La sociologie : à bout de souffle, à la dérive ou en déroute ?
Inquiétante et bizarre situation que celle de la sociologie dans les universités et dans nos pays. Même le mot s’y est tellement métamorphosé, au fil de ces dernières années, qu’il a fini par devenir synonyme de travail social, d’action sociale, voire de politique sociale. Le sociologue, lui, y est perçu comme une sorte de médecin des organisations malades, de thérapeute des relations de groupe, d’analyste de tous les problèmes sociaux (la vieillesse, la famille, la pauvreté, le chômage, l’exclusion, la drogue, la démocratisation des études, les étrangers, etc.), voire comme l’assistant social de la société « en crise ».
À lire la presse et à écouter les radios, le sociologue serait le conseiller, peu écouté, il est vrai, du Prince, l’assistant social de la « bonne » Société. Pour nos gouvernants le « véritable » sociologue est « constructif », il doit, grâce à ses recherches, favoriser la transformation « positive » de la société, l’adaptation des comportements des uns et des autres aux exigences de l’organisation sociale. Pour échapper aux gémonies réservées aux Jean Ziegler, il doit concéder que les conflits sont toujours, ou presque, néfastes, absurdes, marqués par des fausses oppositions, et accorder que le consensus reste préférable, en toutes circonstances, aux dissensions.
Un savoir inutile
L’image de la sociologie et du rôle du sociologue véhiculée par ce pragmatisme gestionnaire est celle du médecin-thérapeute de la Société, du spécialiste de la rationalisation des rapports sociaux, du conseiller des politiciens et des chefs d’entreprise, du fabricateur de sondages. Sa fonction principale consiste à constituer des « bons » dossiers, à construire des « beaux » tableaux, à tracer des « véridiques » états de l’opinion publique, à proposer des solutions « positives », celles susceptibles d’aider à prévenir et puis à « bien » gérer les problèmes sociaux contemporains.
En d’autres termes, la sociologie doit être « utile », « pratique », efficace, salutaire et le sociologue sustenter en priorité l’ordre social établi ou bien « l’ordre juste » à venir. En conséquence, il doit prendre garde à ne pas affaiblir les appareils d’obligations et d’interdits sociaux ordinairement camouflés, à ne pas trop « pinailler » à propos des écarts entre les valeurs professées (par exemple, l’égalité) et la réalité de la vie sociale (par exemple, les inégalités), entre les finalités affichées et les moyens employés, entre les exigences de notre vie de tous les jours et les asservissements charroyés par la mondialisation des marchés et par la globalisation des styles de vie.
La sociologie d’aventure, strictement contrôlée, de la pensée, d’approche intellectuelle charnière entre la philosophie et l’histoire, voire entre toutes les humanités, s’est peu à peu métamorphosée en sociographie, en une activité assemblant, rapprochant et composant les « faits » délaissés par l’économie, la politologie et la psychologie, évitant de porter des jugements contraires aux valeurs dominantes et aux interprétations qui s’en réclament. De science et conscience de la Société, la sociologie est devenue ainsi une pratique, parmi tant d’autres, nécessaire à la gestion efficiente des sociétés bureaucratisées.
Au nom de faits « construits », de conditions et de causes supputées ou inférées, les sociologues, grâce à l’énorme masse de publications « grises » qu’ils produisent, grâce aux innombrables rapports de recherche transformant, aux yeux des naïfs, les choix politiques, inéluctablement arbitraires, en choix techniques, plus ou moins objectifs, exercent désormais une fonction de management des inerties et des mirages de sociétés de plus en plus incapables de prendre en main leur avenir, de fabriquer des idéaux et de l’espérance.
Produisent-ils pour autant des savoirs et des connaissances comme ceux que les Max Weber, les Georg Simmel, les Émile Durkheim et les Vilfredo Pareto nous ont légués naguère ? Peuvent-ils les produire, aujourd’hui, alors même que la société les exhorte à être des empiristes, des simples documentalistes, alors même que les organismes pour le financement des recherches privilégient les projets immédiatement pragmatiques, « utilisables et rentables », et que les Universités, pour obtenir les moyens financiers à leur subsistance, s’évertuent à fabriquer une panoplie de services, tels que la desserte des collectivités publiques et privées, la formation continue, la recherche commanditée par l’industrie, les expertises et les consultations pour le compte de tiers ? Lorsqu’on pousse des enseignants et des chercheurs à devenir managers, chasseurs de commandes, vendeurs de services, comment peut-on maintenir vivante, à côté de la pensée qui calcule, propre aux sciences instrumentales, une pensée qui médite et réfléchit, une pensée capable de Gelassenheit ?
Répondre à ces questions reviendrait à s’interroger sur la crise d’identité de notre société, sur son incapacité à élaborer des perspectives et à reconstruire ses repères, sur son obsession pour l’efficacité pragmatique et la rentabilité instantanée, sur son aveuglement à ne prendre en compte que les aspects économiques et financiers de tous les problèmes politiques et sociaux. Et ça reviendrait également à s’interroger sur les politiques publiques de la science, sur la gestion des subsides à la recherche ainsi que sur le progressif renoncement des Universités à leur mission essentielle (transmettre et accroître le savoir et la culture, apprendre à apprendre, développer le jugement et le sens critique, nous faire prendre conscience du lien qui existe entre la société, sa culture, les langages des sciences et les pratiques sociales).
