Écologie, emploi, inégalités : pour une nouvelle synthèse progressiste
La difficile rencontre du compromis social-démocrate et des questions écologiques entretient le scepticisme sur la pérennité de nos dispositifs de solidarité. Mais aussi sur la crédibilité de la gauche et de son programme. Pourtant, la prise en compte de l’environnement ne manque pas d’occasions de reprendre la question du travail et des inégalités.
Quelle est la nature de la relation entre la question sociale et la nouvelle question environnementale ? Est-il possible de formuler une nouvelle synthèse progressiste qui réponde de concert à l’une et à l’autre au travers des propositions concrètes de nouvelles politiques publiques, dans un cadre national ? Pour voir comment articuler la social-démocratie et l’écologie politique, examinons le cas français.
Par question sociale, j’entends les éléments majeurs des combats historiques de la social-démocratie : accès à un revenu digne dans son travail et au-delà mise en place de revenus de remplacement hors travail, réduction des inégalités, redistribution des gains de productivité (autrement dit partage des fruits de la croissance) en salaires et en temps libéré, salarisation de la majorité des travailleurs, et enfin accès au pouvoir notamment dans l’entreprise (de la cogestion à l’allemande aux comités d’entreprise à la française). Dans le cadre de cet article, je me concentrerai sur trois aspects de cette question sociale : le partage des fruits de la croissance, l’emploi et les inégalités.
Par nouvelle question environnementale, j’entends principalement deux dimensions. La première est mondiale : prise en compte de la finitude des ressources de la planète tant à l’entrée du système économique (énergie, minerais, terres rares, concurrence entre les usages des terres, ressources marines…) qu’à la sortie du système (crise de la biodiversité et bien sûr changement climatique). La seconde est locale : pollutions locales des eaux ou de l’air, désertification, dégradation de la qualité de vie en raison du changement des écosystèmes, etc. La première dimension fera l’objet d’un traitement privilégié dans le cadre de cet article.
Les nouvelles limites de la croissance
Quels sont les points de friction potentiels entre la question sociale et la nouvelle question environnementale ? Comme toutes les idéologies ou les modes de régulation de la société issus du xixe et du début du xxe siècle, la social-démocratie pense le traitement de la question sociale dans un monde infini. Il s’agit de faire grossir le gâteau économique de façon à agrandir la part naturelle de tous ceux dont le niveau de vie dépend des revenus du travail ou des revenus de substitution au travail, et de redistribuer les richesses de façon à accroître la part relative des travailleurs au détriment des rentiers ou des épargnants. Bien évidemment un travailleur peut également être un épargnant mais dans le modèle social-démocrate, il tire l’essentiel de son revenu de son travail et non de la rente dégagée de son patrimoine. Le combat historique de la social-démocratie est donc de redistribuer les fruits de la croissance au travers de dispositifs institutionnels, comme la fiscalité progressive, l’indexation des salaires sur l’inflation, la réduction du temps de travail… Que vient changer la nouvelle question écologique à cette ambition ?
Dans un monde fini, la croissance de la taille du gâteau se pose différemment. Pour la tradition social-démocrate, le contenu de ce que l’économie produit est assez indifférent. La macroéconomie keynésienne ne s’intéresse pas à cette question. Et la tradition syndicale ne l’approche qu’au prisme de la santé au travail (produits chimiques, exposition aux risques…) mais pas de manière globale comme un enjeu de conversion des modes de production. Si l’on intègre la question écologique, on est amené à se poser deux nouvelles questions : jusqu’à quelle taille le gâteau peut-il croître, et une fois la limite fixée, comment modifier la recette du gâteau pour le rendre compatible avec les contraintes d’un monde fini ?
