L'oiseau de l'aube : voix de femme et censure en Iran
Certains documentaires fonctionnent comme des thrillers. Coûte que coûte de Claire Simon restant un exemple canonique du genre : les employés d’une petite entreprise agroalimentaire cherchent désespérément à la sauver d’une mauvaise gestion et nous tremblons pour eux. No Land’s Song d’Ayat Najagi entre dans cette catégorie : à Téhéran, en 2011, nous suivons le combat de Sara Najagi (sœur du réalisateur) pour monter un concert qui a tout pour être interdit par le ministère de la Guidance islamique. En effet, cette jeune femme engagée prétend y faire chanter des femmes en solistes. Or, depuis juin 1980, date à laquelle Khomeini a déclaré la voix des femmes impure, les chanteuses ne peuvent plus se produire en solo devant un public mixte, autant dire, en présence des hommes. Cet interdit présente le bénéfice de la clarté : il contribue à rendre inaudible la voix des femmes.
C’est probablement ce qui a motivé le projet commun des Najagi. Plutôt que d’organiser un concert plus ou moins clandestin, il s’agit de le faire accepter par les autorités religieuses et de filmer les différentes étapes du processus. Et pour cela, Sara Najagi choisit de transgresser plusieurs tabous : non contente de programmer des solos féminins, elle va puiser dans le répertoire perse d’avant la révolution islamique des chansons de la grande Ghamar, que l’on n’entendait plus en Iran depuis des décennies. Pour corser le tout, dans un intelligent calcul artistique et politique, elle invite trois chanteuses étrangères, deux Françaises et une Tunisienne, à se joindre aux voix iraniennes, celles de Soyeh Sodeifi et de Parvin Namazi. Cette dernière a 63 ans, elle a fait sa carrière en Europe, puis est revenue en Iran en 1990. Sa voix apporte un phrasé traditionnel qui côtoie le chant bouleversant de Emel Mathlouthi : la jeune Tunisienne pratique un art mêlant musique arabe, rock et électro qu’elle a mis au service du printemps tunisien. Deux Françaises couronnées par les Victoires de la musique viennent donc compléter le casting : Jeanne Cherhal et Élise Caron.
Le travail vocal commun de ces artistes – les Françaises apprennent des chants perses – permet au cinéaste de donner à voir la conviction et l’énergie de ces femmes et de leurs musiciens (hommes) mais aussi leurs doutes. Pour cela, en faisant confiance à la puissance du cinéma, il ne recherche pas le commentaire en voix off.
Ainsi, le seul contraste des cultures vestimentaires est parlant. Selon les circonstances, Sara porte le foulard ou pas, voire revêt une abaya pour aller rencontrer un dignitaire religieux. D’une autre génération, Parvin Namazi conserve davantage le foulard. Et les Françaises se plient à l’ordre établi et se voilent dans l’avion lorsqu’elles entrent dans l’espace aérien iranien. Le simple fait de constater ces variations vestimentaires induit déjà le sentiment que tous les éléments du quotidien sont sujets à caution, à réglementation, à négociation.
Souvent, Ayat Najagi nous laisse évaluer par nous-mêmes le contraste avec le passé d’avant la révolution lorsque, par exemple, il insère dans son montage une vidéo des années 1960, celle d’une chanteuse très populaire : Delkash chante, un verre d’alcool à la main, dans une robe qui épouse bien ses formes, devant des hommes qui non seulement l’admirent, mais lui signifient leur approbation et lui servent de chœur. La démonstration implicite est frappante : pendant ses négociations avec les autorités, différentes solutions dignes de la casuistique la plus élaborée sont avancées par des dignitaires soucieux d’éviter un esclandre franco-iranien, en particulier celle qui consiste à faire que les femmes chantent en public, certes, mais que les voix des solistes soient couvertes par un chœur d’hommes. L’inversion est savoureuse et désolante à la fois : en suivant cette magnifique chanteuse déambuler librement il y a cinquante ans, nous n’en sommes que plus émus devant l’obstination dont fait preuve Sara.
Car le projet est bien de donner à comprendre les mécanismes de la censure, d’où l’intelligence d’avoir associé des musiciens français et tunisiens à l’entreprise : nous faisons nôtre leur sidération devant les embûches quotidiennes auxquelles les Iraniens sont habitués. Leur seule présence fait alors office de révélateur, à la fois pour le public iranien qui peut être intéressé par la stupéfaction des étrangers devant leur quotidien et pour le public occidental effaré devant la complexité des interdits et de leurs contournements.
Pour favoriser notre compréhension, frère et sœur utilisent un dispositif classique : lorsque Sara va rencontrer les dignitaires de la Guidance islamique, elle cache un micro sous son abaya. Nous entendons alors les propos échangés alors que l’écran est noir, ce qui rajoute un facteur de tension et contribue à nous faire ressentir à la fois le danger que la jeune femme encourt et la brutalité de la censure redoutée.
Parfois, le réalisateur utilise d’autres moyens plus explicites : à plusieurs reprises, il tourne dans les ruines de cabarets abandonnés dans l’ancien quartier des plaisirs de Téhéran, Lalezar. Là aussi, les images sont touchantes. Et elles nourrissent l’inquiétude qui suinte au fur et à mesure d’un récit qui suit la chronologie d’un combat de deux ans pour obtenir de faire entendre des voix de femmes en toute légalité. Le projet de concert a d’abord été présenté sous le gouvernement d’Ahmadinejad. L’accueil a été défavorable. Le film est lancé simultanément, de manière moins affichée. On se doute bien que Ayat et Sara Najagi ne savent pas s’ils réussiront et c’est bien les rebondissements administratifs qui, dans le film, induisent le suspense intensifié par un montage intelligent. La fin du film se déroule en 2013, soit deux ans après le lancement du projet. Entre-temps, le président Rohani a été élu, ce qui a induit un assouplissement – tout relatif – des questions de censure ; le film montre d’ailleurs les scènes de liesse, dans les rues de Téhéran, le soir des élections.
Par ailleurs, et cela n’est pas vraiment mis en avant dans le film, en septembre 2013, cinq jours après le dénouement, les présidents Hollande et Rohani se sont rencontrés sur les questions du nucléaire. Sur un plan bien plus discret, des artistes iraniens, français et tunisiens s’étaient unis pour travailler sur un chant de résistance à la tyrannie qui date de 1921, Morg-e-sahar (« L’oiseau de l’aube »), célèbre en Iran, plus chanté en public depuis l’avènement de la République islamique et dont le premier couplet peut être à peu près traduit comme suit :
No Land’s Song sera probablement vu sous le manteau en Iran. Il mérite d’être projeté ailleurs, pour montrer qu’il n’y a pas de petits combats et qu’un film peut contribuer à les rendre visibles.