Faut que ça danse !, de Noémie Lvovsky


Le dernier film de Noémie Lvovsky, Faut que ça danse !, fait rire et pleurer : dans cette narration légère, le primesautier flirte avec le grotesque et l’émotion. Le récit s’organise comme une rhapsodie, sans trame affirmée certes, mais dont chaque micro-événement est pris au sérieux. La superficialité n’est alors qu’apparente : si le spectateur est invité à se laisser aller au plaisir, il sent que sous cette écume passe un courant sombre qui se fortifie de la conscience – ferme – de l’existence du mal.

Raconter la dénégation

Comment résumer l’histoire ? Quand elle est interrogée, Noémie Lvovsky dit qu’elle est partie de son envie de

raconter quelqu’un qui commence à devenir âgé sans s’en rendre compte, puis comment il en prend conscience à travers le regard des autres, comment le monde semble vouloir le mettre à la porte. Le personnage de Salomon est apparu : un homme qui a 75-80 ans, russe, juif, rescapé … Pour ne pas se laisser mourir, il s’invente un nouvel amour. Florence (Seyvos, la coscénariste) me disait souvent : « Tu es sûre que c’est Salomon le personnage principal, et pas sa fille ? » La difficulté était là : comment raconter un homme âgé sans connaître soi-même le grand âge ? Nous avons décidé que le personnage central serait bien Salomon mais raconté du point de vue sa fille.

D’où la rhapsodie et la voix off de la conteuse, Sarah (Valeria Bruni-Tedeschi). Et ainsi se constitue le sujet du film : dans les va-et-vient entre un homme qui a vécu la Deuxième Guerre mondiale, caché dans une cave – et se pense donc dans un premier temps définitivement dispensé de mourir –, et sa fille qui, à 41 ans, nie se trouver enceinte. Comment raconter le besoin de nier ce qui nous arrive ? Comment accepter puis faire face à ce qui, inéluctablement, nous dépasse ?

Le couple principal, père et fille, fonctionne sur des réactions parallèles. L’un affirme sa liberté par des actes qu’il essaie de mettre en accord avec des convictions durement acquises : « Je suis juif quand je veux et si je veux », rétorque-t-il à sa fille qui voudrait lui voir prendre une concession dans un cimetière juif ; l’autre clame de manière désopilante : « Je ne veux pas accoucher, j’ai changé d’avis. » Il faut dire que cette réplique magnifique est lancée alors que l’héroïne est allongée sur la table d’une bibliothèque, en plein travail … d’accouchement. Tout cela parle bien de la différence entre culturel et biologique, acquis et inné. Salomon Belinski (Jean-Pierre Marielle) décide qu’il n’est pas né juif, qu’il le deviendra, quand il le jugera bon. Sa fille, elle, n’en est pas là. Elle baigne dans la dénégation (y compris de l’organique) et ne sait pas encore ce qui est en son pouvoir, n’ayant ni l’expérience de son père, ni la sagesse de son compagnon, François (Arié Elmaleh), qui l’entoure avec sérénité : « François, dit la voix off de Sarah, pense que la vie est une vallée de larmes et qu’une petite victoire est toujours bonne à prendre » … À l’image, pendant ce temps, François fait courir une petite souris sur un fil pour qu’elle atteigne un bout de gruyère. « Et voilà ! » dit-il calmement pour saluer la victoire du rongeur. Le film est donc autant l’itinéraire du père pour assumer son credo de départ que celui de sa fille pour renoncer aux dénégations et peut-être trouver en quoi croire.

Autour de ce duo père-fille viennent se placer d’autres personnages certes moins importants mais que l’on ne peut qualifier de secondaires : la ronde qui les unit figure celle d’un cercle familial qui s’agrandit. La mère (Bulle Ogier) vit dans un monde à part, atteinte d’une maladie que l’on ne saurait vraiment qualifier et qui lui fait choisir ce qu’elle souhaite ou non accepter du réel, dans une douce perte de repères. Spécialiste de la dénégation, comme sa fille, elle est protégée du monde extérieur par un ange gardien, Monsieur Mootoosamy (Bakary Sangaré) qui veille sur elle, à la fois en admirateur et en garde-malade. Enfin, il reste la femme que se choisit Salomon Belinski après de désopilantes tentatives de rencontres par petites annonces, Violette (Sabine Azéma). Certes, elle est un peu fantasque et romantique, mais sexy et généreuse, et c’est un beau personnage d’amoureuse.

