dans le pays.

Shimon Peres était le dernier des « pères fondateurs » de l’État d’Israël actuel, ce qui explique probablement l’ampleur de l’hommage qui lui a été rendu. Prix Nobel de la paix en 1994 pour son engagement en faveur des accords d’Oslo, qui ont fait croire, un temps, que la paix était enfin à portée de main, Shimon Peres a aussi été l’un des principaux artisans du puissant complexe militaro-industriel d’Israël. Membre actif de la Haganah dès 1947, directeur général du ministère de la Défense, il est parvenu à faire d’Israël une puissance nucléaire, avec le soutien du gouvernement français d’alors. Brillant diplomate et politicien de talent, Shimon Peres a réussi à se maintenir au plus haut niveau de la vie politique : outre divers ministères régaliens (Défense, Affaires étrangères), il fut Premier ministre à trois reprises et sept ans président de l’État d’Israël. Pourtant, les nombreux éloges qui lui ont été adressés au moment de sa mort témoignent de l’héritage ambigu qu’il a laissé.

Cette même ambiguïté prévaut aujourd’hui dans la communauté internationale lorsqu’il s’agit d’aborder le conflit israélo-palestinien, vieux de bientôt soixante-dix ans. On ose de moins en moins parler de « processus de paix » tant la situation dément l’existence de toute dynamique positive. Durant l’été 2016, l’annonce de la construction de nouveaux logements illégaux dans les territoires palestiniens a alterné avec celle de la démolition de divers maisons et équipements, parfois financés par la communauté internationale et l’aide humanitaire. Les courants les plus durs du gouvernement Netanyahou n’hésitent plus à abattre leurs cartes. Du côté palestinien, on ne voit pas émerger de dirigeants et de projets politiques à même de relancer la négociation. C’est la raison pour laquelle le gouvernement israélien n’est guère disposé à collaborer à l’initiative française pour la paix au Proche-Orient, lancée par Laurent Fabius avant son départ du Quai d’Orsay au printemps 2016. Israël préfère en effet une négociation bilatérale avec un partenaire affaibli à une négociation multilatérale capable de faire valoir les exigences de respect du droit international et des résolutions des Nations unies.

L’espoir de paix s’éloigne de plus en plus. On a observé depuis septembre la reprise d’attentats au couteau, en Israël et sur les checkpoints reliant les Territoires, par de jeunes Palestiniens sans véritable affiliation politique, qui savent qu’ils seront immédiatement abattus. Régulièrement, des roquettes tirées depuis Gaza à destination d’Israël rappellent l’existence du million et demi de Palestiniens qui vivent enfermés dans la bande de Gaza. Ces violences dérisoires face à la puissance militaire israélienne laissent deviner le niveau de désespoir atteint par une population pour laquelle l’horizon semble complètement bouché. Le gouvernement israélien, quant à lui, est l’otage de ses faucons (Avigdor Liberman, Naftali Bennett), malgré certaines réactions courageuses au sein de la société civile.

Au-delà des péripéties politiques, il faudrait un jour revisiter la dimension religieuse sous-jacente au projet politique de l’État d’Israël. Le statut même de la ville de Jérusalem est la question qui exacerbe le plus le conflit, Israël considérant la ville comme sa capitale « une et indivisible ». Chaque jour désormais, dans un geste de défi, des délégations de colons viennent sur l’esplanade des Mosquées pour tenter d’y prier et signifier la sacralité du lieu pour les juifs. Face à ces tentatives d’accaparement, il n’est pas inutile de citer le psaume 86, qui laisse entrevoir ce que pourrait être la véritable vocation de Jérusalem : « On appelle Sion : “Ma mère !” car en elle tout homme est né. » Et si c’était cela la vocation de cette ville, à une époque où même en Europe on construit de plus en plus de murs, de barrières, de règlements ? Jérusalem : puissante invitation à l’universalisme et à la convivance, horizon pour l’humanité, qui ne sera pleinement elle-même que le jour où elle aura rassemblé tous ses enfants.