Répondre à l’interrogation sur la taille du gâteau implique de raisonner à la fois à l’entrée du système économique (énergie) et à la sortie (climat). Selon les derniers chiffres de l’Agence internationale de l’énergie, le peak oil, à savoir le plateau maximum de production annuelle de barils de pétrole, est maintenant derrière nous. Dans un contexte de forte croissance de la demande dans les pays émergents, il est acquis que le prix du pétrole ne pourra plus redescendre, sauf crise économique majeure, en dessous du prix marginal d’exploitation des nouveaux gisements à savoir 80-90 dollars le baril. Il est fortement probable qu’en cas de reprise économique, même limitée, dans les pays de l’Ocde, le prix du baril passe rapidement la barre des 100 dollars pour aller vers les 150 dollars, montant atteint au pic de juillet 2008. La conséquence en est une augmentation de l’inflation supérieure à la cible des banques centrales (2% par an), une ponction supplémentaire sur le pouvoir d’achat et un transfert d’argent des pays consommateurs vers les pays producteurs. Autant d’effets qui conduisent à une moindre consommation intérieure, à un relèvement des taux d’intérêt et donc à un renchérissement du coût du crédit et à une augmentation des inégalités puisque la part des dépenses énergétiques est plus élevée dans le budget des ménages les plus défavorisés. Cet enchaînement est loin d’être de « l’économie-fiction » puisqu’il s’est déjà produit au premier semestre 2008 : nous l’avons oublié depuis, mais l’économie européenne et américaine est entrée en récession avant la crise financière de septembre 2008 en raison du surcoût énergétique. Cela signifie concrètement qu’il existe une forme de « plafond noir » à la reprise de la croissance dans les pays de l’Ocde.
À la sortie du système se trouve une autre contrainte qui limite la part du gâteau : le changement climatique. Si l’on prend au sérieux les préconisations du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), il est indispensable de limiter l’augmentation de la température moyenne de la planète à la fin du siècle à +2oC au-dessus des niveaux préindustriels. C’est d’ailleurs l’engagement formel pris par les États à Copenhague et réitéré à Cancún. Cela signifie concrètement : une réduction par au moins quatre, et sans doute plus, des émissions de gaz à effet de serre des pays développés d’ici 2050, et une division par au moins deux au niveau mondial en moyenne sur la même période. Si l’on considère cet objectif comme politiquement, juridiquement et moralement contraignant, quelles conclusions doit-on en tirer sur la croissance du Pib ? La réponse tient dans notre capacité à augmenter l’intensité carbone de chaque point de Pib. Diviser les émissions par quatre d’ici 2050 revient à les diminuer en moyenne chaque année de 3, 4%. Depuis 1990, la France a réduit en moyenne chaque année ses émissions de CO2 de 0, 5% et son Pib en euros constants1 a augmenté de 1, 7% en moyenne annuelle. Autrement dit, les gains annuels moyens en intensité carbone de l’économie ont été de 2, 2 points (1, 7 + 0, 5) se répartissant en augmentation de l’intensité carbone de la production énergétique et en augmentation de l’intensité énergétique de l’ensemble de l’économie. Pour maintenir le même niveau de croissance tout en atteignant le facteur 4, il faut réaliser des gains d’intensité carbone de 5, 1 points (3, 4 + 1, 7) par an en moyenne. Cela est-il possible ? Oui, si l’on se réfère à la période où l’intensité carbone s’est le plus améliorée dans notre histoire récente, à savoir la période 1978-1985 où elle a gagné justement cinq points par an en raison des économies d’énergie réalisées après le deuxième choc pétrolier et du déploiement du parc électro-nucléaire. Mais ces gains annuels de 5% n’ont pas duré. Ils tombent à moins de quatre points par an entre 1985 et 1990 pour diminuer encore ensuite. Or, le défi est de réaliser des gains annuels moyens de 5% pendant… 40 ans. Nous sommes donc dans un univers qui n’a rien à voir avec les expériences du passé. Quoi qu’il en soit, il semble quasiment impossible d’améliorer l’intensité carbone de plus de 5% par an. Ce qui introduit une forme de « croissance maximale admissible » en euros constants, donc hors inflation, de 1, 5% par an si l’on veut réduire les émissions de gaz à effet de serre de 3, 4% en moyenne annuelle. Soit un niveau un peu inférieur à ce que l’on connaît en France depuis 20 ans.
On le voit, il est raisonnable de penser, tant pour des causes énergétiques que climatiques, que la croissance sera, et devra être, limitée en France à 1, 5% environ par an. Et qu’il n’est donc pas souhaitable de proposer un discours politique gageant les promesses sociales sur un hypothétique « retour de la croissance ».
Ceci démontre-t-il une tension indépassable entre la question sociale (dont la résolution impliquerait l’augmentation permanente et forte de la taille du gâteau) et la question environnementale ?
On peut penser qu’il n’en est rien en analysant les points de jonction les plus importants entre le projet social démocrate et le projet de l’écologie politique.
Pourquoi agir maintenant ?