Morale provisoire
En attendant le moment où une réflexion de fond sur la politique de la science en Europe et sur la mission des Universités européennes à l’aube du troisième millénaire pourra enfin avoir lieu, que pouvons-nous faire de concret pour éviter que la véritable tradition du savoir sociologique, né comme science et comme conscience des hommes en société, ne se trouve pas réduite à bout de souffle, ou à la dérive, ou en déroute ?
Il faut lutter fermement afin que la sociologie historique et réflexive ne soit pas éliminée de nos Universités au profit de la sociologie empirique et analytique, des recherches utilitaires, que les études sociologiques ne deviennent pas une branche de la filière « gestion et administration », que les projets de recherche non utilitaires, non finalisés vers des applications, ne soient pas systématiquement écartés.
Il faut rappeler infatigablement que la sociologie doit travailler de concert avec l’histoire et la philosophie. Notre présent est le produit du passé, la permanence de ce dernier donne sa configuration au présent, en fait ce qu’il est actuellement. Cette permanence du passé dans le présent est la charpente de notre conscience, de notre identité sociale, des institutions, des valeurs, des normes ; elle est l’échalas des structures sociales actuelles.
Les hommes créent un monde d’objets, de significations, de contraintes dans la durée. Ils en assurent la stabilisation et la permanence grâce aux institutions. Celles-ci deviennent peu à peu des sujets qui transforment leurs créateurs en objets. Nous créons les règles, les valeurs, les signes ; nous agissons au travers d’eux. Ils condensent et parfois cristallisent les expériences sociales. Le recours quasi automatique à ces expériences facilite l’action individuelle et collective, ordonne la vie sociale, facilite les interactions, fixe les champs du possible, préserve les énergies et stimule les motivations et les orientations.
Ce monde construit se place, au cours des années, devant nous comme un monde indépendant de nous, implacable dans sa propre autonomie et dont la destinée peut parfois différer de celles des sujets individuels. D’où la duplicité de l’action sociale : elle est choix et contrainte à la fois mais dans le temps. Cela signifie que l’action dépend des situations historiques auxquelles le sujet est confronté. Notre condition historique nous donne le cadre de nos expériences, façonne nos conduites, facilite certains comportements. Dès lors sociologie et histoire sont les deux faces d’une même médaille. Elles s’occupent des mêmes réalités et rendent compte des mêmes processus, c’est-à-dire des pourquoi et des comment les hommes vivent ensemble, produisent des significations, donnent du sens à des choses qui autrement n’en auraient point, créent des mécanismes pour légitimer et faire valoir des choix arbitraires, pour les perpétuer, les changer, les échanger, pour donner un ordre là où il n’y avait qu’insignifiance et indifférenciation, inconsistance et contingence.
S’il est constitutionnellement impossible d’arracher la sociologie à l’histoire et à la philosophie, qu’est-ce qu’ont finalement engendré la séparation et puis l’évolution concurrentielle de ces disciplines, leur ignorance réciproque ? Assurément la croyance que la société contemporaine est une société radicalement nouvelle, que la modernité produit un progrès indéfini, que la science peut résoudre tous les problèmes, que les sociétés humaines peuvent être façonnées selon des projets volontaristes.
Aussi longtemps que la sociologie n’a eu qu’à produire des informations pour rénover les significations existantes, pour rendre compte des classes sociales, des luttes de classes, des processus de bureaucratisation, son infirmité et son impuissance n’étaient pas immédiatement décelables. Les travaux sociologiques ont servi à alimenter les débats de l’époque, à donner l’illusion de la rationalité et de la scientificité, voire même de la technicité, à des projets, à des choix, à des décisions souvent purement superfétatoires. La sociologie de l’éducation, celle de la modernisation, celle des communications de masse et du travail ont dit rien sur tout et dans leur aimable insignifiance tant de travaux ont admirablement confirmé la remarque que le poète Henri Michaux faisait à propos d’une certaine philosophie : « Les philosophes d’une nation de garçons coiffeurs sont plus profondément garçons coiffeurs que philosophes. » Puis sont arrivés les bouleversements de la mondialisation, la crise de l’État fiscal, les réductions budgétaires, la suppression de postes, l’appauvrissement de secteurs entiers des classes moyennes, tout ce que pudiquement on a nommé la « crise », « le déclin ». Plus de faux miroirs, plus de mirages. Toutes les illusions d’antan ont été vite balayées…
Saurons-nous collectivement prendre conscience du fait qu’il y a des innombrables disciplines de gestion et d’administration et qu’il faut laisser à la sociologie une autre tâche, plus essentielle, celle de réfléchir aux lignes de forces de ce nouveau monde en train de surgir ?
Espérons-le, car la sociologie peut contribuer à identifier les nouveaux possibles, car elle est un instrument de libération de ce présent, qui prétend organiser l’unique forme de vie possible, l’unique et exclusive réalité. Une pensée qui médite et réfléchit, une sociologie réflexive permettront de saisir les logiques de ce monde en bouillonnement, de mettre en question nos immobilismes et enfin de nous faire comprendre les changements de civilisations auxquels, à présent, nous assistons inactifs et sans la détermination de les maîtriser.
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Professeur honoraire de l’université de Lausanne, dirige la Revue européenne des sciences sociales (cahiers Vilfredo Pareto), Genève-Paris, Droz.