Rares sont les films qui traitent avec délicatesse de la sexualité des personnes âgées. Noémie Lvovsky fait mieux : avec drôlerie. Elle va jusqu’à oser mettre comme enjeu courtois entre ces deux belles personnes vieillissantes – qui ont une liaison tout à fait physique –, celui de choisir le lieu où ils auront un « abri pour l’hiver », selon l’expression de celui qui ne veut pas d’une concession dans le cimetière juif. Et la question soulevée par la fille dans le premier quart d’heure du film sera réglée à la toute fin dans une visite de tombes à deux places à acquérir au Père Lachaise.

En fait, si le motif du film met en valeur le passage de relais entre générations après la Shoah, il permet aussi une interrogation plus ouverte : comment garder vive la conscience du mal et, malgré cela, garder le désir de vivre et de se construire ? Peut-être après l’enfantement, Sarah arrêtera-t-elle de faire des cauchemars …

Trois rêves de cinéma

Car il faut évoquer maintenant les trois moments qui trouent cette joyeuse rhapsodie et en organisent l’intensité sous-jacente, trois séquences oniriques de tonalité cauchemardesque, deux vécues par la fille, une par le père, toutes trois étant fortement marquées par l’empreinte du cinéma. En effet, ces deux enfants de cinéma que sont Salomon Belinski et sa fille font des cauchemars de cinéphiles : tout d’abord, le père rêve en noir et blanc qu’un cavalier de l’apocalypse à la Minnelli, chevauchant comme dans un film de John Ford, vient faucher sa vie. Cette séquence glace. Si grâce au talent de Noémie Lvovsky, le spectateur avait lui aussi envie d’oublier que le frivole Salomon a entre 75 et 80 ans, cela nous le rappelle, ainsi qu’au personnage qui va quand même tout faire pour nier cette donnée biologique : comment accepter que malgré le fait d’avoir survécu une fois, il va falloir mourir, on s’habitue si vite aux bonnes choses …

Les deux autres passages oniriques sont liés à Sarah1. Le premier est alarmant : dans un noir et blanc très tranché, une simple animation en 2D (réalisée par Anaïs Vaugelade) met en scène Salomon Belinski s’essayant à tuer Hitler en le coupant en deux à la hache, sauf que, ce faisant, il provoque chaque fois la renaissance métastasique d’autres Hitler, en tous points identiques. La stylisation met à la fois en valeur le côté effrayant du cauchemar et en préserve : il s’agit d’une comédie tout de même. Cela étant, toute graine d’angoisse porte ses fruits, surtout dans un récit léger. La seconde séquence onirique liée à Sarah n’est pas un cauchemar mais donne à voir, en prises de vues réelles et en couleurs, la scène matricielle : tous les soirs, en père attentionné, Salomon Belinski contait une histoire à sa fille pour l’endormir, c’est ce qu’explique la voix off de la narratrice. À l’image se déroule ce que voyait l’enfant, comment son père le héros tuait Hitler.

La séquence mérite que l’on s’y attarde : comment faire rire de Hitler ? Des tentures rouge sang, des croix gammées, l’action se situe dans la chambre à coucher du Führer. Salomon Belinski est caché sous le lit attendant le moment propice pour assassiner le tyran. Ce qu’il fait. Comment une enfant qui a fermement cru que son père avait débarrassé le monde d’un monstre pourra-t-elle ensuite ne pas mettre en doute la réalité : « J’ai changé d’avis, je ne veux pas accoucher … » ? Le personnage de Sarah se constitue autour de ce récit répété, que ses professeurs auront par la suite du mal à mettre en doute. Le film trouve là son apogée : on rit des gesticulations du dictateur (John Arnold), de ses borborygmes troués de mots allemands, qui évoquent la performance de Chaplin dans Le dictateur2. Le caractère outrancier du décor (Marie Cheminal) et des costumes (Dorothée Guiraud) renforce le grotesque et libère le rire. On se souviendra du pyjama rose à motifs de croix gammées et de la veilleuse d’enfant qui projette les mêmes croix sur le mur pour rassurer le dictateur pendant la nuit. Et du p’tit zizi d’Adolf, même si le gag n’était pas le plus nécessaire. Mais surtout, j’admire la façon dont Noémie Lvovsky se sort de la situation difficile qu’elle a mise en place : à rire d’un monstre, on risque d’affaiblir la condamnation que l’on peut porter sur lui, presque de s’en dispenser, surtout si la situation comique se déroule sur une faible durée, juste quelques minutes. On pense a contrario non seulement au Dictateur de Chaplin mais également à son héritier, Ya, ya mon général dans lequel Jerry Lewis reprend la caractérisation bouffonne du personnage de Hitler. Dans ces deux films, les réalisateurs ont au moins 90 minutes pour faire que le rire n’efface pas la complexité de la situation. Pour son récit, qui ne dure que quelques minutes, Noémie Lvovsky choisit une autre solution : afin de ne pas diluer la gravité du propos, elle clôt la séquence de pantomime burlesque par un appel au Grand Guignol, achevant le tyran dans un interminable flot de sang, très rouge. La durée excessive de cet écoulement d’hémoglobine permet de rester dans la continuité de l’intensité du rire tout en faisant basculer le spectateur, encore protégé par la jubilation qui précédait, du côté d’une épouvante sourde.