Tout d’abord, face à la « contrainte » environnementale, deux options sont possibles : mettre la tête dans le sable en attendant que la crise soit là ou essayer d’anticiper pour desserrer la contrainte future. L’écologie est justement la volonté d’anticiper les effets des crises environnementales. Il ne faut donc pas confondre la contrainte et la solution qui cherche à répondre à cette contrainte ! Il est ainsi tout à fait juste de dire que les dépenses énergétiques représentent une part plus importante du revenu disponible des ménages les plus pauvres que de celui des plus riches. L’augmentation du prix des énergies va donc les toucher plus durement et peut avoir un effet antiredistributif… si justement on ne fait rien. Les personnes les plus démunies habitent loin des centres-villes, dans des banlieues ou des zones périurbaines faiblement desservies par les transports en commun, dans des immeubles ou des maisons très mal isolés. Elles ont peu de marge de manœuvre pour se protéger par elles-mêmes de l’augmentation du prix des énergies. D’où l’importance d’une réponse politique structurée autour de trois dimensions : la fiscalité écologique pour orienter les comportements ; un chèque vert pour financer cette modification en fonction des revenus des ménages ; un financement public des investissements écologiques.
Le débat français sur la taxe carbone a montré la difficulté d’une partie de la gauche à comprendre la nouvelle donne. Dans une économie de marché, donner un prix au carbone pour avoir un système de prix relatifs qui reflète mieux les externalités environnementales est un élément déterminant du changement économique et social. Tant qu’il est moins cher d’acheter un produit qui contribue au changement climatique plutôt que son concurrent plus vert, la masse des comportements, des consommateurs et des entreprises, sera orientée dans un sens anti-écologique. Disposer d’une fiscalité qui encourage les comportements et produits vertueux et pénalise les autres est donc incontournable, que cela passe, techniquement, par une Tva verte, une taxe carbone, des bonus/malus, une taxe sur le carbone ajoutée, etc. Cette fiscalité a pour objectif de réduire les conséquences de la crise climatique et de réduire la dépendance aux énergies fossiles qui pèsent de plus en plus lourd dans le budget des plus défavorisés. Elle est donc profondément sociale à moyen terme. Mais elle ne l’est pas forcément à court terme.
D’où la nécessité de la coupler à des « chèques verts » qui permettent de financer le surcoût initial. Si une contribution climat-énergie revient par exemple à 100 euros par an à un ménage du premier décile (appartenant donc aux 10% des Français les moins riches), ce ménage doit recevoir dès le 1er janvier un « chèque vert » de 100 euros. Ce ménage n’échappe donc pas au signal prix écologique, mais cela est neutre pour lui en termes de revenus. Pour que ce chèque soit aussi une incitation à consommer plus « vert », il est possible d’imaginer, à terme, qu’il ne puisse être utilisable que pour certains types de consommation dont le bilan écologique est intéressant.
Le calibrage redistributif de ce « chèque vert » doit certes faire l’objet d’arbitrages politiques, mais la logique est qu’il couvre la totalité du surcoût fiscal en bas de l’échelle des revenus puis s’éteigne au niveau du revenu médian. Nous aurions ainsi une fiscalité à la fois écologique et juste.
Mais la fiscalité ne contribue à changer les comportements que si les alternatives existent. L’augmentation du prix de l’essence ne conduira pas les ménages qui n’ont pas accès aux transports en commun à laisser leurs véhicules au garage. Il est donc nécessaire, en parallèle de la mise en place des signaux prix, d’investir dans les « infrastructures écologiques ». Par ce terme, j’entends les choix collectifs qui façonnent le champ de nos libertés individuelles. Les choix collectifs en matière d’urbanisme et de transports par exemple font qu’un logement en Île-de-France abordable pour les classes populaires est situé loin des centres-villes bien équipés en transport en commun. Ce n’est pas le cas en Allemagne par exemple. Investir dans les infrastructures écologiques signifie bien entendu financer des infrastructures au sens étroit du terme (lignes grande vitesse, tramways, etc.) mais aussi construire des logements verts en priorité absolue autour des nœuds de transport en commun, geler l’affectation de terres agricoles à des zones pavillonnaires pour conserver la possibilité de développer une agriculture de proximité, etc. Cela signifie aussi considérer le conseil humain comme un investissement. Quand une collectivité locale embauche un conseiller en efficacité énergétique qui visite les maisons pour aider chacun à faire des économies en expliquant le gain écologique et financier, c’est un investissement. Quand une collectivité finance une association de parents qui organisent tous les matins un pedibus et du covoiturage pour aller conduire les enfants à l’école, c’est un investissement écologique. De nombreux efforts doivent être réalisés dans ce registre car il est sans doute le plus efficace en termes de CO2. Les bilans carbone des grandes infrastructures de transports montrent qu’il faut plusieurs années, voire plusieurs décennies, avant que la construction d’une ligne de tramway ou d’une ligne à grande vitesse commence à dégager des économies en carbone.
