Claire Simon, entre fiction et documentaire
Claire Simon travaille et la fiction et le documentaire, comme on s’étonnerait d’un cuisinier qu’il « travaille » et le sucré et le salé. Mieux, depuis longtemps déjà, elle semble considérer qu’il s’agit là de la même pâte. En 1995, elle montait déjà Coûte que coûte, documentaire sur une petite entreprise de plats cuisinés en instance de dépôt de bilan, comme un suspense d’Hitchcock ; en 2008, dans les Bureaux de Dieu, elle faisait jouer des dialogues enregistrés au planning familial de Grenoble bien des années avant par des actrices connues.
Gare du Nord, projet hybride
Avec Gare du Nord (2013), Claire Simon franchit une étape supplémentaire. Elle a longuement prémédité le projet de tourner dans cette gare qui est l’une des plus grandes d’Europe. Il y a une dizaine d’années déjà, alors qu’elle était, comme aujourd’hui, codirectrice du département réalisation à la Fémis, elle avait emmené les élèves scénaristes passer une semaine dans cette même gare, partant du principe que c’est du lieu que surgissent les histoires. Depuis plusieurs années, elle fourbit pour elle-même un grand projet, un triptyque dont le long-métrage de fiction est un des volets : les autres sont un documentaire et une pièce de théâtre, dans le même lieu.
Gare du Nord, la version estampillée « fiction », pourrait être un film choral : des personnages se croisent sans arrêt, non pas tellement dans le temps mais dans l’espace de la gare dont on ne sort pour ainsi dire pas. Une femme qui attend d’être opérée (magnifique Nicole Garcia) rencontre un étudiant en sociologie qui fait sa thèse sur la gare (étonnant Reda Kateb), un père star de la caméra cachée (François Damiens) cherche sa fille fugueuse, une jeune femme diplômée bac + 7 ou 8 devenue agent immobilier se débat entre son travail parisien et sa famille à Lille… D’autres personnages sont saisis de manière documentaire et insérés dans la fiction. Il ne s’agit donc pas simplement d’un système choral : le passage d’un personnage à l’autre joue davantage sur leur commune présence dans cet espace que dans le temps. En fait, le creuset fictionnel du film est bien la gare en tant qu’elle secrète et de la fiction et du documentaire.
De la fiction ? Très belle reprise du Cléo de 5 à 7 de Varda, mais en version tragique parce que tournée en 2012. Les amours d’une femme de cinquante ans et d’un jeune étudiant sont magnifiées par le travail d’acteur de ces deux-là : pudeur, retenue, ouverture. Prenons Reda Kateb, moins connu que sa partenaire. On l’avait vu dans le très beau film Qu’un seul tienne et les autres suivront de Léa Fehner en voyou à la gueule cassée, chemin qu’il a suivi dans la série Engrenages, et aussi en victime de torture dans Zero Dark Thirty de Katrin Bigelow l’an dernier. Dans Gare du Nord, il est métamorphosé : mèche un peu plus longue, port de lunettes qui adoucissent le visage, il est carrément séduisant en héros romantique. Un vrai travail d’acteur.
Le ventre de Paris
On a longtemps dit que la caractéristique principale du documentaire est que les personnes qui y interviennent ne sont pas payées. Donc pas d’acteurs avec contrat. Gare du Nord, alors, est une fiction. Sauf que des plans de ce film-là viennent de la recherche documentaire pour l’autre volet du triptyque, Géographie humaine. Et, surtout, que le regard de la réalisatrice est aussi attaché au rythme, à la couleur de ce lieu et que cela compte au moins autant que l’intention fictionnelle. Allons plus loin : l’intention de Claire Simon est de ne pas séparer fiction et documentaire. D’où le fait que le film déstabilise certains spectateurs, qui ne supportent pas de voir abandonner un couple porteur d’une forte densité fictionnelle (le duo amoureux) au profit d’autres histoires. Sauf qu’il s’agit là du cœur du projet : la gare, ce ventre moderne de Paris, génère de l’humain, de la folie (l’épisode tragiquement drôle de l’attaque de la boutique de lingerie par un déséquilibré mental), du contrôle (la fouille pour contrôle au faciès subie par le personnage interprété par Reda Kateb), du désespoir, de l’amour… et que la présence des humains qui travaillent et vivent véritablement dans le lieu de tournage induit une forte charge documentaire.
On pense à l’inverse : la fiction qui s’immisçait dans Récréations (1992), film documentaire sur des petites personnes qui inventent de la fiction. Claire Simon filmait dans une cour de récréation les vrais scénarios inventés par les enfants pendant la demi-heure de la récré. Une réplique bouleversante était le fait d’un petit héros masculin de moins de dix ans, « Je suis un humain qui… ». Car c’est bien la recherche têtue de l’humain qui caractérise le cinéma de Claire Simon.
Attraper des bouts de réel
Dans un bel article paru en 1998 dans la revue Trafic, « La fiction automatique du documentaire », la réalisatrice affirmait que dans le documentaire,
la fiction manque (comme l’argent), elle est ce vers quoi tend le désir du cinéaste, puisqu’elle est ce qui manque au film tout le temps. Un documentaire est la plupart du temps la recherche effrénée, passionnelle d’une histoire qu’on ne connaît pas et qui menace de ne pas apparaître tout au long du film.
Et si c’était le documentaire et son rapport au réel qui manquaient aujourd’hui ?
Toute-puissance du reality show et du sarcasme dans le flux télévisuel, fragmentation du rapport à la communication, au savoir, par l’instantanéité et l’ubiquité proposées par l’internet, autant d’éléments dont on sait bien qu’ils minent le rapport au réel. Et force est de constater que des catégories que l’on croyait immuables, comme la fiction qui s’opposerait au documentaire, sont largement ébranlées. Pour rester factuel, on rappellera juste que, en 2007, le Festival du documentaire de Marseille, le Fid, ouvrait une compétition « fiction » et qu’en 2012, le festival étendard de la jeune création cinématographique française, le festival de Belfort, annonçait clairement : « À partir de cette année, fiction et documentaire ne seront plus séparés. » Parallèlement, on constate que le documentaire se diversifie en s’ouvrant par le webdoc par exemple, ce qui laisse place à la culture horizontale développée sur la toile.
Face à cette porosité entre documentaire et fiction, une artiste, Claire Simon, ne s’embarrasse pas de typologie. Elle s’essaie à attraper des bouts de réel dans ses filets, fidèle en cela à une histoire qu’elle aime à raconter, celle d’un petit garçon qui, sur le chemin de l’école, échappe à la surveillance des adultes et court, éperdu, jusqu’à sa maison. Quand il a été retrouvé, il s’explique ainsi : « Je veux voir ce que fait maman quand je ne suis pas là. »
Le réel manque, et pas seulement aux enfants.