C’est certainement le moment dans lequel le film dévoile le mieux le projet qui le sous-tend : rire face à Hitler, mais pas uniquement, rire aussi à l’approche de la vieillesse et de la mort, à la difficulté d’enfanter, de savoir être soi et de transmettre pour assurer la continuité de la vie. Sans s’interdire d’en pleurer.

Cela Noémie Lvovsky l’a appris chez les plus grands3, ce qu’elle signale discrètement en empruntant le patronyme de son héros au Belinski de La folle ingénue de Lubitsch. On s’en souvient, Charles Boyer y incarne un apatride élégant qui se charge de l’éducation libertine de la jeune Cluny Brown – dans la mesure de ce que permettait Hollywood en 1946. L’action se situe en 1938, quand l’Europe s’aveuglait sur le péril nazi et elle réunit deux marginaux, un exilé et une jeune femme qui ne se contente pas du rôle que la société lui prépare. On voit bien comment la dénégation historique de la proximité du conflit, l’éducation d’une jeune femme par un homme plus âgé ont pu intéresser Noémie Lvovsky. Si la filiation entre les personnages masculins est évidente, j’aimerais souligner comment Sarah, la géniale Valeria Bruni Tedeschi, est la petite fille de Cluny Brown (Jennifer Jones), non pas dans le caractère mais dans l’audace qu’ont déployée les deux cinéastes en montrant un personnage burlesque féminin. L’énergie que Cluny met à taper sur ses tuyaux parce que la plomberie la fait bicher trouve un écho dans celle que déploie Sarah pour nier des faits avérés. Dans les deux cas, le personnage est pleinement respecté, dans sa complexité et sans cynisme.

Et c’est là peut-être un des aspects les plus personnels de la mise en scène de Noémie Lvovsky : comme on le voyait déjà dès Petites (1998), elle sait filmer ceux qui sont fragiles avec tendresse, et, comme elle le fait avec retenue, de là naît l’émotion, celle qui trouve sa place à côté du rire à gorge déployée. Du coup, la réalisatrice ne nous piège pas dans une empathie paralysante, au contraire, elle nous invite à suivre le chemin du vieux Salomon, à devenir ce que nous sommes, et cela dans une gaieté que j’oserai qualifier de petite sœur cadette de la joie spinoziste4.

À rire sans ignorer que le pire est possible, le spectateur est invité à s’appliquer le programme du film : la vie est une vallée de larmes, alors, oui, faut bien que ça danse …

  • 1.

    Il faudrait juste évoquer au passage le flash qui saisit l’héroïne qui se voit, en robe de mariée, très enceinte, au bras de son père qu’elle accepte d’épouser alors qu’il le refuse. Ouf !

  • 2.

    Chaplin avait, sur ce point, poussé plus loin le démontage idéologique puisqu’il truffait aussi le sabir de Hitler de mots yiddish, entremêlant ainsi le discours de haine d’éléments pris à l’objet de la détestation. Dans le même sens, il avait interprété lui-même les deux personnages, le dictateur et sa victime, affirmant ainsi que le tyran n’est qu’un homme, contre lequel on peut donc lutter.

  • 3.

    Noémie Lvovsky dit avoir regardé des films de Wilder pendant l’écriture du film. Est-ce là qu’elle a pris la complexité du dispositif narratif avec une voix off et un point de vue fort sur le personnage principal, entre Boulevard du crépuscule et Fédora ? Rappelons par ailleurs que Wilder a été le dialoguiste de certains films de Lubitsch.

  • 4.

    Doris Lessing, Nouvelles africaines, t. II : la Madone noire, Paris, La Découverte, coll. « La Découverte-poche », 1988 (éd. originale 1954).