Même si le sujet de cet article n’est pas le financement des mesures qui sont avancées, dans le contexte actuel, taire les pistes de financement fragiliserait notre argumentaire. Quelles sont les grandes lignes du financement de ces infrastructures écologiques ? Les études réalisées suite aux tables rondes du Grenelle de l’environnement ont montré que le montant annuel d’investissement nécessaire pour se mettre sur la dynamique de division par quatre de nos émissions de gaz à effet de serre en 2050 est d’environ 40 milliards d’euros par an pendant plusieurs décennies, soit environ deux points de Pib d’aujourd’hui. La part qui relève du public et du privé dépend bien sûr d’un certain nombre de choix politiques. Il est estimé généralement que, sur ces 40 milliards, 15 milliards doivent être financés par le public car non directement rentables, et 25milliards par le privé car ils peuvent trouver un modèle économique assis soit sur la valorisation de l’investissement au moment de la revente du bien, soit sur un péage à la consommation, soit sur les économies d’énergies réalisées, soit sur la vente d’un produit vert à un prix qui suffit à rentabiliser l’investissement. En prenant une hypothèse haute, j’arrive donc à un total de besoin de financement public annuel compris entre 15 et 20 milliards d’euros d’aujourd’hui. Un tour d’horizon des subventions publiques écologiquement contreproductives (subvention aux agrocarburants, absence de Tva sur le kérosène sur les vols intérieurs des avions, Tva réduite sur les pesticides…) montre que ces dépenses, ou ces non-recettes, représentent environ 10 milliards d’euros par an de pertes de recettes fiscales. Un transfert progressif de ces 10 milliards permettra, en rythme de croisière, de financer la moitié des investissements. Le manque à gagner annuel pour l’État lié aux paradis fiscaux est estimé par la Cour des comptes de 20 à 30 milliards d’euros. L’embauche de contrôleurs supplémentaires et l’adoption de nouvelles règles limitant l’évasion fiscale pourraient raisonnablement permettre de récolter autour de 5 milliards d’euros. Enfin, les recettes nouvelles liées à la contribution énergie-climat seront en partie utilisées pour financer les investissements écologiques. Si l’on prend comme hypothèse une contribution à hauteur de 32 euros la tonne de CO2 conformément aux préconisations de la commission qui a travaillé sur ce sujet en 2009, celle-ci devrait rapporter, selon les calculs de l’Ademe, entre 8 et 10 milliards d’euros par an. Si l’on adopte comme politique d’en redistribuer un tiers aux ménages sous forme de chèques verts, un tiers aux entreprises sous forme de baisse des cotisations sociales, et un tiers aux pouvoirs publics pour financer les investissements verts, il reste donc une enveloppe disponible d’environ 3 milliards d’euros. Les 15 à 20 milliards d’euros d’investissements écologiques devant être financés sur fonds publics peuvent donc l’être sans creuser le déficit ni la dette publique. Et si cela devait se révéler nécessaire, de nombreux autres leviers peuvent être utilisés comme une contribution exceptionnelle sur les bénéfices des entreprises énergétiques qui vont bénéficier de la rente liée à l’augmentation des prix.
Cette mise en cohérence des trois dimensions – fiscalité écologique, chèque vert et modalité de financement public des infrastructures écologiques – constitue un élément clé d’un accord politique possible pour mener à bien le double projet de justice sociale et de justice écologique.
Favoriser l’emploi
Le deuxième point de jonction est la question de l’emploi. Dans un contexte de sous-emploi massif (chômage mais aussi temps partiel subi), le lien entre emploi et environnement est un levier majeur du changement… ou un point de blocage indépassable. Pourquoi peut-on dire que plus d’écologie, c’est plus d’emplois ? Pour au moins trois raisons.
Premièrement, la conversion écologique de notre économie permet de conserver des milliards d’euros dans le circuit économique français et ainsi financer la création de nouveaux emplois. Nos importations de pétrole et de gaz ont représenté une ponction sur l’économie française de près de 60 milliards d’euros en 2008, année où le pétrole a coûté 150 dollars le baril pendant… quelques jours seulement. Réduire cette facture, qui pourrait dépasser les 100 milliards d’euros par an si le prix du pétrole dépassait structurellement les 120 dollars le baril, en améliorant notre efficacité énergétique, en développant les énergies renouvelables adossées à une filière industrielle française et européenne, en inventant une économie circulaire où les déchets des uns sont les matières premières des autres, permettrait de conserver plusieurs dizaines de milliards d’euros par an pour financer des « emplois maison ».
Deuxièmement, les modes de production « verts » sont plus intensifs en emplois que les modes de production actuels. Autrement dit, comme le montrent toutes les études sur le sujet, pour chaque unité produite, ou recyclée, ils créent plus d’emplois. Pour donner un seul chiffre extrait des travaux de l’Insee : un million d’euros de chiffre d’affaires dans le raffinage du pétrole crée deux emplois directs et indirects en France. Le même million d’euros dans le solaire thermique en crée seize ! Et ces emplois verts sont largement non délocalisables car il est difficile d’isoler une maison depuis Shanghai ou de conduire un bus depuis Bangalore ! La conversion écologique de notre économie est donc un levier majeur pour lutter contre le chômage de masse actuel.
La troisième raison porte sur l’impact de l’adoption de normes environnementales, en France ou en Europe. Les entreprises industrielles françaises sont aujourd’hui globalement en situation de surcapacité de production sur leurs sites nationaux. Elles n’ont donc aucune raison d’investir massivement et donc de créer de nouveaux emplois. Adopter de nouvelles normes environnementales d’accès au marché est donc un bon moyen de stimuler l’investissement. En effet, si l’outil de production n’est plus aux normes qui permettent de vendre sur le marché, les entreprises sont bien obligées de le moderniser et donc d’investir. L’articulation entre norme d’accès au marché et progrès technique est un élément traditionnel de la dynamique du capitalisme. Il faut maintenant l’utiliser à des fins de réduction drastique de notre empreinte écologique. On pourra objecter que cela va pénaliser les entreprises françaises et européennes face à leurs concurrents internationaux. Il n’en est rien. Nous raisonnons en effet en termes d’accès au marché donc sur des normes qui s’appliquent à tous les producteurs, quel que soit leur lieu de localisation. Si, demain, la France décidait qu’on ne peut plus commercialiser sur son marché des produits sans que le producteur ne puisse démontrer que tous les éléments en sont recyclables, cette contrainte pèserait dans les mêmes termes sur tous les producteurs. Si, demain, la France décidait que pour tous les achats publics (qui représentent autour de 12% du Pib) c’est le produit avec le bilan carbone le plus faible qui doit être favorisé, cela donnerait un coup de fouet à l’innovation verte, encouragerait des formes de relocalisation de l’économie et contribuerait à développer l’emploi industriel. Cela suppose, bien sûr, qu’il y ait des filières de production adaptées, un système de formation professionnelle capable de former à ces nouveaux métiers verts et de faire évoluer les anciens métiers en y intégrant de nouvelles compétences. Mais cela ne dépend que de nous, de notre capacité à être à la hauteur des enjeux.
Réduire les inégalités
Reste une dernière dimension décisive pour la jonction de la question sociale et de la nouvelle question environnementale : celle des inégalités, dont la réduction est au cœur du projet écologiste. On a vu qu’il était tout à fait envisageable d’instaurer une fiscalité écologique redistributive. Mais, il faut l’envisager, l’augmentation du prix des énergies, le développement d’une offre verte plus intensive en emplois et l’intégration de nouvelles normes environnementales peuvent avoir un effet sur le niveau général des prix. Or, compte tenu du fait que les salaires et les allocations sociales ne sont plus indexés sur les prix, et que plus le revenu est faible plus la part du revenu consommé est importante, une telle évolution peut avoir des effets antiredistributifs. Comment résoudre cette équation ?
En premier lieu, une partie de la réponse relève de la responsabilité personnelle. L’écologie politique s’appuie aussi sur les changements de comportements individuels – pour gaspiller moins, limiter les consommations d’énergie fossile, consommer local et de saison… Des gestes qui permettent d’économiser de l’argent (dans économies d’énergie, il y a aussi économies !), car « le vert » peut être moins cher, mais qui, bien sûr, ne sont pas suffisants pour résoudre l’équation.
La réduction des inégalités de revenu et de patrimoine fait partie, dès l’origine, du projet écologiste. Or, une société inégalitaire met en avant des modes de consommation totalement insoutenables et fait de la richesse matérielle le signe exclusif de la réussite sociale. Dans les sociétés plus égalitaires, le statut social passe par d’autres aspirations et d’autres modes de réalisation que la consommation marchande. La mise à distance de la société de consommation passe donc par une réduction des inégalités.
Par ailleurs, dans un monde aux ressources limitées, les inégalités apparaissent comme une captation de biens communs. Si le système productif ne peut plus croître indéfiniment et se retrouve volontairement limité à un taux de croissance d’environ 1, 5% par an dans les pays riches, alors toute croissance des revenus d’une partie de la population supérieure à ce chiffre implique une diminution des revenus des autres. Sur un plan sectoriel, cette conversion est légitime : certains secteurs économiques vont voir leurs revenus croître plus que la moyenne avec la mutation écologique de l’économie et d’autres vont les voir décroître. Mais, sur le plan de la distribution des revenus, un tel mécanisme ne se justifie pas. La réponse passe donc par une réduction des inégalités au moyen des outils classiques utilisés depuis les années 1930 : l’impôt progressif sur le revenu et l’imposition de l’héritage. Les travaux récents de Thomas Piketty ont montré que pour les très hauts revenus, le taux d’imposition était plus faible que pour les classes moyennes. C’est pourquoi la tâche conjointe de la social-démocratie et de l’écologie politique sera, en 2012 en France, d’introduire des taux marginaux plus élevés sur l’impôt sur le revenu pour les très hauts revenus, de supprimer les niches fiscales, de fusionner la Csg et l’Irpp pour rendre la Csg progressive, et de revenir sur le détricotage de la fiscalité de l’héritage qui rend aujourd’hui possible le fait de transmettre jusqu’à 3 millions d’euros sans imposition.
Au-delà, le fait de se projeter dans un monde aux ressources finies impose de se poser la question de la régulation de la rareté. Il existe trois modalités de gestion des ressources rares : la force (guerre), le prix (marché) et les quantités (rationnement). La première est la plus régressive, la deuxième est injuste, la troisième peut être liberticide. Si l’on exclut le recours à la guerre comme modalité d’action, reste la régulation par les prix et les quantités. La forme la plus intéressante est un mélange des deux. Prenons l’exemple de l’eau. Aujourd’hui, le prix du mètre cube d’eau est le même quelle que soit la quantité consommée. Si on inclut le coût de l’abonnement, il est même dégressif. Concrètement, cela signifie que l’eau utilisée par une famille pauvre pour satisfaire ses besoins élémentaires coûte plus cher que l’eau utilisée pour remplir la piscine de la résidence secondaire des familles aisées. La gestion intelligente et juste de cette ressource impliquerait de passer à un autre mode de régulation : l’attribution à tout ménage d’une quantité gratuite d’eau disponible en vertu du droit à l’accès aux biens fondamentaux, et la progressivité du prix du mètre cube pour que le droit de tirage sur cette ressource soit payé beaucoup plus cher par ceux qui l’utilisent le plus. Il serait tout à fait envisageable de dupliquer cette méthode pour le CO2.
Le changement social induit par l’ensemble de ces mesures est de grande ampleur. Pour le faire advenir dans un cadre démocratique, il faut parier sur un « mix écologique » qui joue sur l’ensemble des leviers à la disposition des pouvoirs publics : l’intérêt, les valeurs et la norme. Pour faire simple, je peux ne pas acheter de 4 x 4 parce que c’est trop cher, parce que c’est ringard, parce qu’il y a des alternatives plus efficaces et que je n’ai pas le droit de l’utiliser comme je veux, ou parce que l’entreprise n’a plus le droit de le produire. Selon les sujets, les politiques publiques devront jouer sur chacun de ces leviers.
Une nouvelle synthèse progressiste est possible et même nécessaire, qui réponde à la question sociale et à la nouvelle question environnementale. Ses outils sont parfois ceux de la social-démocratie traditionnelle, parfois plus innovants. Cette synthèse, dont je n’ai esquissé que certaines dimensions, trace la voie d’une alternative à la régression libérale-autoritaire-nationaliste qui est en train de sortir vainqueur de la crise. Cette synthèse est finalement la version moderne du New Deal. L’histoire montre qu’elle peut gagner.
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Député européen Europe écologie.
- 1.
Les émissions de CO2 sont liées aux quantités produites et non aux prix auxquels ces quantités sont vendues. Il est 2 donc important de raisonner en Pib constants hors inflation et non en Pib courants.